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« Ne laissez pas la voix du peuple iranien être étouffée » : après la répression, une jeune Iranienne témoigne

« Ne laissez pas la voix du peuple iranien être étouffée » : après la répression, une jeune Iranienne témoigne

D’importantes manifestations, réprimées dans la violence, agitent l’Iran depuis dix jours. Un silence de mort règne toujours dans le pays, où les informations peinent à filtrer. Entre deux coupures Internet, nous avons pu joindre une jeune iranienne, Mina.

Elle nous répond au bout de quelques heures par messages vocaux, via une application sécurisée. D’une voix basse, ouatée, comme si elle s’était isolée dans une pièce. « Je vous préviens, ça risque de couper, ceci sera sans doute mes derniers messages », prévient Mina (le prénom a été modifié), âgée d’une trentaine d’années, habitante d’une grande ville iranienne. La jeune femme réclame l’anonymat absolu. Elle a profité d’un bref rétablissement de l’accès à Internet, réactivé à toute petite dose en Iran ce week-end, dix jours après une coupure totale des communications. Une mesure masquant la répression de manifestations massives contre le régime des mollahs depuis le 8 janvier, et qui pourrait avoir causé plusieurs milliers de morts, jusqu’à 12 000 selon les estimations de la chaîne d’opposition Iran International. Un responsable du régime annonce ce dimanche 18 janvier qu’au moins 5 000 personnes ont été tuées, dont 500 membres des forces de sécurité.

Ce dimanche, les autorités ont rouvert les écoles de Téhéran et d’autres villes, fermées depuis le 10 janvier. Selon le régime, le calme serait revenu. Pour autant, les communications restent très difficiles. Ce silence plonge les Iraniens dans l’incertitude. « Le régime essaie de montrer que tout est normal, témoigne Mina. Il fait en sorte que les magasins soient rouverts. Que les employés aillent au travail. Mais on est maintenus dans le noir complet. On ne sait pas exactement ce qui s’est passé, combien de personnes ont été arrêtées, blessées ou tuées. Cette absence de nouvelles, c’est une pression psychologique en soi. »

« Les policiers étaient impitoyables »

Le soulèvement du peuple iranien trouve sa source dans une manifestation le 28 décembre des commerçants du Bazar de Téhéran pour protester contre le coût de la vie. Le 8 janvier, il a pris une ampleur inattendue et mué en une révolte populaire. « Ce jour-là, la foule s’est formée de manière spontanée, raconte Mina. Il y avait des jeunes. Des personnes âgées. Des femmes, des hommes, des ouvriers. Et puis, la répression a été très rapide et violente. Des gaz lacrymogènes et des tirs ont visé la foule. C’était difficile de distinguer si c’étaient des tirs de plomb ou des vraies balles. » Personne n’était à l’abri : « Il était possible que les policiers harcèlent et arrêtent une personne qui marchait tout à fait normalement, à l’écart de la foule. »

Au milieu de cette foule qui réclame la chute des mollahs se trouvait Mina. « La première nuit, j’ai défilé avec quelques connaissances. On a commencé à scander des slogans. Au bout d’à peine cinq minutes, les policiers ont tiré. Que leurs balles abattent quelqu’un ou non n’avait aucune importance pour eux. »

La jeune femme parvient à se réfugier dans le parking d’une maison, dont la porte était entrouverte. « Dans cette maison, il y avait au moins quinze autres personnes comme moi qui s’étaient enfuies. Certains étaient prostrés dans un coin, étouffés par le gaz lacrymogène. D’autres avaient reçu du plomb dans les yeux. À chaque minute qui passait, j’avais de plus en plus peur. Les policiers étaient impitoyables. Beaucoup étaient habillés en civil et poursuivaient ceux qui s’échappaient dans les ruelles. Là, ils leur tiraient dessus au plomb, leur lançaient des grenades lacrymogènes ou les frappaient. »

Le jour même, pour empêcher les manifestants de s’organiser et de filmer la répression, le régime coupe toute communication, y compris téléphonique. « Personne ne pouvait avoir de nouvelles, même de sa propre famille. Ils l’ont aussi fait pour qu’aucune nouvelle d’Iran ne parvienne à l’étranger. Ce soir-là, ils ont ordonné un massacre. À Téhéran, Machhad, Ispahan, Ilam, Chiraz, Bandar Abbas, partout. On se réfugiait là où on le pouvait. Il fallait courir pour rester en vie. Je n’ai jamais eu aussi peur. Chacun avait pris sa vie, son avenir, son espoir et sa peur et toutes ses convictions entre ses mains et était descendu dans la rue sans savoir ce qui allait se passer. S’il allait rentrer vivant à la maison ou non… »

« Ce régime a perdu toute légitimité »

La rue a été matée, mais les esprits ne sont pas apaisés. « À la télé, le régime assure que le calme est revenu. Mais il y a toujours de l’angoisse et de la colère. Les gens reprennent leur quotidien avec peur et prudence. Dehors, c’est comme si un voile de tristesse était tombé sur ma ville. Il n’y a aucune joie nulle part. Tout le monde semble sous le choc, et à mon avis, rien ne reviendra comme avant. »

D’autant que la répression semble se poursuivre sous une forme moins visible. « Le régime a visionné les caméras de surveillance pour retrouver des manifestants, enchaîne Mina. Ils en ont appelé certains pour les menacer, leur dire qu’ils allaient rendre des comptes. Puis ils ont investi des maisons, traqué et interpellé des manifestants. »

Le quotidien de la jeune femme reste donc extrêmement angoissant. Elle tient néanmoins à témoigner car selon elle, la chute des mollahs n’a jamais été aussi proche. « Ce régime a perdu toute légitimité au sein du peuple iranien depuis bien longtemps. En discutant autour de moi, je réalise que les gens sont de plus en plus nombreux à vouloir se soulever. Ils ne pensaient pas que le gouvernement se comporterait aussi sauvagement. Pour moi, le régime ne s’effondrera pas d’un seul coup, mais s’érode de jour en jour. La seule chose qui lui reste, c’est la force et la peur. »

Plusieurs rassemblements ont eu lieu ce week-end dans les capitales européennes, dont Paris, pour dénoncer la répression meurtrière. Si Mina s’exprime, c’est pour que les événements de ces derniers jours ne restent pas sans conséquences. « Cet événement ne doit pas être étouffé ou oublié. Dites au monde que le peuple iranien a mis sa vie en jeu pour obtenir sa liberté. Les événements en Iran ne sont pas une simple actualité. Ces milliers de morts avaient une famille, des rêves, de l’espoir. Ne croyez pas, comme le régime cherche à laisser paraître, que la situation est revenue à la normale. Français, Anglais, Américains, habitants de n’importe quel pays : ne laissez pas la voix du peuple iranien être étouffée ! »