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Petits colis chinois : comment la France a imposé la taxe de 3 euros

Petits colis chinois : comment la France a imposé la taxe de 3 euros


C’est une petite révolution douanière qui se joue en coulisses depuis des semaines. Vendredi 12 décembre, le Conseil de l’Union européenne a adopté une mesure d’urgence : dès le 1er juillet 2026, chaque petit colis de moins de 150 euros entrant dans l’UE sera frappé d’un droit de douane forfaitaire de 3 euros. Une décision qui doit beaucoup à la diplomatie française, et plus particulièrement à Philippe Léglise-Costa, ambassadeur de France auprès de l’Union européenne.

« Il a convaincu ses collègues du Coreper un par un », confie une source proche du dossier. Épaulé par Roland Lescure, ministre de l’Économie, l’ambassadeur français a mené une offensive méthodique auprès des représentants permanents des 27 États membres. L’urgence était criante : 12 millions de colis par jour déferlent sur l’Europe, 4,6 milliards par an, écrasant les commerces locaux sous une concurrence déloyale. « Il n’était pas question d’attendre 2028 », insiste-t-on à Paris.

La présidence danoise dans le mur

Pour la France, les chiffres donnent le tournis : 1,5 milliard de colis livrés sur le territoire en 2024, dont 800 millions concernent des articles de moins de 150 euros, exemptés de droits de douane. Le phénomène est d’autant plus inquiétant que la hausse des droits de douane aux États-Unis redirige les surcapacités chinoises vers le marché européen. Le président Macron n’exagérait rien en déclarant tout de go, au retour de son voyage à Pékin, que « la Chine tue ses clients ».

Car 2028, c’est la date prévue pour l’entrée en vigueur de la grande réforme douanière européenne, avec son hub de données centralisées et la suppression totale de l’exemption fiscale sous 150 euros. D’importants travaux informatiques doivent être menés d’ici là pour connecter les bases de données européennes. Mais entre-temps, combien de boutiques auront mis la clé sous la porte ? « De nombreux États membres voient des commerces locaux fermer », a reconnu vendredi la ministre danoise Stéphanie Lose lors de la conférence de presse.

La présidence danoise, elle, était partie dans une tout autre direction. Son compromis initial proposait une taxe ad valorem, c’est-à-dire proportionnelle à la valeur de la marchandise. « Trop léger, beaucoup trop léger », tranche un négociateur européen. Imaginons une taxe à 10 % sur un article vendu 5 euros : cela ne rapporte que 50 centimes. Pas de quoi décourager Shein ou Temu, les deux géants qui dévorent à distance les commerces européens avec des produits qui ne respectent pas toujours les normes de sécurité européenne. C’est notamment le cas des jouets, dangereux pour les enfants.

L’effet cumulatif qui change tout

La solution française propose une architecture fiscale beaucoup plus dissuasive. Car les 3 euros ne s’appliquent pas au colis dans son ensemble, mais à chaque catégorie de produits qu’il contient, selon leur classification tarifaire douanière. Autrement dit, plus un colis est diversifié, plus il coûte cher.

Prenons un exemple concret : un consommateur commande un colis à 120 euros contenant trois tee-shirts, deux montres, un chargeur de téléphone et un jouet. Trois tee-shirts = une seule catégorie tarifaire, donc 3 euros. Deux montres = une catégorie, 3 euros. Le chargeur et le jouet appartiennent chacun à des catégories différentes : 3 euros + 3 euros. Total des droits de douane : 12 euros, soit 10 % du montant total. Mais surtout, un coût fixe incompressible qui rend le modèle économique chinois bien moins attractif. Ajoutons à cela que les 3 euros décidés au niveau européen s’ajouteront aux 2 euros de « frais de gestion » prévus en France (si le budget 2026 est adopté).

« Cette taxe cumulative par catégorie de produits devrait assécher une partie des flux immenses », espère-t-on à Bruxelles. Les plateformes chinoises, habituées à jouer sur les volumes massifs et les prix cassés, vont devoir revoir leur stratégie.

Une solution temporaire mais immédiate

« Nous avons démontré que nous pouvons agir rapidement et de manière décisive quand c’est nécessaire », s’est félicitée Stéphanie Lose vendredi. La mesure a recueilli un « large soutien » des États membres et de la Commission, selon le commissaire Valdis Dombrovskis. Elle s’appliquera aux marchandises pour lesquelles les vendeurs non-UE sont enregistrés dans le guichet unique d’importation (IOSS) pour la TVA, soit 93 % des flux de commerce électronique vers l’Europe.

À LIRE AUSSI « L’Europe est devenue le terrain de déversement du e-commerce chinois » Cette solution transitoire restera en vigueur jusqu’à ce que le hub douanier européen soit opérationnel, probablement en 2028. À ce moment-là, tous les produits seront soumis aux tarifs douaniers normaux de l’UE, calculés selon leur nature. Mais d’ici là, l’Europe aura repris un peu de contrôle sur ses frontières commerciales. Et sauvé, peut-être, quelques boutiques de quartier.