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Moscou avant Paris, le signal stratégique de Madagascar

Moscou avant Paris, le signal stratégique de Madagascar

Avant de se rendre en France, le colonel Michaël Randrianirina fait escale au Kremlin. Un choix d’agenda révélateur d’un basculement diplomatique, alors que la Russie renforce son ancrage dans la Grande Île.

Depuis sa prise de pouvoir en octobre, le colonel Michaël Randrianirina imprime sa marque et redessine les contours de la diplomatie malgache. Premier signal fort : avant Paris à la fin du mois comme l’indiquent plusieurs sources et un entretien prévu avec Emmanuel Macron, le chef de la junte réserve sa première visite officielle à Moscou. Un choix d’agenda lourd de sens.

Dans un contexte de rivalités accrues entre grandes puissances, Madagascar apparaît comme un terrain stratégique, riche en ressources mais fragilisé par une pauvreté structurelle persistante.

L’ancienne puissance coloniale française voit son influence se réduire, concurrencée par de nouveaux acteurs, au premier rang desquels la Russie, dont le partenariat avec Antananarivo se renforce à un rythme soutenu.

La visite du dirigeant malgache à Moscou ce jeudi, où il doit rencontrer Vladimir Poutine après avoir « accepté l’invitation » du Kremlin, en constitue une illustration tangible. Arrivé à bord d’un avion affrété par la Russie, le « président de la refondation » revendique un « multilatéralisme » assumé et dit vouloir coopérer avec tout État susceptible d’apporter des bénéfices au peuple malgache. Un signal clair dans une recomposition diplomatique accélérée.

Si la Russie renforce visiblement son partenariat avec Antananarivo, elle n’est pas la seule puissance à s’intéresser à la Grande Île. La Chine, déjà bien implantée dans les secteurs des infrastructures, des mines et de l’énergie, poursuit une stratégie économique de long terme, tandis que l’Inde, attentive à la sécurité de l’océan Indien, voit en Madagascar un point d’ancrage stratégique face aux recompositions régionales. Dans ce jeu multipolaire, les nouvelles autorités malgaches tentent de tirer parti des rivalités entre grandes puissances, en quête de marges de manœuvre diplomatiques et de partenariats jugés plus favorables.

Un ambassadeur décoré

Le rapprochement russo-malgache ne se limite plus aux déclarations d’intention. Vêtu d’un costume sombre, le regard serein, Andrey Andreev Vladimirovich, ambassadeur de la Fédération de Russie, a été décoré le 9 janvier dernier du grade de l’Ordre national malgache par la ministre des Affaires étrangères, Christine Razanamahasoa. En poste à Madagascar depuis fin 2020, le diplomate russe a achevé sa mission avec un sentiment de réussite, revendiquant de multiples contributions au processus de refondation engagé par les nouveaux dirigeants. Un geste hautement symbolique, perçu comme un pied de nez aux puissances occidentales.

L’ambassadeur russe figurait parmi les premiers diplomates étrangers reçus par le chef de l’État, le Président de la Refondation de la République de Madagascar (PRRM), le colonel Michael Randrianirina, dès le 21 octobre, quelques jours après sa prestation de serment. Cette audience avait été précédée d’une rencontre entre le chef de l’État et les membres de l’association « Les Amis de la Russie », dynamisée depuis la chute de l’ancien président Andry Rajoelina (ANR) et symbole du réchauffement accéléré entre Antananarivo et Moscou.

Une diplomatie scrutée, un équilibre fragile

Depuis la prise de pouvoir du colonel Randrianirina le 14 octobre 2025, chaque geste lié à la Russie — déplacement, rencontre, discours ou accord — est minutieusement observé, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, au risque d’alimenter un casus belli diplomatique feutré. Lors de la présentation des vœux du corps diplomatique au palais d’Iavoloha, le 9 janvier toujours, le chef de l’État a réaffirmé l’attachement de Madagascar à une coopération internationale fondée sur la souveraineté, le respect mutuel et la non-ingérence. Mais sur le terrain, la connexion avec Moscou devient de plus en plus tangible.

Armes, drones et instructeurs : le virage sécuritaire

Le dernier épisode en date concerne le domaine militaire. Une dizaine de jours avant la fin de l’année 2025, un jet russe a atterri à l’aéroport international d’Ivato avec une délégation d’une quarantaine de ressortissants russes et du matériel militaire. À son bord : drones, caisses d’armement, fusils d’assaut, kalachnikovs de dernière génération et armes de poing.

Siteny Randrianasolonaiko, l’allié clé de Moscou

Le fait que l’annonce de cette livraison ait été faite en premier lieu par le président de l’Assemblée nationale, Siteny Randrianasolonaiko — et non par le PRRM ou le chef du gouvernement — a surpris plus d’un observateur. Remplaçant un bureau réputé proche d’ANR, cet ancien candidat malheureux à la présidentielle de 2023 est considéré comme un pro-russe assumé. Trois semaines après l’installation du nouveau régime, il s’est rendu à Moscou en tant que président de l’UJA, à l’occasion du 13ᵉ Forum international du sport. Au-delà de ses échanges avec des parlementaires de la Douma, il a rencontré des responsables du ministère russe des Affaires étrangères et des opérateurs économiques, plaidant pour un appui concret à la refondation, notamment dans les secteurs sensibles de l’eau, de l’électricité et de la gouvernance — autant de facteurs ayant précipité la chute d’ANR.

Africa Corps à Antananarivo

À la tête de la délégation russe figurait le général Andreï Averyanov, reçu par le colonel Randrianirina. Le 14 janvier, la Présidence a officialisé le début de formations dispensées par des instructeurs russes aux forces armées malgaches sur l’utilisation d’armes et d’équipements militaires, sans qu’aucune communication ne provienne du ministère de la Défense. Ancien commandant de l’unité 29155 du GRU, Andreï Averyanov est aujourd’hui à la tête d’Africa Corps (ex-Wagner), succédant à Evgueni Prigojine. Un mois plus tôt, il rencontrait le président équato-guinéen Teodoro Obiang à Malabo.

RT plutôt que RFI : le choix des récits

Autre signal et non des moindres : la première interview accordée par le nouveau dirigeant malgache à un média étranger l’a été à la chaîne russe RT (Russia Today), au détriment de médias occidentaux comme RFI, France 24, TV5 Monde ou la BBC. Sur RT, le colonel Randrianirina s’est exprimé en français, tandis que sur France 24, il a opté pour la langue malgache.

La Russie, partenaire diplomatique privilégié

Depuis l’avènement de la Refondation, les autorités malgaches ne manquent aucun rendez-vous organisé par Moscou. À la mi-décembre, le ministre de l’Intérieur, Velonjara Tiaray, a pris part à la conférence ministérielle du Forum Russie-Afrique au Caire. La déclaration finale souligne l’engagement commun en faveur d’« un ordre mondial juste et stable fondé sur la souveraineté et la non-ingérence ». Administrateur civil et général de gendarmerie, le ministre a troqué l’uniforme pour le costume-cravate, se révélant un fin stratège dans la séduction des partenaires russes.

Un air de déjà-vu : le spectre Ratsiraka

Sur le plan militaire, les analystes Serge Zafimahova et Mamy Rafenomanantsoa relèvent que le noyau dur du pouvoir — le colonel Randrianirina et ses quatre conseillers militaires — rêve d’une diplomatie tous azimuts rappelant celle de l’amiral Didier Ratsiraka. Sous la Deuxième République, Madagascar avait tissé des liens étroits avec l’URSS, avant d’être contraint à un virage libéral dès 1983.

La France en recul, sans rupture officielle

Un sociologue de l’Université d’Antananarivo observe une perte progressive de l’influence française, même si le chef de l’État nuance sur RT Suisse : « La France n’a pas droit de se soucier. (…) Dès que le partenariat est gagnant-gagnant et profite au peuple malgache, nous sommes toujours prêts ». L’universitaire déplore toutefois la persistance de postures postcoloniales françaises et renvoie à l’ouvrage d’Antoine Glaser Arrogant comme un Français en Afrique. Les partisans de Siteny Randrianasolonaiko insistent : « Si le président (de l’Assemblée nationale) Siteny trouve des opérateurs de là-bas pouvant résoudre les problèmes de l’alimentation en eau et des délestages, allons-nous vers la Russie ! La Russie en plus n’a jamais colonisé l’Afrique comme les autres pays occidentaux ».

Les intérêts avant les alliances

Un ancien ambassadeur malgache appelle à la prudence : « On peut avoir des relations avec tout le monde, mais il ne faut pas oublier la base fondamentale : les intérêts… », soulignant l’absence d’agences russes de coopération comparables à l’AFD, la GTZ ou la JICA. Selon lui, Moscou privilégie avant tout ses propres objectifs géopolitiques.

Souveraineté territoriale : l’arme russe dans l’océan Indien

Dans l’océan Indien, Madagascar n’est pas un cas isolé. La Russie soutient ouvertement les revendications malgaches sur les îles Éparses et celles des Comores sur Mayotte, annonçant l’ouverture prochaine d’une ambassade à Moroni. Des prises de position qui ciblent directement la France.

Soft power et formation des élites

Dernier levier de l’offensive russe : la reconnaissance officielle de la « Maison de Russie » à Antananarivo, centre culturel et éducatif piloté par l’Association Fraternité Madagascar–Russie, bras armé de la Rossotrudnichestvo. Un soft power assumé, visant désormais la formation des élites.

La Russie ne se contente plus d’une coopération classique. Elle investit l’éducation, la culture et l’appareil sécuritaire. Jusqu’à faire de Madagascar un futur partenaire des BRICS ? L’hypothèse circule désormais à Antananarivo.