Dix-sept jours après la mort de Renee Good tuée par l’ICE, un infirmier de 37 ans a été abattu par des agents fédéraux à Minneapolis. Ce deuxième homicide menace d’embraser la ville.
Alex Pretti, 37 ans, citoyen américain, était infirmier aux urgences pour les vétérans du Minnesota. Samedi 24 janvier au matin, il filmait à Minneapolis une arrestation avec son téléphone et a tenté de s’interposer alors que les agents de la Border Patrol (Patrouille de la frontière, une autre agence fédérale de l’immigration avec l’ICE) poussaient deux personnes. Ces derniers l’ont aspergé de gaz poivré, plaqué au sol et frappé.
Sur les vidéos, on le voit entouré de sept agents, à terre, frappé à la tête avec une bombe de gaz. Un agent lui prend son arme, alors qu’il est maîtrisé, agenouillé. Un autre dégaine la sienne et tire quatre fois sur lui. Pretti s’effondre, un autre agent tire encore. En tout, environ dix coups de feu sont tirés. Alex Pretti est inerte.
Des habitants terrifiés par l’opération « Metro Surge »
Selon le chef de la police, Brian O’Hara, ce résident de Minneapolis n’avait sur son casier judiciaire que des contraventions. Il avait aussi un permis de port d’armes. Le Bureau d’enquêtes criminelles du Minnesota, malgré un mandat signé par le juge, s’est vu refuser l’accès aux lieux par les enquêteurs fédéraux et le gouverneur, Tim Walz, démocrate, les accuse d’avoir modifié la scène de crime.
Ce quartier bohème, entre Nicollet Avenue et la 26e rue, compte de nombreux restaurants vietnamiens, chinois, mexicains, jamaïcains et grecs, mais aussi le premier centre commercial somalien du pays.
Les résidents sont horrifiés par l’opération « Metro Surge », qui devait viser les criminels sans-papiers. Dans les faits, tout résident qui « a l’air » clandestin est visé, contrôlé dans la rue – y compris des citoyens américains de couleur, parfois même amérindiens, avant de pouvoir prouver leur statut.
Alex Pretti tué dans le même quartier que George Floyd
La population résiste et beaucoup observent et filment ces arrestations, les vidéos pouvant ensuite servir devant les tribunaux. Le 7 janvier, Renee Good, observatrice, a été abattue par un agent de l’ICE, à moins de trois kilomètres de là où Alex Pretti a été tué – et à quelques pâtés de maisons du carrefour où George Floyd a été tué par un policier en mai 2020.
Greg Bovino, Commandant du Département de la Sécurité Intérieure (DHS) et de l’ICE, a déclaré que les agents menaient une opération ciblée contre « un clandestin, José Huerta Chuma », au casier judiciaire chargé.
« Un individu a approché les agents de la Border Patrol avec un semi-automatique de 9 mm, les agents ont tenté de désarmer l’individu mais il a violemment résisté », a-t-il raconté. « Craignant pour sa vie, et pour la vie et la sécurité des autres officiers, un agent de la BP a tiré pour se défendre… Le sujet avait aussi deux chargeurs pleins et n’avait pas de pièce d’identité accessible. Cela ressemblait à une situation où un individu aurait voulu infliger un maximum de dégâts et massacrer les forces de l’ordre », a-t-il supposé. L’officier, a-t-il assuré, était « très entraîné » et servait depuis 8 ans.
Tim Walz a dénoncé des propos « absurdes » et des « mensonges ».
Des habitants exaspérés et désespérés
Perché sur un monticule de neige, un homme regarde les agents s’approcher. « Ils vont nous tabasser », redoute-t-il. Il vient de s’éloigner de la mêlée des résidents de Minneapolis qui bravent les -23 °C (ressenti -29 °C) pour hurler leur colère.
« Fuck ICE ! », crient les manifestants. Ils traduisent l’exaspération et le désespoir d’une communauté qui se sent assiégée, depuis qu’a commencé l’opération anti-immigrés Metro Surge, début décembre. Elle est menée par des forces fédérales diverses, à commencer par l’ICE (Agence de l’Immigration et des Douanes), que certains assimilent à des milices. « Quand Donald Trump a été élu, en 2016, j’ai dit que si un jour, des mecs comme Enrique Tarrio (le chef du groupe haineux Proud Boys, NDLR) nous abattaient dans les rues, moi aussi, j’achèterais une arme, ajoute l’homme. Eh bien je viens d’acheter un fusil semi-automatique AR-15 la semaine dernière ».
« On est où là, en Irak ? »
Un manifestant lance une boule de neige sur les agents qui se lancent à sa poursuite, tirent des gaz lacrymogènes. La foule, en pantalons, doudounes et masques de ski, détale comme elle peut, sur ses bottes de neige, atterrit à plat ventre sur la glace, tousse, suffoque, râle, crache, se réfugie dans les allées perpendiculaires.
« Continuez ! Ils nous encerclent ! » hurle une femme. Une autre vacille, s’assied, sur un muret, aveuglée, un participant portant un sac à dos siglé d’une croix rouge s’agenouille, lui incline la tête et verse le contenu d’une bouteille d’eau sur ses yeux. « Enculés de nazis ! » hurle un homme. Les manifestants traînent poubelles, grillages, matelas et construisent une barricade.
Les agents arrêtent un homme, mettent en joue deux femmes qui poussent une benne à ordures sur la chaussée. Les cartouches lacrymogènes claquent dessus, la fumée grise envahit les rues. « Des lacrymos ? Sur tout un quartier ? On est où là, en Irak ? C’est le truc le plus absurde que j’aie jamais vu ! », lance un automobiliste qui remonte sa vitre.
L’ICE est la Gestapo de Donald Trump
Daryl, manifestant de 70 ans
L’après-midi, les manifestants distribuent des chaufferettes et des barres protéinées. Dan Ruth, pasteur des Lutheran Partners in Global Ministry, a été arrêté la veille, avec d’autres chefs religieux qui manifestaient à l’aéroport. « Je suis là pour témoigner de la vérité de ce que vivent nos voisins, ciblés à cause de la couleur de leur peau, de qui ils sont, de leur statut migratoire, confie-t-il. Et ça va à l’encontre de ma foi, qui dit d’aimer son prochain. »
Daryl, 70 ans, porte un panneau : « L’ICE est la Gestapo de Donald Trump ». « Ils enfreignent la loi, et ils font usage de la force et de la brutalité, explique-t-il. Le gouvernement fédéral ne devrait pas pouvoir venir ici avec ses troupes et faire ce qu’il veut, ce n’est pas comme ça que ça marche. »
Les esprits s’échauffent. Un homme crie : « Il y a un gars, cagoulé, personne n’a la moindre putain d’idée de qui il est. » Il s’approche : « Comment ça va, mec ? Tu t’appelles comment ? Vous voyez ? Il ne répond pas. C’est soit un putain de crétin, soit un agent, jusqu’à preuve du contraire. »
L’homme, vêtu de noir, s’éloigne sans rien dire. Un autre demande : « Vous dites que vous êtes française ? Vous voyez ce qui se passe ici ? Qu’est-ce qu’on peut faire ? On veut que l’ordre constitutionnel soit restauré. Si les autorités ne font rien, on fait quoi ? On veut la paix ! »
« On est dans l’Allemagne de 1938 »
David Baker, informaticien, a 33 ans. Riverain, il a demandé à sa femme de partir avec leur enfant, tandis que lui allait manifester. « Parce que quand il sera plus grand, et qu’il me demandera ce que j’ai fait, je ne pourrai pas répondre : « Oh, on se cachait à la maison, on a prié pour que ça s’arrange » », dit-il. David Baker n’avait jamais manifesté, mais il n’en peut plus. « On veut que nos quartiers soient protégés. Je veux que la police locale s’en charge. On veut que la loi soit respectée. Qu’est-ce qu’on peut faire ? répète-t-il. Hier, on a manifesté pacifiquement mais ils ont à nouveau aggravé la situation »
La veille, des dizaines de milliers de résidents sont sortis par -26 °C (ressenti -31 °C), banderoles à la main, au son des fanfares, avant de se réunir dans un stade où des chefs communautaires ont pris la parole. « On fait tout ce qu’on peut et c’est une Gestapo qui s’en prend à nos communautés les plus vulnérables, pour créer une force extrajudiciaire qui va mettre en place un agenda fasciste et supprimer notre démocratie, petit à petit, continue David Baker. L’Allemagne n’est pas devenue nazie en un jour. C’était un processus. On est dans l’Allemagne de 1938. »
Il parle d’une traite, derrière son masque. « La situation se radicalise. C’est comme la Révolution française, chaque semaine, on se radicalise. Ce qui était de la politique normale il y a une semaine a complètement changé. L’ordre constitutionnel doit être restauré, sinon les gens vont perdre toute confiance. Si la police, le Congrès, la justice annulent la Constitution, qu’est-ce qu’on peut faire ? », se désespère-t-il. Il est perdu et terrifié.
« Je suis censé travailler en France la semaine prochaine, mais j’ai peur de partir. Et si je ne peux pas rentrer parce qu’ils m’ont filmé ? Si on m’a catalogué comme terroriste intérieur ? C’est pour ça que je n’ai jamais manifesté. Mais ils enlèvent des enfants. J’ai des enfants. Quand je les ai vus dans mon quartier, masqués… kidnapper des enfants. C’en était assez. C’est intolérable. J’ai toléré toutes sortes d’injustices aux États-Unis, mais c’est intolérable. » Daryl ajoute : « Il va y avoir un point de rupture, il va y avoir un clash, soit les gens se réunissent pour parler, soit ce sera l’affrontement dans les rues. Parfois, il faut la violence pour que les gens se parlent, je suis désolé. »
Un mémorial pour Alex Pretti
Les manifestants sont partagés entre colère, peur et confusion. Là où Pretti a été tué, un mémorial a été installé, avec des fleurs et des braseros. Il rappelle tristement ceux de George Floyd et de Renee Good. « Mon Dieu, on n’en peut plus de ce merdier, on a besoin de réponses, on veut la paix, lance un homme. Notre Père, je prie pour que vous adoucissiez le cœur de ceux qui commandent, que vous leur montriez un autre chemin, plutôt que de tuer les nôtres dans les rues. » Certains sont à genoux dans la neige.
Le café voisin, le Copper Hen Cakery & Kitchen, accueille tout le monde. « Bienvenue, vous pouvez vous réchauffer là, les toilettes sont là », montre une serveuse à l’entrée. La queue y est continue. Les manifestants s’asseyent, masque à gaz autour du cou, bonnet sur la tête, le temps de remettre des chaufferettes dans leurs gants. Des fontaines de café brûlant sont à disposition sur le trottoir. « J’étais avec le cuisinier et un autre, toute l’équipe est revenue, raconte le serveur, au bar. C’est ma communauté, qu’est-ce que je pouvais faire d’autre ? » Ce matin, il a tout vu. Peut-il en parler ? « Je ne préfère pas », répond-il, avant d’éclater en sanglots.
La Maison-Blanche a fait des autorités du Minnesota un bouc émissaire
Dehors, les manifestants ont brûlé des poubelles, consolidé des barricades. Brian O’Hara, le chef de la police, a décrit une situation « incroyablement volatile » et demandé aux résidents d’éviter la zone. « Nous comprenons votre frustration, ce n’est pas soutenable », déclare-t-il.
En 2020, après le meurtre de George Floyd, la police locale était l’ennemi. Mais la Maison-Blanche a fait des autorités du Minnesota le bouc émissaire, forces de l’ordre comprises. Bovino, le commandant du Département de la Sécurité Intérieure (DHS) et de la BP a demandé leur aide. « Mais ils ont fait le contraire, en omettant de dire que le suspect avait une arme et des chargeurs », a-t-il accusé.
Sur Truth Social, Donald Trump a accusé le maire Jacob Frey et Walz d’inciter à l’insurrection, « avec leur rhétorique dangereuse, une rhétorique arrogante ». Kristi Noem, secrétaire du DHS, a affirmé que Walz « encourageait les émeutiers violents à résister » et a accusé Alex Pretti de « terrorisme intérieur ».
Walz a autorisé le lancement d’une enquête. Mais cette fois encore, la Maison-Blanche fournit sa version de la vérité. Elle a assuré que Renee Good avait mis la vie de l’agent Jonathan Ross en danger, en le percutant, elle accuse Alex Pretti d’avoir menacé l’agent de la BP d’une arme.
« Les mensonges écœurants proférés sur notre fils par le gouvernement sont répréhensibles et dégoûtants. Alex ne tient clairement pas d’arme… il a son téléphone dans la main droite et sa gauche, vide, est levée au-dessus de sa tête », a déclaré sa famille à Jim Sciutto, de CNN. L’impunité dont a joui Jonathan Ross, qui a tué Renee Good, semble s’étendre à l’agent qui a tué Alex Pretti et terrifie les habitants du Minnesota. Mais la rage ne leur fait pas oublier les plaies des émeutes qui ont suivi le meurtre de George Floyd – et le risque que Trump invoque la loi sur l’Insurrection et déploie des troupes en cas de troubles.
Le soir, les manifestants s’installent sur les barricades. « On a fait une grève générale hier, il faut qu’on l’étende ! Si on arrête de travailler, on contrôle tout ! », lance un homme dans un porte-voix. « Grève générale ! C’est notre devoir, c’est notre droit ! », répond la foule. Walz a déployé la garde nationale en renfort des forces de l’ordre. Et lundi, la ville demandera une injonction temporaire visant à mettre fin à l’Opération Metro Surge.

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