views 14 mins 0 comments

« Nous voulons parler directement aux Américains » : comment l’Iran trolle Trump avec l’IA et des vidéos Lego

« Nous voulons parler directement aux Américains » : comment l’Iran trolle Trump avec l’IA et des vidéos Lego

Dans un conflit asymétrique, Téhéran espère gagner la guerre de l’information avec une campagne de propagande virale orchestrée et amplifiée par le régime. Qui défie le président américain sur son propre terrain.

On voit un Donald Trump version Lego, pantin de Benyamin Netanyahou et du diable, suer à grosses gouttes en regardant les dossiers Epstein avant d’appuyer sur un bouton rouge pour envoyer un missile qui frappe une école. Un autre clip, lui photoréaliste, passe en revue les pages noires de l’histoire américaine – le massacre des Amérindiens, l’esclavage, le Vietnam, Hiroshima et Nagasaki – avec un missile iranien qui vient détruire une Statue de la liberté démoniaque – « une vengeance pour tous », dit le titre.

Des vidéos comme celles-là, on en trouve des centaines en ligne depuis le début des frappes israélo-américaines. Elles cumulent au grand minimum 145 millions de vues sur TikTok, Instagram et X – et sans doute beaucoup plus –, selon une étude de Cyabra, une entreprise spécialisée dans l’analyse et la surveillance des réseaux sociaux. Une « campagne d’influence coordonnée » qui semble orchestrée par les gardiens de la Révolution et amplifiée par des dizaines de comptes affiliés au régime iranien qui saturent l’espace numérique de deep fakes grâce à l’IA générative. Leur but, selon Renee Hobbs, experte de la communication en ligne à l’Université du Rhode Island : « Mobiliser les opposants de Donald Trump et susciter une forme de sympathie pour le peuple iranien. » Plongée dans la guerre des mèmes.

Des dizaines de comptes « d’agents dormants » activés

Dans cette guerre numérique de l’information, Donald Trump a redéfini les codes. Depuis son retour au pouvoir, il utilise agressivement l’IA générative et les mèmes pour communiquer. Quelques jours après le début des frappes, la Maison-Blanche partage, début mars, une série de vidéos mélangeant des images de véritables explosions de cibles iraniennes et des clips de jeu vidéo (Call of Duty, Grand Theft Auto), de sport (NFL et base-ball) et de blockbusters hollywoodiens (Gladiator, Braveheart, Top Gun). Les messages sont au diapason : « pure domination américaine », « touchdown » et « justice the american way » (« justice version américaine »).

Téhéran était prêt. Des dizaines de comptes que Cyabra qualifie « d’agents dormants » se mettent à poster agressivement de la propagande iranienne destinée à l’Occident début mars. Le laboratoire Media forensics hub de l’université Clemson a identifié un réseau de « 62 comptes affiliés au Corps des gardiens de la révolution islamique », principalement sur X, Instagram et Bluesky.

Après le début des frappes, le 28 février, des dizaines de comptes se sont mis à publier de manière synchronisée des contenus pro-iraniens à destination de l’Occident. CYABRA

Ce ne sont pas des bots mais des comptes opérés, semble-t-il, par des humains, créés pour l’essentiel il y a environ un an. Une moitié prétend – sans doute via un VPN – être basée au Texas, en Californie, au Venezuela et au Chili, et ciblait jusqu’à fin février les hispaniques, avec des contenus pro-Maduro ou anti-ICE. Les autres, soi-disant localisés en Écosse, Angleterre et Irlande, publiaient des messages pro-indépendance écossaise ou anti-Starmer. Après le 28 février, tous se synchronisent. En une dizaine de jours, l’université Clemson a répertorié près de 60 000 posts qui ont atteint « des millions d’utilisateurs ». L’un des plus viraux : une fausse vidéo générée par l’IA d’un missile iranien frappant le Burj Khalifa à Dubaï, qui a accumulé près de 3 millions de vues en une semaine, selon Cyabra.

Les relais du régime iranien ont publié de nombreuses vidéos deep fake, dont une attaque (qui n’a pas eu lieu) contre le Burj Khalifa de Dubaï. CYABRA

De nombreuses vidéos dénoncent le bombardement de l’école de Minab, qui a fait au moins 168 morts selon l’Unicef, et qui serait dû à un missile Tomahawk américain, selon des éléments du rapport préliminaire de l’enquête du Pentagone obtenus par le New York Times. Plusieurs ont été relayées sur X par des ambassades iraniennes officielles, comme ce clip à l’intérieur de la tête de Donald Trump façon Vice-versa de Pixar, ou par des agences semi-officielles comme Student News Network ou Tasnim.

Propagande version Lego

Les vidéos de propagande iranienne dans le style du film d’animation La Grande Aventure Lego ne sont pas totalement nouvelles. Pendant la « guerre des 12 jours » de juin 2025, lors des frappes israélo-américaines contre le nucléaire iranien, une première avait été diffusée par Fars News, une agence semi-officielle proche des Gardiens de la révolution. Mais depuis le début du mois de mars, elles envahissent TikTok, Instagram et Reddit.

Une douzaine de vidéos virales Lego ont été créées par le groupe Akhbar Enfejari, qui utilise depuis son nom anglais, Explosive media. « Nous sommes une jeune équipe iranienne indépendante spécialisée dans la production par intelligence artificielle », répond au Point un de ses membres, contacté sur la chaîne Telegram du groupe. « Nous travaillons par projet et avons réalisé [par le passé] certains travaux pour le gouvernement, mais nous n’avons aucun lien avec lui », assure-t-il – des informations impossibles à vérifier dans l’état.

Ce qui est certain, c’est que notre interlocuteur a des opinions anti-israéliennes. S’il admet que le régime iranien « a sans doute commis des erreurs et des crimes » lors de la répression du début d’année, il affirme sur la base de ses « observations personnelles » dans les rues de Téhéran que « le récit de janvier sur les manifestations et les 40 000 morts imputés au régime est clairement un récit unilatéral israélien ».

Les vidéos d’Explosive Media sont pensées pour le public occidental : « Nous voulons parler directement aux Américains pour briser la bulle narrative que les États-Unis entretiennent autour de leur propre population ». Leur message : « Peut-être ne voulons-nous pas appartenir au monde tel que l’Amérique le définit. Peut-être ne voulons-nous pas donner notre pétrole gratuitement à des puissances dominantes. Peut-être avons-nous le droit d’avoir un gouvernement indépendant. »

Pour le faire passer, le groupe adopte la même stratégie que le gouverneur de Californie Gavin Newsom : troller Donald Trump, montré encerclé à la Maison-Blanche par les manifestations No Kings, qui « envoie ses boys dans leur tombe pour un mensonge ». Le rap du clip « LOSER » – écrit par des humains, précise le membre du collectif – est entêtant : « Les secrets sont en train de fuiter / La pression en train de monter / Notre cible est lockée / Toi tu es planqué, L.O.S.E.R. ». Dans les commentaires, de nombreux internautes anglophones applaudissent « un nouveau banger » ou critiquent l’interventionnisme américain.

« L’Iran est en train de gagner la guerre de l’information »

« L’IA générative a considérablement abaissé les barrières à l’entrée pour les acteurs étatiques comme pour leurs relais, leur permettant de produire en masse des contenus très engageants et émotionnels à une échelle inédite », détaille au Point Dan Brahmy, directeur général et cofondateur de Cyabra. « L’objectif n’est généralement pas de tromper un observateur attentif, mais plutôt de saturer l’écosystème numérique, de brouiller les frontières entre vrai et faux, et d’inonder les réseaux sociaux de récits géopolitiques préétablis. »

La propagande de guerre pour déstabiliser l’adversaire existe depuis des millénaires, avec des cas documentés remontant à l’Égypte ancienne. « Les mèmes constituent une forme idéale de propagande, car ils combinent divertissement, information et persuasion », analyse Renee Hobbs. « Ce qui semble nouveau, c’est la manière dont la Maison-Blanche et Téhéran se répondent à coups de mèmes générés par IA, clairement conçus pour susciter des émotions fortes susceptibles d’influencer les négociations. »

Contrairement au récit iranien de résistance qui va droit au but, Donald Trump, pourtant roi du marketing, n’a jamais réussi à « vendre » la guerre à l’opinion américaine. Son administration s’est embourbée dans des explications changeantes sur des objectifs – menace nucléaire, missiles balistiques, changement de régime – mal définis. Le président américain a même été lâché par une partie de sa base Maga, qui l’accuse de s’être fait entraîner dans le conflit par Benyamin Netanyahou et d’avoir trahi sa doctrine « America First ».

Bilan : après un mois de conflit, l’essence est au plus haut depuis le Covid, la popularité de Donald Trump au plus bas depuis son retour à la Maison-Blanche, sous les 40 % de satisfaits, et les républicains paniquent à 7 mois des élections de la mi-mandat. Selon un sondage Ipsos pour Reuters publié mardi, deux Américains sur trois veulent désormais une fin rapide du conflit même si les buts de Washington n’ont pas été entièrement accomplis.

Le président américain semble avoir entendu le message : il a évoqué mardi un départ du Moyen-Orient « dans 2 à 3 semaines » et doit s’adresser à la nation ce mercredi soir. Pour Darren Linvill, directeur du Media Forensics Hub de l’université Clemson, aucun doute : « L’Iran est en train de gagner la guerre de l’information. »