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« Nous sommes venus demander pardon pour son exil » : à Paris, la libation avant le retour du Djidji Ayôkwé à Abidjan

« Nous sommes venus demander pardon pour son exil » : à Paris, la libation avant le retour du Djidji Ayôkwé à Abidjan

Saisi en 1916 par l’administration coloniale, le tambour sacré Djidji Ayôkwé a reçu à Paris, au Musée du Quai Branly, les derniers rites avant son retour en Côte d’Ivoire, après cent dix ans d’exil.

Après la restitution officielle du tambour parleur ivoirien, Djidji Ayôkwé, le 20 février et la signature entre les ministres de la Culture de la France, Rachida Dati et de la Côte d’Ivoire, Françoise Remarck, devant de nombreuses personnalités et des discours empreints d’émotion, place à une dernière cérémonie, celle orchestrée par les chefs traditionnels. Cette cérémonie dite de libation ouvre la voie au retour du tambour sacré.

Ce 23 février, cinq chefs des villages propriétaires du tambour parleur sont venus au Musée du Quai-Branly où il était entreposé. Au son du souffleur de cor, ils sont entrés en tenue d’apparat. « Nous sommes là ce matin pour une libation pour l’enlèvement du Djidji Ayôkwé, pour qu’il puisse rejoindre sa terre natale », explique Louis Jacques Gouédan, l’un des chefs traditionnels.

« Chacun a une fonction précise. Le souffleur qui annonce, le parolier qui reprend en écho et s’exprime dans la langue du tambour et celui qui déclame les incantations », souffle Silvie Memel Kassi, enseignante-chercheure, experte en charge du dossier du retour des biens culturels au ministère ivoirien de la Culture.

Les chefs traditionnels se sont réunis autour du tambour placé au centre de la salle. En langue n’thô, la langue des initiés du tambour, ils ont prié en tournant sept fois autour de l’instrument, en référence aux sept villages bidjan de leur communauté. Puis, l’un d’eux a versé le liquide en offrande.

Le tambour est imposant. Près de 3,5 mètres de long et plus de 400 kilos. Sculpté d’un seul tenant dans un tronc d’iroko, il représente un léopard, ou une panthère, qui pousse l’instrument. Objet sacré, son déplacement exige une autorisation spirituelle. Il s’agissait de demander pardon pour l’exil subi et de solliciter la protection des ancêtres afin que le voyage se déroule sans entrave.

« Cette cérémonie du « Djidji Ayôkwé Kabato » littéralement, la panthère en bois rentre chez toi est une cérémonie de purification », explique Silvie Memel Kassi. « Le tambour est une entité vivante au-dessus des humains », poursuit-elle. Instrument de gouvernance, il était au centre de toutes les décisions de la communauté. Il annonçait les deuils, les festivités, mais surtout, il prévenait du danger. Ses messages codés étaient perçus à 20 km à la ronde. À l’époque coloniale, il alertait les populations des recrutements forcés ou des enrôlements militaires, ce qui lui valut d’être saisi, en 1916, par les colons français lorsqu’ils ont compris son rôle de résistance.

« Ce fut une déflagration pour la communauté. Chaque village s’est replié sur lui-même et n’a plus entretenu de liens avec les autres. Ce n’est qu’en 2021, à partir du moment où le retour a été rendu possible par l’annonce du président français Emmanuel Macron (lors du sommet France Afrique à Montpellier, ndlr ), que les sept villages se sont à nouveau réunis, tous les jeudis, afin d’organiser son retour », explique Silvie Memel Kassi. Ces sept villages propriétaires du tambour forment la fraternité Bidjan, plus largement ils appartiennent à la communauté Atchan ou Ebrié qui regroupe 63 villages dans la lagune d’Ebrié. « Le rôle du comité scientifique ivoirien a été de transmettre le savoir. De nombreuses personnes ne connaissaient pas cet objet et notre rôle, a été de retracer son historique et de déterminer son rôle anthropologique, un rôle social, politique et militaire. Nous avons rencontré les chefs traditionnels. Au début, beaucoup ne voulaient pas parler car cela restait trop douloureux », témoigne Silvie Memel Kassi.

Restauration

En 2022, une cérémonie de désacralisation organisée au Musée du Quai-Branly avait permis la restauration partielle du tambour afin de renforcer sa structure en vue de son retour. « Nous avons eu des discussions avec la partie ivoirienne et il a été décidé d’intervenir uniquement sur la structure du tambour fragilisée par des attaques d’insectes xylophages et de stabiliser quelques éléments qui bougeaient, une des pattes du félin et la queue », confie Elsa Debiesse, chargée de la restauration au Musée du Quai-Branly. « Le tambour a aussi reçu un socle de conservation qui permet de le présenter et de le manipuler et une caisse a été réalisée pour son transport », précise-t-elle.

Le retour

Quelques jours après avoir assisté à la cérémonie officielle de restitution, déjà en habit d’apparat, Claude Paulin Danho, vice-gouverneur du district autonome d’Abidjan a endossé son rôle de chef traditionnel pour participer aux libations. C’est un sentiment de joie et de fierté qui l’emporte. « La restitution de cet objet sacré va permettre de ressouder les liens qui avaient été perdus par le passé pour créer une vraie solidarité autour du peuple Atchan, se félicite-t-il. Hier, ce tambour permettait de rassembler le peuple pour échapper aux vicissitudes de la colonisation. Aujourd’hui, il devient le socle d’une régénérescence culturelle et mémorielle qui nous permet de nous projeter dans l’avenir ». Il souligne aussi ce paradoxe de l’histoire : « La France, dans le regard de nos ancêtres, était l’agresseur, celui qui a arraché un patrimoine. Aujourd’hui, elle permet aux générations actuelles de construire un futur avec un instrument qui aurait probablement disparu s’il était resté dans nos forêts ».

Tambour sacré, il retrouvera toute sa puissance, assure Claude Paulin Danho :« une fois arrivé au pays, et après avoir suivi tout le cycle du rituel de restauration mystique, il va retrouver toute sa force spirituelle, parce que ce n’est pas dans le bois que se trouve la force spirituelle, mais dans le cœur et dans l’esprit des hommes. »

Aujourd’hui certains, à travers les réseaux sociaux, remettent en question l’authenticité du tambour. « Au lieu d’être dans la polémique, on devrait être dans la fierté », réplique Silvie Memel Kassi . Ce sont les chefs coutumiers, dépositaires du tambour sacré, qui l’ont reconnu comme le Djidji Ayôkwé . « Ce retour représente quelque chose d’extraordinaire pour la Côte d’Ivoire et pour l’histoire de cette communauté. 110 ans après, beaucoup n’y croyaient pas. C’est un acte de transmission et de réparation mémorielle, se réjouit-elle, en exhortant la jeunesse ivoirienne à se réapproprier ce bien. »

Une fois de retour au pays, le Djidji Ayôkwé sera installé à quelques kilomètres de l’endroit où il a été volé, aujourd’hui le quartier populaire d’Adjamé. Il deviendra la pièce centrale du Musée des Civilisations d’Abidjan, qui doit ouvrir prochainement. « Le Djidji Ayôkwé est attendu. Ce retour n’est pas une revanche sur l’histoire, il est une victoire du dialogue sur le silence. Lorsque le Djidji Ayôkwé retrouvera les rives de la lagune Ébrié, ce sera une voix retrouvée, une dignité réaffirmée, une mémoire maîtrisée. Notre musée prêt à l’accueillir. La communauté atchan est prête à l’accueillir. La Côte d’Ivoire entière est prête à l’accueillir », se réjouit Françoise Remarck, la ministre de la Culture.