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Orion 26 : quand la France dirige une armée pour sauver l’Europe

Orion 26 : quand la France dirige une armée pour sauver l’Europe

LETTRE DES ARMÉES. Du 8 février au 30 avril en France, des milliers de militaires de 25 pays vont s’entraîner sur terre, dans les airs et en mer. Explications.

Officiellement, il s’agit de répondre à l’évolution de la menace russe. Mais la France tire aussi les conséquences militaires de l’éloignement des États-Unis de l’Europe et des menaces proférées par Donald Trump à l’encontre de ses alliés de l’Otan, notamment le Danemark dans l’affaire du Groenland. Du 8 février au 30 avril 2026, 12 500 militaires seront engagés dans un exercice de grande ampleur : Orion (pour Opération de grande envergure pour des armées Résilientes, Interopérables, Orientées vers le combat de haute intensité et Novatrices).

Les matériels déployés témoignent de l’importance inédite de cet exercice pour la France : 2 150 véhicules, 140 avions et hélicoptères, 1 200 drones, 25 grands navires de combat dont le porte-avions Charles-de-Gaulle et son groupe aéronaval, ainsi que deux porte-hélicoptères amphibies. À ces forces s’ajoutent des moyens cyber et spatiaux pleinement intégrés à la manœuvre, comme ils le seraient dans une opération de guerre.

Planification et expérimentation

Orion constitue depuis 2023 un rendez-vous majeur de la préparation opérationnelle française. Adapté chaque année aux évolutions du contexte stratégique, cet exercice vise à préparer les forces armées à des situations plus complexes que les entraînements annuels dans lesquels, le plus souvent, chacun déroule sa partition de son côté. L’armée vise « un niveau de réalisme particulièrement élevé qui permet de reproduire l’ensemble des phases d’un conflit moderne, de la conflictualité hybride jusqu’à l’engagement de haute intensité », explique le vice-amiral Xavier Royer de Véricourt, chargé de l’organisation d’Orion 2026 à l’état-major des armées.

L’édition 2026 repose sur trois piliers fondamentaux. Il s’agit d’abord d’entraîner les commandements opératifs à planifier et conduire des opérations dans l’ensemble des domaines – terrestre, maritime, aérien, cyber, spatial, informationnel et électromagnétique – en les combinant dans des manœuvres de haute intensité. Véritable clé de la guerre moderne, la combinaison des vecteurs et la préservation de l’effet de surprise sont un art, à l’heure où l’information circule instantanément.

L’exercice vise également à renforcer l’interopérabilité avec les alliés de la France, notamment dans le cadre de l’Otan. Enfin, Orion 2026 est, comme tous les exercices, un précieux terrain d’expérimentations, notamment pour les drones, le brouillage satellite, la simulation, l’intelligence artificielle, la guerre électronique ou encore l’utilisation du spectre électromagnétique, ressource précieuse et déjà saturée en temps de paix.

Rationalité occidentale

Le scénario retenu, bien que fictif, s’inspire directement d’un cas élaboré par l’Otan. Il revêt une ressemblance troublante avec les tensions actuelles : un pays expansionniste nommé Mercure cherche à déstabiliser son voisin Arnland afin de maintenir son influence régionale et d’empêcher l’adhésion de ce dernier à l’Union européenne. Après avoir multiplié les actions hybrides et accru son soutien aux milices présentes sur le territoire d’Arnland au cours de l’année 2025, Mercure contraint la France à prendre, le 6 janvier 2026, la tête d’une coalition internationale baptisée Orion pour assurer la défense de son allié et préserver l’équilibre européen.

L’exercice incarne ainsi cette montée en puissance, de la guerre hybride à l’affrontement de haute intensité. Mais il le fait dans le cadre d’une rationalité occidentale. Or « la Russie n’a pas la même rationalité que nous, personne n’imaginait en 2022 que Vladimir Poutine essaierait d’envahir l’Ukraine car ce n’était pas rationnel d’après nos analyses », nous confiait il y a quelques jours un ancien sous-chef opérations de l’état-major des armées (un poste clé qui supervise les déploiements français).

Ce général relevait que « le déroulement chaotique des opérations depuis près de quatre ans a montré que notre analyse était fondée, mais il n’empêche que la guerre est là et que la Russie pourrait finir par atteindre certains de ses buts de guerre ». Orion doit donc aussi s’attacher à envisager ce qui semble irrationnel…

Quatre phases pour sauver un allié

L’exercice se décompose en quatre phases. La phase initiale, consacrée à la planification opérationnelle majeure, vise à décliner une décision politique en une opération militaire crédible et complète. C’est un enjeu méconnu mais crucial, car l’agilité et la fulgurance de la réponse militaire en dépendent. La deuxième phase, baptisée « Conquête de supériorité de zone », débute le 8 février et engage 10 000 militaires dans un déploiement des troupes en coalition depuis la façade Atlantique.

Durant 21 jours en terrain libre, jusqu’au 1er mars, les sept composantes – terre, mer, air, forces spéciales, cyber, spatial et logistique – conduisent une campagne d’entrée en premier sur un théâtre, via des opérations amphibies et aéroportées en soutien de l’allié fictif, Arnland. Cette phase comprend la conquête de la supériorité aérienne et aéromaritime, une opération amphibie pour la prise d’une tête de pont, puis une opération aéroportée destinée à consolider et élargir cette position. Quinze départements hexagonaux et un département d’outre-mer, la Guyane, sont impliqués dans cette manœuvre nationale sans précédent.

La troisième phase s’attache à renforcer les capacités collectives de défense du territoire national. En effet, Orion 2026 s’inscrit dans une approche de défense collective de la nation. Douze ministères participent à cette coordination, sous la direction de l’état-major des armées et du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN, l’organe méconnu de Matignon dédié à la protection du territoire national).

Cette phase vise à éprouver la capacité de l’État à s’organiser dans la durée pour garantir une réponse efficace et assurer la protection du territoire face aux rétroactions, ces actions hybrides de l’adversaire auxquelles la France s’attend en cas d’affrontement avec la Russie sur le flanc oriental de l’Otan. Quatre groupes de travail interministériels ont été lancés depuis septembre 2025 pour préparer cette coordination, et une journée de restitution sous forme de wargame (jeu de guerre) permettra fin mars de tester ces scénarios.

Appel à la cohésion nationale

La quatrième et dernière phase, qui se déroule du 7 au 30 avril, illustre l’engagement de la France au sein de l’Otan dans un scénario de défense collective. D’une coalition menée sous direction française, l’exercice bascule dans les camps de Champagne en une opération intégrée à la chaîne de commandement de l’Otan pour illustrer la capacité des armées européennes à s’insérer pleinement dans les structures de l’Alliance atlantique. 12 500 militaires, un état-major de niveau corps d’armée et trois divisions multinationales conduiront trois semaines d’opérations multidomaines durant 20 jours de terrain libre.

Cette phase démontre la capacité française à commander une opération interalliée de haute intensité, depuis l’arrêt d’une offensive adverse jusqu’à l’exploitation en contre-offensive, avec franchissements de cours d’eau et reprise de positions clés. Comme pour tous les exercices militaires majeurs, la dimension multinationale constitue un élément essentiel d’Orion 2026, avec 24 pays partenaires qui ont confirmé leur participation, essentiellement européens mais aussi nord-américains (États-Unis et Canada) ou du Golfe (Émirats arabes unis).

Au-delà de la dimension militaire, Orion 2026 se veut également un moteur de la cohésion nationale. L’exercice vise à rassembler les Français autour de leur esprit de défense, en illustrant le rôle que chacun peut jouer dans la préservation des intérêts du pays. Une ouverture vers la jeunesse est intégrée à travers « Orion Jeunesse », mené en parallèle de la troisième phase, avec des actions de sensibilisation et des mises en situation permettant aux jeunes de découvrir les enjeux de défense. De plus, les forces armées s’entraînent au cœur des territoires, offrant une occasion rare pour la population d’interagir avec les militaires.