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Nucléaire : Meloni relance le rêve atomique de l’Italie

Nucléaire : Meloni relance le rêve atomique de l’Italie

La cheffe du gouvernement italien mise sur le nucléaire de nouvelle génération pour répondre à la crise énergétique et réduire la dépendance italienne aux importations.

En pleine crise énergétique et face au risque de voir tomber sur les foyers italiens des factures dangereusement salées, l’Italie se remet à rêver d’énergie nucléaire. D’ailleurs, à l’occasion du sommet de Paris début mars, le ministre de la Transition écologique, Gilberto Pichetto Fratin, officialisait l’engagement de Rome à participer à l’effort visant à « tripler les capacités mondiales ».

Quelques jours plus tard, cette fois devant les parlementaires nationaux, c’était au tour de Giorgia Meloni en personne de rappeler la stratégie italienne de « diversification des sources d’énergie, basée sur le développement des énergies renouvelables et de l’énergie nucléaire de nouvelle génération ».

Un air de « déjà-vu » pour nos voisins qui, il y a quelques décennies de cela, figuraient encore parmi les acteurs importants de l’atome civil. Le pays accueillait sur son sol pas moins de quatre centrales, dont celle de Latina, près de Rome, qui fut à son lancement en 1963 la plus puissante à l’échelle continentale. Oui mais voilà. Après la catastrophe de Tchernobyl, l’Italie tire le frein à main et, après un référendum en 1987, gèle les aides financières étatiques aux territoires hébergeant des centrales.

Une vingtaine de réacteurs d’ici 2050

Plus tard, à la fin des années 2000, Silvio Berlusconi tentera de raviver la flamme, en signant avec la France de Nicolas Sarkozy un accord pour la construction de plusieurs EPR (réacteur pressurisé européen) sur le sol italien, gages de factures électriques allégées pour ses concitoyens, promettait le Cavaliere. Sauf que le grand come-back du nucléaire sera finalement écarté à une écrasante majorité lors d’un nouveau référendum organisé, hasard du calendrier, quelques mois après l’accident de Fukushima. L’Italie en avait donc bel et bien fini avec l’énergie atomique, du moins sur le plan de la production puisque Rome continuera – aujourd’hui encore – à combler ses besoins électriques via de l’énergie nucléaire importée de France et de Suisse.

Après le refus des électeurs transalpins, s’ensuivra une décennie de silence jusqu’à l’éclatement de la guerre en Ukraine, qui révélera au grand jour les dépendances italiennes envers le gaz russe. C’est dans ce contexte que le refrain de l’atome made in Italy pointe à nouveau le bout de son nez. À la manœuvre, on retrouve la droite de Giorgia Meloni, qui a déposé un projet de loi à l’automne dernier chargeant l’exécutif de préparer le terrain pour un retour vers le nucléaire civil et instituant une autorité de régulation indépendante.

2025 a vu également la naissance de la société Nuclitalia, composée des géants Enel (champion transalpin de l’énergie), Ansaldo Energia (spécialisé dans la construction de centrales électriques) et Leonardo (pilier de l’industrie de défense) et amenée à conduire le renouveau atomique du pays. Nuclitalia entend miser sur le développement des fameux SMR, des petits réacteurs modulables – 300 MW de puissance maximum – utilisant des technologies déjà éprouvées.

Voire, dans un futur pas si lointain, espère-t-on, se tourner vers leur version plus avancée et plus performante dite AMR. L’objectif affiché est on ne peut plus ambitieux : faire sortir de terre pas moins d’une vingtaine de réacteurs à l’horizon 2050 sur le territoire italien pour répondre à une consommation nationale qui devrait doubler d’ici la fin du prochain quart de siècle.

« On peut en promettre des choses d’ici 25 ans. Moi je suis comme saint Thomas : je ne crois que ce que je vois », fait cependant remarquer Luigi De Paoli, professeur d’économie et de politique énergétique et environnementale à l’université Bocconi de Milan. Certes, près de quarante ans après la fermeture de ses centrales, l’Italie compte encore des entreprises actives dans le secteur du nucléaire, souligne l’expert, rappelant notamment que deux firmes transalpines étaient ainsi venues à la rescousse du parc français, frappé de problèmes de corrosion. Mais de là à redevenir dès demain un acteur de premier plan du nucléaire civil, le chemin reste encore long, prévient-il : « Il ne suffit pas d’avoir de bonnes intentions et un peu de background en la matière. »

Des obstacles et des doutes

De solides obstacles demeurent. Si, en 2023, le nucléaire (aux côtés du gaz naturel) a été intégré à la « taxonomie verte » européenne comme une activité « durable sur le plan environnemental », certaines conditions ont pourtant été posées. « Par exemple, au moment où vous décidez de construire une première centrale, vous devez déjà avoir en activité un dépôt unique pour les déchets de faible et moyenne activité. Et ça, l’Italie n’en dispose pas bien qu’on en parle depuis plus de vingt ans », rappelle Luigi De Paoli. Le pays se retrouve ainsi aujourd’hui avec plus de 30 000 mètres cubes de matières radioactives réparties aux quatre coins de son territoire, alors que le démantèlement de ses anciennes centrales, lui, est toujours en cours.

L’autre défi majeur se joue sur le terrain de la disponibilité technologique. « Notre ministre dit vouloir entrer dans le nucléaire via les réacteurs modulables. D’accord mais où fonctionnent-ils actuellement sur la planète ? Pour l’heure, essentiellement à partir des réacteurs des navires brise-glace en Russie ou un du côté de la Chine », précise encore l’universitaire.

La route est encore longue à en croire ce spécialiste, pas du genre « antinucléaire » fait-il pourtant remarquer : « Avant de lancer un nouveau réacteur, il faut faire des prototypes industriels, les tester, les faire fonctionner, défendre ce choix et trouver aussi où les installer à l’avenir en convainquant les habitants d’avoir un réacteur nucléaire près de leur ville. À ce rythme-là, oui, il y aura peut-être plein de SMR ou d’AMR dans le futur mais pas avant 2040, le temps d’en avoir développé un certain nombre et que nous puissions sérieusement en évaluer les perspectives. »

Dans les étages de Bankitalia, la banque centrale italienne, on ne semble pas non plus déborder d’optimisme au regard de l’analyse envoyée fin février aux élus de l’Assemblée nationale transalpine. Dans son document, décortiqué par la presse, l’institution de la Via Nazionale rappelle les « retards importants et coûts finals bien supérieurs aux estimations » enregistrés lors des phases de développement des réacteurs de nouvelle génération, soulignant elle aussi qu’à l’heure actuelle, toutes les options sur la table étaient encore « en phase d’étude ou de prototypage ».

Enfin, Bankitalia émet également quelques interrogations quant à l’impact sur le portefeuille des Italiens, concluant que « la contribution que pourrait apporter la réintroduction de l’énergie nucléaire à la réduction des coûts, à la sécurité et à l’indépendance énergétique du pays est soumise à des marges d’incertitude ». On a connu plaidoyer plus énergique…