À Erbil, dans le nord de l’Irak, les Kurdes iraniens se préparent à franchir la frontière avec l’Iran. Mais ils mettent des conditions à leur entrée dans la guerre et négocient directement avec les États-Unis pour obtenir des armes.
Soudain, ce fut la panique : une femme court pour se mettre à couvert, un jeune homme jaillit d’une allée pour voir d’où est venue l’explosion et les clients du débit de boissons sortent bouteilles à la main sur le trottoir en regardant en l’air, mais le ciel reste aveugle. Un missile ? Un drone ? « Probablement les missiles patriotes américains positionnés en bordure de l’aéroport », explique le patron du magasin. Une deuxième explosion. L’employée népalaise d’un hôtel voisin hoche la tête : « C’est horrible. Je ne veux pas me retrouver dans un pays en guerre. »
Les habitants d’Ankawa, le vieux quartier chrétien d’Erbil, la capitale du Kurdistan irakien, se retrouvent malgré eux plongés dans les remous de la guerre en raison de la proximité de l’aéroport international où se trouve une base militaire américaine. Mais, depuis mercredi, une autre inquiétude hante les esprits : l’imminence d’une offensive terrestre contre le régime iranien lancée par les combattants kurdes iraniens exilés en Irak. Les habitants du Kurdistan irakien craignent d’être visés, en représailles, par les missiles et les drones du régime des mollahs.
La décision a été prise : les Kurdes vont entrer en guerre ! Les cinq principaux partis politiques kurdes iraniens exilés en Irak, associés depuis le 22 février dans une coalition politico-militaire, ont accepté de suivre les injonctions de Washington qui les pousse à lancer une offensive terrestre contre le régime iranien.
Une coalition qui n’excède pas 10 000 hommes
Mais ils y mettent des conditions : ils réclament des armes aux États-Unis. « Nous négocions la question des armes directement avec les Américains mais pas avec les Israéliens, pour le moment au moins, explique l’un des responsables des relations extérieures du Parti de la liberté du Kurdistan (PAK, l’un des principaux partis kurdes iraniens en exil), joint par téléphone. Nous ne pouvons pas lutter contre une armée régulière avec pour seules armes nos kalachnikovs. »
Depuis le quatrième jour de la guerre, Américains et Israéliens ciblent les positions des pasdarans (les gardiens de la Révolution) et de l’armée situés juste de l’autre côté de la frontière, en zone kurde iranienne, préparant le terrain à une entrée en guerre des combattants kurdes exilés en Irak. « Ils ont nettoyé le terrain, explique un cadre du Parti démocratique du Kurdistan d’Iran (PDKI), les gardiens de la Révolution ont dû abandonner certaines de leurs positions, nous avons presque la voie libre pour entrer en Iran. »
La riposte iranienne à ces menaces n’a pas traîné : il ne se passe pas un jour sans que les camps du PAK et du PDKI ne se fassent attaquer par des drones. « Un drone vient de nous frapper », lance Armanj, un des cadres du PDKI dans le QG du parti, à Koya. Heureusement, il n’y a pas de victime. » En tout, les effectifs militaires de l’ensemble des partis de la coalition n’excèdent pas les 10 000 hommes sur le sol irakien, probablement moins.
Mais les leaders se targuent de disposer de nombreux partisans à l’intérieur de l’Iran – organisés en réseaux clandestins et en cellules dormantes – et de sympathisants sur le terrain disposés à prêter main-forte. « Nous avons plus de 1 000 combattants qui s’entraînent en Irak et au moins dix fois plus en Iran », explique Rebaz Sharifi, l’un des commandants du PAK. Une paille en comparaison avec les 150 000 pasdarans sous les ordres de Téhéran.
Que veut Trump ?
S’ils se réjouissent des bombardements sur les pasdarans et d’une possible chute du régime iranien, les Kurdes se méfient cependant des promesses américaines et craignent d’être lâchés au milieu du gué. Donald Trump a déclaré dans une interview publiée lundi 2 mars dans le New York Post qu’il n’excluait pas une intervention au sol, mais il s’est bien gardé d’annoncer qu’il entendait que ce soient les Kurdes qui fassent le boulot dont personne ne veut se charger : une offensive terrestre risquée.
Armanj, binational kurde et français, s’est installé à Erbil après avoir grandi à Albi. Passionné de géopolitique et d’histoire, il suit les derniers développements avec circonspection. « Je redoute que les Kurdes iraniens ne se lancent dans la bataille et se retrouvent finalement seuls face à un régime qui aurait survécu et qui, à l’issue des combats, se retourne contre eux en les taxant de traîtres et d’ennemis de l’intérieur, estime-t-il. Et si Donald Trump parvient à un deal avec ce qui restera du pouvoir iranien, quelles garanties de sécurité auront les Kurdes ? L’histoire nous a montré que les Américains ne sont pas fiables. D’autant plus que Donald Trump pourrait être contraint par le Congrès d’arrêter sa guerre. Nous ne voulons pas être une nouvelle fois les dindons de la farce. »
Armanj est pétri de nationalisme et voudrait voir les Kurdes iraniens s’émanciper de la tutelle de Téhéran, mais il doute de la sincérité de Donald Trump, qui a lâché les Kurdes de Syrie sans scrupule. « L’indépendance est le rêve de tous les Kurdes, rappelle-t-il. Nous naissons avec ce rêve et on le garde pour la vie en dehors de toute question de faisabilité. Mais aujourd’hui les Kurdes ont une idée précise de leur projet : l’autonomie dans chaque pays comme ce que l’on connaît au Kurdistan irakien. Mais je ne crois pas qu’une entreprise hasardeuse, préparée dans la précipitation et dictée par les Américains, puisse aider les Kurdes iraniens à réaliser leur projet. »
Les Kurdes irakiens se retrouvent aussi dans l’incertitude. Missiles et drones ne font pas que les survoler, ils s’écrasent sur leurs villes. À Erbil, une partie des débris du drone abattu par la défense antiaérienne mercredi soir se sont écrasé à côté de l’église des Saints-Pierre-et-Paul, dans le même quartier où un missile était tombé deux jours auparavant.

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