views 13 mins 0 comments

Niger-France : l’uranium sent le soufre

Niger-France : l’uranium sent le soufre

Le périlleux transport du précieux minerai d’Arlit vers Niamey accentue les tensions entre la junte nigérienne et le groupe français Orano.

La récente attaque de l’État Islamique sur l’aéroport Hamani-Diori de Niamey, dans la nuit du 28 au 29 janvier, a mis à jour l’extraordinaire vulnérabilité de ce site censé être le plus sécurisé et protégé du Niger. Hautement stratégique, l’un des principaux points d’entrée du pays, après la fermeture de la frontière avec le Bénin à la suite du putsch du général Abdourahamane Tiani, en juillet 2023, ne l’est pas seulement pour les équipements et matériels militaires qu’il abrite (avions, hélicoptères, drones…). Il l’est aussi parce que plus de 1 000 tonnes d’uranium concentré dorment sagement dans l’un de ses nombreux hangars depuis décembre dernier. Montant estimé de la cargaison ? Plus de 240 millions de dollars, 136 milliards de FCFA.

Ce minerai est au cœur de vives tensions entre la junte et le groupe Orano (ex-Areva), propriété de l’État français et acteur majeur de la filière, qui exploitait l’uranium nigérien depuis les années 1970 via plusieurs filiales dont la Somaïr (Société des Mines de l’Aïr), au nord du pays. Le groupe est la victime collatérale de la défiance du général Tiani depuis sa décision de tourner le dos à la France pour mieux se rapprocher de la Russie au nom d’un souverainisme revendiqué.

Le 19 juin 2025, la major s’est vu retirer le contrôle opérationnel de sa filiale, étape précédant sa nationalisation. Une décision choc annoncée en plein Conseil des ministres et justifiée, selon Niamey, par de graves manquements du groupe. Depuis cette date, le personnel expatrié est parti laissant les équipes locales poursuivre l’exploitation pour le compte du gouvernement. Ce dernier a, en effet, indiqué vouloir désormais écouler le minerai extrait de son sous-sol sur le marché international.

Contentieux

L’affaire s’est aussitôt déplacée sur le terrain judiciaire. « Il s’agit d’une manœuvre de spoliation en totale violation des règles de droit, destinée à s’approprier la gestion de la Somaïr et de ses actifs sans aucune contrepartie, ni concertation avec le groupe, co-actionnaire de la société », précise-t-on chez Orano contacté par Le Point Afrique.

Saisi par le cabinet Clay Arbitration mandaté par le groupe français, le Cirdi a déjà rendu une première décision : une ordonnance provisoire interdisant tout déplacement et toute vente du minerai de la Somaïr à des tiers, en attendant l’étude du dossier au fond. Mais la junte est passée outre cette injonction de l’instance internationale pour le règlement des différends relatifs aux investissements, basée à Washington.

Début décembre, pas moins de 34 camions chargeaient le stock d’uranium concentré présent sur le site d’Arlit. Objectif ? L’acheminer vers la capitale avant sa revente. Un voyage périlleux de 1 155 kms de pistes et de goudrons à travers Agadez, Abalak, Tahoua et Dogondoutchi pour finir sur la base militaire 101 de l’aéroport, où il a été mis en lieu sûr. De quoi convaincre le géant minier de porter l’affaire au pénal. Le 19 décembre, le Parquet de Paris a ouvert une enquête pour « vol en bande organisée dans le but de servir les intérêts d’une puissance étrangère ». Derrière cette formulation, les suspicions d’une opération de revente à des intérêts russes, chinois voire iraniens.

Évacuation complexe

Si la junte, dont le budget est à l’étiage, n’a jamais caché son intention de tirer le meilleur parti de ce stock, la question reste en suspens : avec qui ? L’évacuation de dizaines de fûts s’avère des plus complexes. Pékin et Moscou sont d’importants clients au niveau mondial pour leur filière nucléaire civile et militaire, mais rien ne dit que la cargaison les intéresse réellement. Elle sentirait même plutôt le soufre. Les contraintes logistiques freinent toutes perspectives raisonnables de sortie du pays à bas coût. Et les procédures internationales intentées par Orano sont de nature à dissuader d’acheter.

L’uranium ne peut être acheminé au port de Cotonou, ni à celui de Sèmè-Kpodji, la frontière avec le Bénin restant irrémédiablement close. Par avion ? Une solution prohibitive. Autre possibilité : le Port Autonome de Lomé, au Togo, en longeant la frontière nord du Bénin et sud-est du Burkina Faso sur un axe Fada-Ngourma/Pama. Toutefois, cette zone infestée par les groupes djihadistes s’avère des plus dangereuses. Les probabilités d’une attaque d’un tel convoi sont élevées. La Chine et la Russie se risqueraient-elles à de tels scénarios alors qu’elles peuvent s’approvisionner à moindre coût sur le marché mondial et de façon sécurisée ? Rien n’est moins sûr. Et Pékin ferait-il « une fleur » au moment où la junte ne cesse de tracasser la China National Petroleum Corp. (CNPC), qui raffine le pétrole du pays ?

Reste une possible évacuation routière au Nord avec le risque de voir les minerais se retrouver sur les marchés parallèles. C’est ce spectre de voir tomber ce stock entre les mains d’États ou organisations criminels qui place l’AIEA (Agence Internationale pour l’Énergie Atomique) en état d’alerte.

Si la sortie de la cargaison n’est pas imminente, son expulsion du Niger coupe cependant Orano d’une source non négligeable de « yellow cake ». Avec seulement 4,5% de la production mondiale Niamey n’est, certes, pas vraiment un grand fournisseur, mais il représentait 12% de l’approvisionnement de l’entreprise tricolore, en 2024. Sa place forte en Afrique dont elle contrebalance la perte avec ses autres actifs (Canada, Asie centrale…) et en développant d’autres mines en Mongolie et en Ouzbékistan.

La Somaïr en difficulté

Pour le Niger, la situation n’est guère plus reluisante même si Orano avait, depuis longtemps, privilégié un personnel local pour gérer son business. La Somaïr est un acteur incontournable du tissu économique du pays. De nombreux responsables politiques y ont fait leurs classes à l’instar de l’ancien président Mahamadou Issoufou, au pouvoir de 2011 à 2021. Ingénieur des Mines de formation, il fut directeur d’exploitation et directeur technique avant de s’ouvrir à une carrière politique.

La société continue de s’appuyer sur deux piliers que sont Mamane Bello Boubakar Kinassa, le directeur d’exploitation depuis plus de 4 ans, formé à l’Ecole nationale supérieure des Mines de Paris, et sur Abdoul-Nassirou Garba Illou, Directeur général depuis 2022. Seul changement notable : la nomination de Mamane Alam Annou, économiste autrefois chargé du Millenium Challenge Compact – Niger (MCC – Niger) à la tête du Conseil d’Administration.

Mais les activités sont rendues de plus en plus délicates. Déjà endettée avant sa nationalisation, la Somaïr tourne au ralenti. Les incidences de paiement s’accumulent pour les quelque 700 salariés. Sans boussole, ni perspective de débouchés, la production mensuelle affiche une vingtaine de tonnes de minerais contre plus de 90 tonnes en temps normal. Surtout, cette production n’est plus enrichie, la fermeture de la frontière béninoise empêchant l’entrée des matières chimiques nécessaires à sa transformation. De fait, tout ce qui est extrait à l’heure actuelle du site d’Arlit est difficilement commercialisable.

Tensions sous-régionales

Ce contexte local déborde au niveau sous-régional et explique en partie la très forte dégradation des relations avec le Bénin, hub naturel des échanges du Niger. Parce qu’il ne peut être exporté et parce qu’aucun intrant ne peut être importé, l’uranium est un véritable point de crispation. Hasard ? Coïncidence ? De nombreuses spéculations et interrogations ont convergé vers Niamey après la tentative de renversement de Patrice Talon, le 7 décembre dernier, par des mutins emmenés par le lieutenant-capitaine Pascal Tigri, aujourd’hui exilé.

Il est vrai qu’en suivant les injonctions de la Cedeao de fermer sa frontière après le putsch de juin 2023, le chef de l’État béninois a mécaniquement coupé son voisin du nord du Port Autonome de Cotonou, son poumon économique. 4 millions de tonnes de fret par an transitaient par cette enceinte entre les deux pays avant cette crise. 30% du trafic global du port était destiné au Niger. Une ressource clé.

À supposer que l’arbitrage lui soit favorable, Orano pourrait alors saisir les biens non diplomatiques du Niger, en France et dans le monde si, d’aventure, Niamey ne respectait pas la sentence. « Notre groupe poursuivra la défense de ses intérêts avec détermination », souligne-t-on au sein du groupe. « Nous nous réservons le droit d’initier toutes actions complémentaires, notamment pénales, y compris contre des tiers, en cas de préemption de la matière en violation de ses droits d’enlèvement ».

Pour le moment, le Niger a riposté sur le même terrain du droit en annonçant, début février, par la voix du ministre de la Justice, Alio Daouda, plusieurs plaintes contre le groupe français, notamment pour préjudice écologique. La bataille judiciaire ne fait que commencer.