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Nigeria : pourquoi Washington en fait son verrou sécuritaire en Afrique de l’Ouest

Nigeria : pourquoi Washington en fait son verrou sécuritaire en Afrique de l’Ouest

Frappes directes, livraison d’armement et déploiement de troupes : face à la menace djihadiste exponentielle, Washington change de stratégie, entre lutte contre le terrorisme et défense de ses intérêts dans la région.

«Cadeau de Noël », avait sobrement réagi Donald Trump. Le 25 décembre 2025, l’US Navy procédait au lancement d’une douzaine de missiles Tomahawk depuis des bâtiments croisant au large du golfe de Guinée. La cible ? Plusieurs localités de l’État de Sokoto, à l’extrême Nord-Ouest du Nigeria. Une zone frontalière du Niger qui connaît, comme d’autres portions du septentrion nigérian, une criminalité accrue et la présence de groupes armés. Parmi eux, des hommes de l’État islamique en Afrique de l’Ouest (Iswap), dont un nombre inconnu a été éliminé grâce à ces frappes.

Sur le plan rhétorique, le président des États-Unis s’appuie sur l’idée d’un « génocide chrétien » en cours au Nigeria. Si les populations subissent de plein fouet l’action des criminels et des djihadistes, la plupart des experts s’accordent sur le fait que la violence touche de manière indiscriminée chrétiens et musulmans. Pour rappel, le pays compte une majorité de musulmans – 56% selon le Pew Research Center basé à Washington – contre 43% de chrétiens. Dans l’État de Sokoto, ce marqueur est d’autant plus fort que la proportion de musulmans avoisine les 90%.

Mais au-delà des chiffres, cet interventionnisme d’un nouveau genre trahit la stratégie américaine au Nigeria, et par extension, en Afrique de l’Ouest.

Vers une évolution de la doctrine militaire américaine ?

« La formule de Washington est connue : agir by, with and through – par les partenaires, avec eux, et à travers eux. Autrement dit : former, appuyer, conseiller », rappelle Fiacre Vidjingninou – chercheur principal au Behanzin Institute of Lagos, également rattaché au Egmont Institute de Bruxelles. Fidèle à ce mantra, l’armée américaine est dotée depuis 2007 d’un commandement dédié à l’Afrique (Africom) ; dont le but est de coordonner son action sur le continent. Surveillance, renseignement, formation, fourniture de matériel : le recours aux missiles du mois de décembre est venu ébranler le mode d’action jusqu’ici privilégié.

« Ces frappes changent la tonalité. Elles ne dynamitent pas la doctrine, mais elles en repoussent clairement les limites. Washington montre qu’il est prêt, si la situation l’exige, à frapper directement sur le territoire d’un État souverain qui ne lui a pas déclaré la guerre, détaille le chercheur. Ce n’est pas totalement inédit – la Somalie ou la Libye ont déjà connu ce type d’opérations – mais le Nigeria n’est ni un État effondré ni une périphérie marginale. C’est une puissance régionale, un géant démographique, un pivot stratégique en Afrique de l’Ouest, nuance-t-il plus loin. »

Celui qui qualifie cette opération de « tournant », voit poindre une hybridation de la doctrine des États-Unis avec ses partenaires, où le recours direct à la force ne sera plus exclu.

Des militaires déployés par Washington

En ce mois de février 2026, les choses se sont aussi accélérées sur le plan bilatéral. Le 8, une délégation américaine emmenée par l’Africom était reçue à Abuja, la capitale fédérale du Nigeria. Convié à la State House par le président Bola Tinubu, le quorum de militaires et de conseillers était venu discuter anti-terrorisme. Moins de dix jours plus tard, le 16 février, le ministère nigérian de la Défense officialisait le déploiement d’une centaine de militaires américains dans le Nord-Est du pays. Les autorités ont toutefois décliné toute fonction opérationnelle de ces hommes, insistant sur la formation et l’appui technique. Si l’on en croit les annonces des dernières semaines, 100 à 200 militaires supplémentaires pourraient bientôt prêter main forte aux Nigerian Armed Forces.

« Le Nord-Est du Nigeria reste une plaie ouverte. Quinze ans de lutte n’ont pas éradiqué l’insurrection djihadiste portée par Boko Haram et l’Iswap. Les offensives se succèdent, les gains territoriaux fluctuent, mais le problème demeure structurel, note Fiacre Vidjingninou. Déficits en renseignement, logistique fragile, coordination inter-agences imparfaite, sans parler des problèmes de discipline et des accusations d’exactions : sur le terrain, ces lacunes pèsent lourd. Mais il serait réducteur d’y voir une initiative purement américaine. Abuja a sollicité ce soutien. En cela, le pouvoir cherche à réaffirmer sa crédibilité auprès de l’Ouest, à rebours du tournant anti-occidental observé au Burkina Faso, au Mali et au Niger, poursuit-il. »

« Une politique d’intérêts assumée »

Depuis leur éviction brutale du Niger en 2024 – où les États-Unis disposaient d’importantes facilités de surveillance aérienne – Washington cherche un nouveau point de chute pour faire voler ses drones au-dessus d’un Sahel en crise. D’aucuns voient dans le rapprochement avec Abuja une telle manœuvre. Mais pour M. Vidjingninou, « l’équation n’est pas simple. La géographie nigériane ne remplace pas celle du Niger ; une implantation dans le Nord-Est couvrirait moins efficacement l’arc sahélo-saharien. Surtout, une base étrangère soulèverait des questions de souveraineté auprès du peuple nigérian. » Car en Afrique de l’Ouest, les mêmes bruits de construction de bases circulent dans d’autres pays partenaires tels le Bénin, la Côte d’Ivoire ou le Ghana.

Que peut donc motiver cet élan de l’administration Trump ? Dans un premier temps, la satisfaction de son électorat chrétien conservateur a largement été relayé. Mais pour notre expert, « les ressorts sont plus concrets ». « L’idée selon laquelle l’engagement américain au Nigeria serait dicté avant tout par la sensibilité de l’électorat évangélique américain est séduisante… mais insuffisante. Le Nigeria demeure la première économie d’Afrique subsaharienne. Son secteur pétrolier, malgré ses turbulences, reste majeur. Des groupes américains comme ExxonMobil ou Chevron y sont implantés de longue date. Les intérêts énergétiques sont tangibles », détaille-t-il.

Du haut de ses 240 millions d’habitants, le Nigeria offre par ailleurs une classe moyenne florissante ainsi que le premier marché domestique d’Afrique de l’Ouest. Selon les projections des Nations unies, la Terre dénombrera plus de Nigérians que d’Américains avant 2100 (541 millions). Or, dans une sous-région marquée par l’instabilité croissante, la sécurité reste l’une des portes d’entrée d’influences étrangères concurrentes comme la Chine ou la Russie. « Laisser la région hors du radar militaire reviendrait [pour les États-Unis] à céder du terrain à des compétiteurs stratégiques », résume Fiacre Vidjingninou.

Le volontarisme militaire de Washington est donc à replacer dans un spectre plus large. À commencer par la défense d’un espace économique. « La lutte contre les groupes armés dépasse la simple rhétorique antiterroriste. Leur progression vers les zones côtières menace les corridors d’exportation, les infrastructures portuaires, les circuits financiers régionaux. Elle ouvre également des espaces aux trafics transnationaux qui finissent par toucher des intérêts bien au-delà du continent, soutient le chercheur. L’engagement américain en Afrique de l’Ouest n’est ni humanitaire ni idéologique. C’est une politique d’intérêts assumée. »