En capturant Maduro, Trump réaffirme la domination américaine dans « l’hémisphère occidental » et fragilise l’axe Russie-Chine-Iran, sans stratégie claire pour l’après.
Venons-nous, avec l’opération américaine au Venezuela, de connaître un véritable tournant dans la vie internationale ? Ce n’est pas certain. Mais l’opération Absolute Resolve ne va pas manquer de créer de nombreux soubresauts géopolitiques.
Les proclamations hâtives sur « l’enterrement du droit international » ne sont pas de saison. Celui-ci a survécu à bien des crises depuis trois siècles, et surtout ne se limite pas à la question de la légalité des interventions militaires. De même, il n’est guère convaincant d’annoncer « la fin de l’ordre libéral », en affirmant que le signal donné par Donald Trump marque une nouvelle ère de la vie internationale.
Trump a-t-il ouvert une brèche dans laquelle d’autres vont forcément s’engouffrer ? L’intervention américaine au Panama et la capture du général Noriega (décembre 1989) sous George Bush père – d’ailleurs non condamnée par la France – n’avait pas créé de précédent dont d’autres pays se seraient réclamés. Au demeurant, les Poutine et autres Xi n’ont nullement besoin d’un signal américain pour prendre quelque initiative stratégique que ce soit. Si la Chine devait tenter un coup de force sur Taïwan, le moment choisi dépendrait essentiellement des paramètres intérieurs et régionaux. Quant à la Russie, elle a déjà tenté plus d’une fois de renverser Volodymyr Zelensky ! Mais il est vrai que ces pays restent préoccupés de la légitimation – même artificielle – de leurs actions auprès des gouvernements et de l’opinion internationale. En cela, l’opération américaine joue en leur faveur.
Effet dissuasif
Le coup de force de Trump pourrait aussi avoir un effet dissuasif. On s’en souvient peu, mais c’est en partie en raison des images de la capture de Saddam Hussein que le colonel Kadhafi avait signalé sa volonté de conclure un arrangement avec les Occidentaux. De même, le renversement du régime irakien avait incité Téhéran à suspendre ses activités nucléaires militaires.
La Russie et la Chine ne peuvent tirer aucune conclusion définitive de ce qui s’est passé au Venezuela. L’intervention américaine doit-elle être comprise comme signifiant une plus grande disponibilité de Trump à employer la force qu’elles ne le pensaient lors de son retour au pouvoir ? Ou est-elle le signe d’une focalisation des États-Unis sur leur environnement immédiat, au détriment de l’Europe et même de l’Asie ?
L’année commence en tout cas fort mal pour « l’axe des autoritaires ». Pour Moscou, l’enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro est particulièrement cruel. D’abord parce que les deux pays venaient de ratifier un important « traité de partenariat stratégique et de coopération ». Ensuite parce que c’est la deuxième fois en six mois – après l’Iran en juin 2025 – que les défenses sol-air russes, une fierté du pays et un excellent produit d’exportation, sont prises en défaut. Tout comme les radars chinois… La Russie et la Chine peuvent aussi dire adieu aux ressources du sous-sol vénézuélien, qui regorge de matières premières. Pour Téhéran aussi, c’est une mauvaise nouvelle. L’Iran entretenait les meilleures relations avec le régime chaviste, et exploitait pleinement ses connexions narcoterroristes. Le pays, affaibli l’an dernier par les frappes israéliennes et américaines, connaît actuellement ses émeutes les plus importantes depuis des années. Or l’avertissement donné par Donald Trump, qui a affirmé le 2 janvier qu’il « viendrait au secours » du peuple iranien si les autorités du pays tuaient leurs opposants, ne peut que renforcer la paranoïa de celles-ci.
Mais s’il y a une prochaine cible américaine, elle sera probablement en Amérique latine. Trump n’en fait nullement mystère : pour lui, « personne ne remettra plus en question la domination américaine dans l’hémisphère occidental ». C’est un retour sinon à la doctrine de Monroe – explicitement embrassée par la Stratégie de sécurité nationale publiée en décembre dernier – du moins à la deuxième moitié du XXe siècle, émaillée d’interventions américaines sur le continent destinées à y garantir la prééminence de Washington. Ce n’est pas une démarche « néoconservatrice » : dans son intervention télévisée justifiant le coup de Caracas, Trump n’a à aucun moment prononcé le mot « démocratie ». La Maison-Blanche raisonnait vis-à-vis de Maduro un peu comme Dick Cheney et Donald Rumsfeld voyaient Saddam Hussein : le but est de le renverser, peu importe le type de régime qui vient après. En l’espèce, c’est aussi une démarche impérialiste, voire colonialiste dès lors que l’appétit du président américain pour les ressources du sous-sol vénézuélien est ouvertement affirmé. Sans oublier la lutte contre les narcotrafics, qui a servi de justification juridique – sur le plan du droit américain – à l’intervention.
Et le prochain pays sur la liste pourrait bien être Cuba, une obsession américaine plus ancienne que le Venezuela, l’Irak ou l’Iran, l’île des ancêtres du secrétaire d’État Marco Rubio… et de nombre d’habitants de cette Floride chère au cœur du président américain. Avec l’interruption de son approvisionnement en pétrole vénézuélien, combien de temps pourra-t-elle tenir ? L’autre pays sur ses gardes est la Colombie, dont le président est stigmatisé par Trump comme « producteur de cocaïne ». Mais si la lutte contre les narcotrafics est consensuelle à Washington, reproduire le même coup dans un pays voisin du Venezuela alors que l’avenir politique de ce dernier reste incertain serait un pari plus que risqué.
Les chances de Trump d’obtenir un jour le prix Nobel de la paix s’amenuisent
Quid du Groenland, comme le craignent certains en Europe depuis samedi ? Risquons une hypothèse : Trump fera tout pour gagner le territoire – qui, du point de vue américain, fait lui aussi partie de « l’hémisphère occidental » – mais il est sans doute persuadé qu’il pourra « l’acheter ». Il reste l’Iran. Mais Trump aurait bien davantage intérêt à attendre de voir si le régime s’effondre de lui-même qu’à se risquer à enlever l’ayatollah Khamenei, d’ajouter le chaos au désordre et à se retrouver dans une situation à l’irakienne…
Ce début d’année réduit en tout cas un peu plus les chances de Donald Trump d’obtenir un jour le prix Nobel de la paix. En moins d’un an, il a d’ailleurs procédé à davantage de frappes – missiles, bombes, drones – que son prédécesseur Joe Biden en tout un mandat.
Donald Trump n’a pas de stratégie. L’enquête réalisée par le New York Times (« The Separation », 30 décembre 2025) montre bien le mouvement brownien de la diplomatie américaine, la désorganisation d’une administration dans laquelle se font concurrence de multiples centres de pouvoir, et où des factions jouent chacune leur jeu pour appliquer au mieux la politique du président, et parfois pour les contrecarrer. Mais Trump a une vision, qu’il entend bien mettre en œuvre, et Absolute Resolve en est une nouvelle et brutale démonstration.

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