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« Nous travaillons à 5 % de notre capacité » : au Kurdistan irakien, la timide reprise du pétrole sous les frappes

« Nous travaillons à 5 % de notre capacité » : au Kurdistan irakien, la timide reprise du pétrole sous les frappes

REPORTAGE. Erbil et Bagdad ont fini par rouvrir les vannes vers la Turquie. Mais dans une région pilonnée par les drones des milices pro-iraniennes, l’acheminement reste fragile.

Entre les sites d’extraction et les raffineries, de longs tuyaux rouillés coupent la campagne avant d’aboucher le pipeline qui relie Kirkouk, en Irak, à Ceyhan, en Turquie. À la surface, les puits et les tuyères de combustion surplombent la morne plaine jusqu’à l’horizon. Dans le sous-sol de cette zone, à cheval entre la région autonome du Kurdistan et l’Irak fédéral, s’étendent les nappes de pétrole qui constituent la principale richesse des environs, avec les réserves de Bassorah – l’Irak étant le sixième producteur mondial de pétrole.

Longtemps, ce pipeline a été fermé. Mais, le 17 mars, les autorités d’Erbil et de Bagdad se sont entendues pour le rouvrir. Les Kurdes avaient tenté de faire monter les enchères en contrepartie de leur agrément, mais l’urgence de la situation, compte tenu du contexte de guerre, et l’intervention d’un médiateur américain ont finalement convaincu toutes les parties de rouvrir les vannes.

Une zone industrielle qui concentre un nombre important de raffineries, dans la région d’Erbil, le 16 mars 2026. © (Adrien Vautier / Le Pictorium pour « Le Point»/ADRIEN VAUTIER/LE PICTORIUM POUR « LE POINT »)

Le 18 mars à l’aube, l’Irak a ainsi repris ses exportations par l’oléoduc kurde vers le port de Ceyhan, en Turquie. « 250 000 barils seront exportés chaque jour », a annoncé Amer Khalil, le directeur général de la compagnie nationale irakienne North Oil. Certes, c’est moins d’un dixième de ce que le pays vendait sur les marchés internationaux avant la guerre, mais c’est une quantité suffisante pour réduire le prix du baril d’or noir qui, selon l’agence Reuters, aurait déjà diminué de 2 dollars dans la foulée de l’annonce de la réouverture.

Une réouverture rendue nécessaire par la guerre

Pourquoi Kurdes et Irakiens se sont-ils mis d’accord ? Parce que depuis le déclenchement de la guerre en Iran par la coalition israélo-américaine, le 28 février, les pipelines de la région sont sous pression. Dans son conflit asymétrique contre les États-Unis et Israël, Téhéran n’a pas hésité à prendre pour cible, avec ses drones Shahed, des tankers civils qui traversaient le détroit d’Ormuz, chargés d’hydrocarbures en provenance des pays du Golfe et de l’Irak. En tout, 20 % du pétrole mondial transite habituellement par le détroit.

Désormais, les autorités iraniennes ont promis de s’en prendre à tous les bâtiments qui s’aventureraient à travers ce passage stratégique que franchissent chaque mois plus de 3 000 bateaux sans leur permission. Cette menace est difficile à contrer car les tankers ne sont pas équipés comme des navires de guerre.

Toujours tributaire des assauts

Seuls quelques bâtiments agréés par Téhéran ont pu passer avec la garantie de ne pas être attaqués. Les huit pays qui bordent le golfe Persique se retrouvent donc privés du principal débouché pour leur or noir. Par conséquent, les exportations quotidiennes de pétrole en provenance du Golfe sont tombées – 7,5 millions de barils par jour la semaine dernière contre 26,1 millions au début du mois février selon les relevés de la société spécialisée Vortexa.

L’Irak peut cependant bénéficier d’une porte de sortie au nord de son territoire : l’oléoduc qui traverse le Kurdistan à destination de la Turquie voisine, donc. Avec une capacité d’un million de barils par jour, ce pipeline ne suffira pas à subvenir aux besoins des Européens. Mais, selon les quantités qui seront écoulées par ce biais, il devrait permettre de réduire sensiblement la pression et contribuer ainsi à réduire les prix à la pompe. À condition que les autorités du Kurdistan irakien tiennent leur parole.

La production doit impérativement et rapidement reprendre ses niveaux d’avant-guerre, faute de quoi nous ne pourrons plus faire fonctionner nos centrales à gaz pour produire du courant.

Mahdi Aswad, expert en géologie et enseignant à l’université d’Erbil

Sur le terrain, l’acheminement reste cependant fragile et tributaire des assauts lancés par les nombreuses milices pro-iraniennes présentes en Irak, qui pourraient tenter de faire exploser le pipeline au niveau des tronçons où il n’est pas enterré. Si le gouvernement autonome kurde veut pouvoir écouler son pétrole vers la Turquie, la sécurité des sites de production et de raffinage devra être assurée et cela dépendra de Bagdad qui devra mettre au pas les milices.

« Les Américains et les Israéliens foutent la merde »

Les autorités kurdes exigent donc que Bagdad mette fin aux attaques, notamment par drones, opérées par des milices depuis le sol irakien. Il y a urgence. À cause de la guerre, le Kurdistan subit un stress énergétique majeur. « La production doit impérativement et rapidement reprendre ses niveaux d’avant-guerre, faute de quoi nous ne pourrons plus faire fonctionner nos centrales à gaz pour produire du courant », estime le professeur Mahdi Aswad, un expert en géologie qui enseigne à l’université d’Erbil.

Sur la route de Kirkouk, non loin de Makhmour, il ne reste qu’une demi-douzaine d’employés dans un parc qui abrite plus d’une vingtaine de cuves. Celles-ci sont presque vides, et aucun camion-citerne n’attend sur le vaste parking de l’entrée. « Notre activité a presque cessé, se désole Mohammed, l’ingénieur en chef du site. Les bombardements ont contraint les compagnies pétrolières à réduire leurs activités. Elles fonctionnent au ralenti. Les raffineries ne nous vendent plus de brut, nous perdons beaucoup d’argent. »

De nombreux camions-citernes attendent de pouvoir charger du pétrole devant la raffinerie gouvernementale de Lanaz, le 15 mars 2026. © (Adrien Vautier / Le Pictorium pour « Le Point»/ADRIEN VAUTIER/LE PICTORIUM POUR « LE POINT »)

L’employé ne cache pas son inquiétude ni sa colère : « Les Américains et les Israéliens foutent la merde… Nous en payons le prix. Pourquoi les Européens n’aident-ils pas à rétablir la paix ? » Les attaques par drones se multiplient au Kurdistan. Parmi les cibles privilégiées : les infrastructures pétrolières. « La suspension de l’activité pétrochimique dans la région du Kurdistan est davantage motivée par la crainte d’attaques lancées par des groupes armés en Irak que par le conflit plus large entre l’Iran, les États-Unis et Israël », a déclaré la semaine dernière Dilshad Shahab, porte-parole de la présidence de la région du Kurdistan.

Visés par des drones

Les principaux ennemis des Kurdes se trouvent aujourd’hui en Irak : ce sont les Forces de mobilisation populaire, les Hachd al-Chaabi, payées par le gouvernement irakien et dont certaines sont alignées sur Téhéran et prennent même directement leurs ordres auprès du gouvernement iranien. Ces milices armées se trouvent à quelques kilomètres à peine du territoire contrôlé par les peshmergas (combattants kurdes, NDLR) et utilisent des drones Shahed pour frapper leurs cibles au Kurdistan.

Sur la route de Gwer, au sud-ouest d’Erbil, à la hauteur de Lajan, les usines pétrochimiques se succèdent. Une odeur infecte d’œuf pourri se dégage des égouts à ciel ouvert qui déversent leurs eaux noires chargées d’hydrocarbures et de produits toxiques dans la rivière voisine. L’entreprise Shamal transforme le brut en bitume.

Les propriétaires, les frères Sapan et Shwan Mirza, critiquent la capitale. « La guerre affecte notre business, nous travaillons à 5 % de notre capacité, regrettent-ils. Bagdad exige que nous acceptions ses conditions mais finance des milices qui nous tirent dessus. » Deux jours auparavant, le site de Lanaz, l’une des deux grandes raffineries du Kurdistan, à quelques centaines de mètres de l’usine des frères Mirza, a subi des assauts de plusieurs drones.