À Nuuk, la capitale de l’île arctique, le débarquement discret de soldats européens fait monter la pression. Entre peur et incertitude, les habitants craignent de voir leur île basculer en zone de guerre.
Un vent de panique souffle sur le Groenland. Au centre de Nuuk, la capitale de l’île, les trottoirs ont disparu sous la neige et la glace. Emmitouflée dans son anorak, Nivi – un prénom qui est aussi le nom d’une fleur, l’épilobe – se hâte vers chez elle. Le jour vient de se lever, mais ce n’est déjà plus le matin. « Nous sommes pacifiques. Pourquoi nous parle-t-on de guerre ? D’invasion ? », s’étonne-t-elle.
Le destin des 56 000 habitants du Groenland est suspendu aux déclarations de Donald Trump. Les menaces d’annexion proférées par le président américain, de plus en plus précises et agressives, ont fait l’effet d’une bombe dans le royaume du Danemark, dont fait partie le Groenland. Le gouvernement danois a pris des mesures militaires pour répondre aux risques. Officiellement, il s’agit de parer aux critiques de Donald Trump et de prévenir les risques d’une éventuelle agression chinoise ou russe.
Jamais, depuis la venue médiatisée du vice-président des États-Unis, J. D. Vance, le 28 mars dernier, et depuis les exercices militaires organisés en septembre dernier dans le cadre de l’Otan, le Danemark n’avait déployé autant d’hommes sur l’île. Dans une démonstration de solidarité européenne, la Norvège, la Suède, l’Allemagne et la France ont envoyé quelques douzaines de militaires dans le cadre de l’opération Endurance Arctique, un exercice de l’Otan qui a démarré ce jeudi et pourrait se prolonger tout l’hiver.
Mercredi, tard dans la nuit, deux Hercules C-130 en provenance de Copenhague se sont posés, l’un sur l’aéroport de la capitale Nuuk, l’autre sur le tarmac de Kangerlussuaq, avec quelques heures de retard sur l’horaire prévu. À bord du premier, une quarantaine de militaires en treillis avec leurs paquetages : des Danois, une poignée de Norvégiens et de Suédois, ainsi qu’une petite douzaine de Français ont débarqué au Groenland. Les Allemands sont venus séparément jeudi. Pour répondre à cet afflux soudain, presque inopiné, les hôteliers se sont concertés et ont réparti leurs hôtes en tenues kaki sur plusieurs sites de la capitale de 20 000 habitants, qui ne compte que quelques hôtels.
Nous n’allons pas tirer sur nos alliés de l’Otan.
Un soldat danois sous couvert d’anonymat
Les autorités danoises n’ont pas précisé l’ampleur de ces renforts militaires, mais ont confirmé leur venue mercredi après-midi lors d’une conférence de presse. Contrairement à sa pratique habituelle, l’Otan n’a pas communiqué la durée précise de l’exercice ou de l’opération Endurance Arctique. Selon le ministère danois de la Défense, le nombre d’effectifs engagés dans l’exercice fluctuera et plusieurs pays seront sollicités en rotation. À côté de cette présence militaire visible, sinon ostensible, d’autres manœuvres plus discrètes ont lieu, qui n’ont rien à voir avec le show organisé pour convaincre le monde du soin que le Danemark et ses alliés mettent à protéger le Groenland contre les Russes et les Chinois.
Des membres des forces spéciales et des agents des services secrets danois en mission ont débarqué en début de semaine pour prévenir le danger inédit et tangible que représente une intervention militaire américaine. « No comment ! » déclare-t-on au commandement des forces danoises de l’Arctique, dans le port de Nuuk.
Le territoire groenlandais mesure plus de trois fois la France et les quatre cinquièmes de sa superficie sont recouverts d’une calotte glaciaire tout au long de l’année. Le protéger dans son entièreté impliquerait un déploiement de troupes considérable que ni les Danois ni les Européens ne peuvent envisager, explique un militaire à la retraite. Les peuplements sont disséminés sur 44 000 kilomètres de côtes et la majorité des 71 localités, dont trente comptent moins de 100 habitants, ne sont accessibles qu’en hélicoptère.
Les militaires danois, assistés des renforts de l’Otan, peuvent protéger les sites les plus stratégiques : la capitale, quelques aéroports et infrastructures portuaires, ainsi que la centrale hydroélectrique. Mais qui est l’ennemi ? S’il s’agit des États-Unis, il n’y aura pas de confrontation armée, avertit un soldat danois sous couvert d’anonymat. « Nous n’allons pas tirer sur nos alliés de l’Otan. D’autant moins s’il s’agit de soldats américains. Que pesons-nous face à la superpuissance des États-Unis ? » Le sens de la mission consiste donc davantage en de la dissuasion et de l’observation.
Ces mesures préventives ne rassurent pas la population, au contraire. « Nous ne voulons pas que le Groenland soit transformé en zone de guerre ! » se révolte Nivi. Une mère de famille, qui veut rester anonyme, se désespère de voir ses garçons faire des cauchemars à cause des rumeurs et des mensonges qui circulent sur les réseaux sociaux, notamment TikTok : « Ils ont manqué l’école plusieurs matins. Ils subissent un véritable traumatisme. » Au Parlement, le député Pele Broberg, leader du parti Naleraq, le plus grand de l’opposition, fulmine : « Nous n’accepterons pas que le Groenland devienne un champ de bataille. Les Européens viennent à l’aide du Danemark, mais pas du Groenland. »
L’avenir du Groenland n’est pas en Europe.
Pele Broberg, leader du parti d’opposition Naleraq
Pour le leader de l’opposition, les anciens empires coloniaux viennent au chevet d’une autre puissance coloniale : le royaume du Danemark. « L’avenir du Groenland n’est pas en Europe. Les Groenlandais l’ont décidé lors du référendum de 1984 et cela n’a pas changé. Cela déplaît au Premier ministre [Jens-Frederik Nielsen] qui essaie de rapprocher le Groenland de l’Union européenne, mais il a été retoqué par le Parlement. »
Lors de la conférence de presse qu’ils ont tenue à Washington après leur rencontre avec le secrétaire d’État Marco Rubio et le vice-président J. D. Vance, le ministre des Affaires étrangères danois, Lars Lokke Rasmussen, et son homologue groenlandaise, Vivian Motzfeldt, ont pris acte de leurs différends avec Donald Trump : « Il est clair que le président souhaite conquérir le Groenland. » Ils ont aussi rappelé que l’Otan était le meilleur garant de la sécurité de l’île. Personne ne craint pourtant une attaque chinoise ou russe.
En revanche, les habitants de l’île vivent dans l’incertitude de ce que décidera Donald Trump. Mais que peut donc bien faire ce dernier ? « Je ne dis pas ce que je suis prêt à faire », a déclaré mercredi Donald Trump. Plus tôt, il avait affirmé n’écarter aucune possibilité, y compris l’option militaire, tout en insistant sur sa préférence pour la conclusion d’un « deal », selon la terminologie que le président américain se plaît à employer. Mais face au refus danois de transiger sur sa souveraineté et aux réticences de la population groenlandaise qui, à 85 %, refuse l’idée d’un rachat par les États-Unis, Donald Trump n’a pas beaucoup d’options sur la table. Et celles qui lui restent relèvent toutes de l’agression brutale.
Personne n’écarte plus la possibilité d’une invasion militaire soudaine, même si ce scénario du pire reste le plus improbable. Pour Pele Broberg, si tout est possible, la diplomatie peut encore prévaloir. Même son de cloche auprès des autorités danoises. Les Américains n’ont pas besoin d’envahir le Groenland pour en assurer la sécurité ou pour installer de nouvelles bases militaires. Le traité de 1951, qui a entériné le statut de leur base militaire de Pituffik, leur permet d’accroître leur présence militaire autant que de construire de nouvelles bases.
Ces dernières années ont pourtant connu un fort déclin de la présence militaire américaine au Groenland, comme l’a répété Lars Lokke Rasmussen mercredi. « Ils sont passés de près de 10 000 hommes à 200 à peine », a-t-il indiqué. La juridiction américaine s’applique à Pituffik, même si la base reste sous souveraineté danoise. Une déclaration d’annexion de Pituffik serait un acte de guerre sans coup de feu et pourrait préluder au grignotage, petit bout par petit bout, du Groenland par les États-Unis.

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