Face à Trump, les Européens marchent sur un fil : ne pas provoquer, ne pas céder. La menace passée, les 27 appellent le Parlement européen à ratifier l’accord commercial avec Washington.
« Si la situation change, nous utiliserons ces instruments, et nous le ferons sans hésitation. C’est le résultat du Conseil d’aujourd’hui. » Le chancelier autrichien Christian Stocker, à la sortie du sommet européen jeudi soir, a évoqué clairement les armes commerciales que Bruxelles garde en réserve face à Washington. Le président du Conseil, António Costa, a résumé le sentiment général : « L’Union européenne continuera à défendre ses intérêts et se défendra, ainsi que ses États membres, ses citoyens, ses entreprises contre toute forme de coercition. Elle a le pouvoir et les moyens de le faire et elle le fera si et quand cela sera nécessaire. » Le message adressé à Washington est clair : l’arme est chargée mais rangée dans son fourreau.
Le président du Conseil et Ursula von der Leyen sont sortis du dîner avec les dirigeants européens au-delà de minuit. Le Portugais a posé le cadre de la relation transatlantique attendue : « Nous croyons que les relations entre partenaires et alliés doivent être gérées de manière cordiale et respectueuse. » Ce n’était pas vraiment la méthode Trump, mais ce sera la méthode européenne. L’UE se garde d’humilier Donald Trump après son recul sur les menaces tarifaires visant les huit pays venus en soutien de la souveraineté du Danemark sur le Groenland. Mais elle attend aussi du respect en retour.
Ne pas piquer l’orgueil de Trump
La présidente de la Commission a complété : les « contre-mesures commerciales » européennes (un paquet de 93 milliards d’euros préparé au printemps) sont « restées sur la table », prévient-elle, mais l’objectif reste « la stabilisation effective des relations commerciales » avec Washington. Par conséquent, la Commission européenne plaide pour une ratification sans plus tarder par le Parlement européen de « l’accord commercial » négocié l’été dernier avec le président Trump.
C’est toute la difficulté de l’équilibre européen : comment ne pas braquer un président américain imprévisible tout en se préparant à sa prochaine lubie ? Car personne, jeudi soir à Bruxelles, n’osait garantir que la crise était terminée. « Nous sommes dans un monde d’incertitude », prévenait-on chez les Français. Il ne faut pas être surpris si on a des surprises. » Tout le monde s’attend à ce que Donald Trump invente une autre crise à un moment ou à un autre, même s’il faut se garder de « réagir à tout ce qui se passe sur les réseaux sociaux », conclut Antonio Costa.
L’instrument anti-coercition — ce mécanisme qui permet à l’UE de riposter de manière graduée face aux pressions politiques d’un pays tiers — a bien été évoqué entre les Vingt-Sept. Mais aucune clarification n’a filtré sur le niveau de consensus réellement atteint. L’Italie et les Pays-Bas s’étaient montrés hostiles à toute escalade dimanche dernier. La majorité qualifiée pour déclencher l’instrument anti-coercition semblait cependant acquise dimanche soir mais les hauts fonctionnaires représentant la Commission préféraient qu’on évite de parler des outils et pour à la place évoquer « seulement des objectifs »…
Combien de capitales seraient réellement prêtes à appuyer sur le bouton si jamais Donald Trump reprenait le chemin de la guerre commerciale ? Le Premier ministre néerlandais Dick Schoof a insisté sur la nécessité de « garder la tête froide » et de « laisser de l’espace diplomatique ». Une manière de dire que l’escalade commerciale avec Washington n’enthousiasme personne, et surtout pas son pays.
Orban s’en prend à Zelensky
Les Européens ont affiché, par ailleurs, une fermeté inhabituelle sur le Board of Peace (« Conseil de la paix ») proposé par Donald Trump, au départ pour Gaza et désormais élargi à un peu tous les sujets. António Costa a listé publiquement les « doutes sérieux » de l’Union : « champ d’action, gouvernance, compatibilité avec la Charte des Nations unies ». La France, l’Allemagne, l’Italie, la Belgique, la Norvège et la Suède ont refusé d’y participer.
Viktor Orban, lui, a fait exactement le contraire. Le Premier ministre hongrois a signé jeudi à Davos l’adhésion de son pays en tant que membre fondateur du Board of Peace, au côté de la Bulgarie — seuls pays de l’UE à rejoindre l’initiative trumpienne. « Les anciennes organisations ne fonctionnent pas, alors essayons quelque chose de nouveau, a-t-il déclaré à sa sortie du Conseil européen. Cette organisation a plus de chances de réussir et d’apporter la paix que les anciennes qui ont échoué. » Une critique frontale du multilatéralisme onusien que Costa et von der Leyen défendent, eux, publiquement.
Le Premier ministre Orban, dont le mandat arrive à échéance en avril prochain, a d’ailleurs profité de cette réunion pour lancer un nouveau pavé dans la mare. Il affirme être en possession d’un document qu’il « ne peut rendre public » selon lequel les Ukrainiens réclament « 800 milliards d’euros d’aide sur dix ans, plus 700 milliards de dépenses militaires ». Une demande que les Européens auraient acceptée « dans son intégralité », selon lui.
« C’était un coup de pied dans le ventre de type bombe atomique », a lâché le Premier ministre hongrois, qui a répété que Budapest bloquerait l’adhésion ukrainienne « pendant les cent prochaines années ». Il a également accusé Kiev de vouloir « jouer un rôle actif dans la campagne électorale hongroise » pour obtenir un « gouvernement pro-ukrainien ». La campagne électorale hongroise qui fait rage à Budapest a donc un peu débordé à Bruxelles.
Paris et Berlin en plein conflit sur le Mercosur
Le Mercosur a été évoqué par plusieurs dirigeants. António Costa, au nom du Conseil, a directement appelé la Commission à mettre en œuvre l’application provisoire de l’accord commercial, dont la signature a été autorisée par le Conseil il y a une semaine. Ursula von der Leyen a tempéré les ardeurs des États membres : « Nous serons prêts quand ils seront prêts », renvoyant à la ratification côté sud-américain. La présidente de la Commission marche sur des œufs.
Le Parlement européen vient de saisir la Cour européenne de justice dans un vote serré. Les Allemands et tous les dirigeants du PPE au Conseil insistent pour que la Commission mette en œuvre sans plus tarder cet accord commercial. À Paris, Maud Brégeon, la porte-parole du gouvernement, a prévenu que la mise en application provisoire de l’accord UE-Mercosur serait un « viol démocratique ». En d’autres termes, la France de Macron et l’Allemagne de Merz sont à couteaux tirés sur la question. Et von der Leyen, coincée entre les deux mastodontes, cherche à gagner du temps…
Sur l’Ukraine, la présidente von der Leyen a présenté en détail le « cadre de prospérité » unifié négocié avec Washington et Kiev et comprenant « cinq piliers » allant de la productivité à la lutte anticorruption. Mais sa présentation a paru légèrement hors de propos, compte tenu de la fiabilité incertaine de Trump sur ce sujet, comme sur tant d’autres. Elle a rappelé que l’Union avait déjà dépensé 193 milliards d’euros pour soutenir l’Ukraine et que Kiev pourrait compter sur un prêt de 90 milliards d’euros pour ses besoins civils et militaires pour 2026 et 2027. À aucun moment, il n’a été question des 800 milliards d’euros évoqués par Viktor Orban.
Bientôt une stratégie européenne sur l’Arctique
On ne saura sans doute jamais ce qui a fait reculer Donald Trump sur le Groenland. Sans doute que chacun y a apporté sa pierre : la résistance des Groenlandais à rappeler qu’il n’était « pas à vendre », la détermination du Danemark à défendre sa souveraineté, la mobilisation des Européens prêts à répondre aux intimidations commerciales et les avertissements plus discrets du Congrès contre toute opération militaire. Certains médias suggèrent même que les hauts gradés de l’US Army auraient refusé d’édifier tout plan d’invasion de cette « piece of ice » (« morceau de glace »), selon l’expression de Trump.
Les détails de l’arrangement entre le président américain et Mark Rutte, le secrétaire général de l’Otan, méritent d’être étudiés de près quand ils seront mis sur la table. Mark Rutte persiste à dire que la souveraineté du Groenland n’a pas été évoquée lors de son entretien avec Trump à Davos, mais qu’il a été plus globalement question de la sécurisation de l’Arctique. Les Américains se targuent cependant d’avoir obtenu des bases américaines sur lesquelles la souveraineté des États-Unis s’exercerait totalement, à l’instar des ambassades. Mais cette question relève plus directement des relations entre le Danemark et l’Amérique.
Dans l’esprit de conforter la présence européenne dans cette partie stratégique du monde, Ursula von der Leyen proposera un « paquet substantiel d’investissements » pour le Groenland, un brise-glace européen et le renforcement de la coopération de défense avec le Royaume-Uni, le Canada, la Norvège et l’Islande. Une manière de transformer la crise trumpienne en opportunité d’engagement. La révision de la stratégie européenne sur l’Arctique était prévue avant la crise sur le Groenland.
Il ne fallait pas attendre de miracles d’un sommet sans conclusions, maintenu par le Conseil en dépit du désamorçage de la crise groenlandaise. Oui, les États-Unis ont changé ; certes, l’Europe doit accélérer son autonomie. António Costa, pour son premier test de crise depuis un an, a choisi la méthode douce : discussion libre, pas de texte contraignant puisque la crise est passée, vocabulaire policé mais fermeté sur le fond.
Le grand débat stratégique sur la géoéconomie de l’Europe est renvoyé à la « retraite » des dirigeants européens prévue le 12 février, au château d’Alden Biesen, dans le Limbourg belge, à 110 kilomètres à l’est de Bruxelles. D’ici là, il faudra naviguer entre deux écueils : attendre la prochaine bouffée délirante de Trump, ne pas le provoquer mais ne pas se laisser intimider non plus. Un exercice d’équilibristes avec 27 dirigeants suspendus sur un fil transatlantique.

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