Le chancelier allemand Friedrich Merz est écartelé entre la volonté de ne pas fléchir face à Washington et la nécessité de protéger les intérêts économiques de son pays face aux velléités du président américain.
Friedrich Merz n’a pas eu la tâche facile ce jeudi matin au Forum économique de Davos. Le chancelier allemand a été le premier à prendre la parole 20 heures à peine après le revirement spectaculaire de Donald Trump sur la question des droits de douane. Un discours certes moins musclé que celui d’Emmanuel Macron deux jours auparavant, mais ferme et clair. Après avoir reconnu que Donald Trump s’était « engagé sur la bonne voie » en renonçant à ses mesures punitives, il s’est empressé de rappeler que toute menace de s’emparer d’un territoire européen par la force était « inacceptable ».
Il a menacé de prendre des contre-mesures au cas où Donald Trump changerait encore une fois d’avis. « De nouveaux droits de douane, a-t-il asséné, saperaient les fondements de la relation transatlantique. S’ils étaient mis en place, l’Europe opposerait une réponse unie, calme, adéquate et forte. » Mais le chancelier allemand, transatlantiste de cœur, partisan de la prudence et du dialogue, n’enterre pas pour autant la relation entre les Européens et les États-Unis.
Partisan de la désescalade
« Malgré la frustration et la colère de ces derniers mois, ne renonçons pas à la relation transatlantique », s’est-il empressé d’ajouter à l’adresse de Donald Trump et de ceux qui voient cette union menacée. Friedrich Merz s’est ensuite adressé aux Européens en leur rappelant que la nouvelle ère qui a déjà commencé est dominée par de « grandes puissances fondées sur la puissance et si nécessaire sur la force ». Il a appelé les Européens à « intensifier leur coopération, à renforcer leur capacité à se défendre et leur compétitivité économique ». Le monde dans lequel nous vivons n’est pas « un endroit douillet », a-t-il rappelé.
Maintenir le dialogue, tenter encore la conciliation tout en traçant fermement une ligne rouge, tel est le délicat exercice auquel doit se livrer le chancelier allemand face aux menaces de Washington. Sur une ligne moins offensive qu’Emmanuel Macron, qui a menacé d’utiliser l’artillerie lourde contre les États-Unis, à savoir l’instrument anti-coercition européen, Friedrich Merz est partisan de la désescalade. Il se voit comme le dernier dirigeant européen capable de faire entendre raison à Donald Trump sur l’imposition de taxes douanières qu’il juge « inacceptables ».
Friedrich Merz espérait d’ailleurs profiter des coulisses du Forum économique mondial de Davos pour parler en tête à tête mercredi soir avec Donald Trump. Mais le gros retard de l’avion présidentiel, en raison d’un problème technique, a bouleversé l’agenda et cette rencontre n’a finalement pas eu lieu. La décision aussi soudaine que spectaculaire de Donald Trump d’annuler le projet de taxe en raison d’un accord concocté avec le chef de l’Otan Mark Rutte a laissé les Allemands à la fois perplexes et soulagés.
Une position commerciale singulière
Premier à réagir dans la soirée, le vice-chancelier et ministre des Finances social-démocrate Lars Klingbeil, plus critique vis-à-vis de Washington, s’est empressé de tempérer tout optimisme débridé. « C’est une bonne chose que nous nous parlions, mais il ne faut pas se réjouir trop vite », a-t-il mis en garde, tout en rappelant que l’Europe ne doit pas « se laisser paralyser par les débats à Washington, mais au contraire utiliser sa propre force en tant que marché de 550 millions de personnes ».
Pas question donc de relâcher la pression. Le ministre des Finances a annoncé pour la semaine prochaine une rencontre avec ses homologues français, espagnol, polonais, néerlandais et italien afin de faire avancer un agenda européen commun. Lars Klingbeil avait auparavant promis lundi « de ne pas céder au chantage » américain. « L’Europe donnera une réponse claire et unanime. Nous préparons actuellement des contre-mesures concertées », avait prévenu Klingbeil lors d’une récente conférence de presse avec son homologue français, Roland Lescure.
Quant à Friedrich Merz, il n’a eu de cesse, en amont de la rencontre de Davos, de rappeler la position singulière et les intérêts de son pays. Pour l’Allemagne, une guerre commerciale aurait des conséquences particulièrement graves, souligne-t-il en rappelant que « la France est affectée par les droits de douane américains dans une mesure différente de la nôtre » tout en ajoutant qu’il était compréhensible que le président Macron veuille « réagir un peu plus fermement que nous ».
Dissensions au sein de la CDU
L’Allemagne, première nation exportatrice en Europe, est plus dépendante que ses partenaires européens de ses exportations vers les États-Unis, son premier partenaire commercial. Elle tient à protéger ses intérêts économiques et redoute une guerre commerciale qui nuirait à son économie déjà affaiblie. Friedrich Merz répète qu’il faut faire preuve de « prudence » tout en mettant en garde : « Il ne faut pas se montrer faible. »
Le chancelier est écartelé entre d’un côté la volonté de ne pas fléchir face à Washington tout en faisant corps avec ses partenaires européens et, de l’autre, la nécessité de protéger les intérêts économiques de son pays. Un grand écart difficile. Pour lui, la priorité n’est-elle pas ailleurs ? « La menace pour la sécurité de l’Europe viendra davantage de l’est que de l’ouest, estime-t-il. La guerre en Ukraine est, en particulier pour l’Europe de l’est, un bien plus grand danger que le Groenland. » Il s’agit par conséquent de s’assurer de l’engagement américain si crucial pour l’Ukraine.
L’attitude à adopter vis-à-vis de Washington provoque des dissensions jusque dans les rangs de son parti la CDU. Dans une interview au quotidien Süddeutsche Zeitung, Jens Spahn causait des remous dans les rangs chrétiens-démocrates. Le chef du groupe parlementaire CDU-CSU, porte-voix de l’aile conservatrice de la CDU et atlantiste convaincu, estimait que « oui, Donald Trump n’a pas tout à fait tort » de se faire du souci pour la sécurité du Groenland.
« La question est de savoir si nous partenaires de l’Otan et l’Europe, protégeons suffisamment cette ile de plus en plus importante stratégiquement contre d’autres puissances comme la Russie. » Mercredi matin, dans une autre interview à la station de radio Deutschland Funk, Jens Spahn corrigeait le tir. Soulignant qu’au moment où l’économie allemande enregistre une petite reprise après trois ans de stagnation, il précisait qu’il voulait à tout prix éviter une confrontation avec Washington. Des rumeurs d’un limogeage imminent circulaient déjà à Berlin. Vivement démenties par le chancelier en personne.

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