L’attaque américaine contre le Venezuela n’a pas ébranlé les marchés pétroliers. Un paradoxe qui s’explique par la faible production actuelle du pays, malgré ses immenses réserves. À quoi faut-il s’attendre ?
D’ordinaire, les marchés boursiers ne sont pas les derniers à s’affoler en cas de crise géopolitique. Mais, après l’attaque de Donald Trump sur le Venezuela et la capture de Nicolas Maduro, ils sont restés étonnamment stables.
Un calme en trompe-l’œil ? Si la chute du régime Maduro met en lumière les appétits de Donald Trump, qui a annoncé que les compagnies pétrolières américaines allaient s’installer au Venezuela, elle pourrait aussi avoir conséquences imprévisibles.
Comme le souligne Sophie Méritet, maîtresse de conférences en économie à l’université Paris Dauphine-PSL et spécialiste des énergies, « il est absolument normal que les Bourses ne réagissent pas ». En effet, le Venezuela « possède les plus grandes réserves pétrolières, mais en réalité, c’est un petit producteur ». Selon l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep), le Venezuela dispose de pratiquement 300 milliards de barils de pétrole, loin devant l’Arabie saoudite.
Pour autant, sa production est extrêmement faible, « environ 900 000 barils par jour », selon l’experte, ce qui la laisse quasiment en dehors du top 20 mondial, et donc peu en mesure de réellement secouer l’économie mondiale : « l’impact est pour l’instant marginal ».
Pour les États-Unis, l’opportunité est trop belle : un marché pétrolier avec un énorme potentiel. D’autant plus que, par le passé, le Venezuela a beaucoup mieux exploité ses capacités.
Le Venezuela, « un pays riche en matière de ressources énergétiques »
« Il y a encore dix ou quinze ans, avant les grandes sanctions des années 2010-2025, le pic de production était à 2 ou 2,5 millions de barils par jour », explique-t-elle encore. Ce qui aurait placé le pays, aujourd’hui, proche du top 10. D’autant que, rappelle-t-elle, « ils ont du pétrole conventionnel et non conventionnel. Ils ont donc tous les types. Ils ont également des métaux rares. C’est un pays qui est riche en matière de ressources énergétiques. »
Mais le Venezuela a gâché l’opportunité de l’or noir. « La première raison, c’est qu’il n’a pas investi dans la chaîne de valeurs : l’exploration, la production, le stockage, le transport. Les infrastructures sont vieillissantes et en mauvais état. »
De plus, depuis 2015, plusieurs pays, et surtout les États-Unis, ont imposé des sanctions sur le secteur pétrolier vénézuélien, et notamment PDVSA, la compagnie pétrolière nationale, alors qu’ils étaient son client majeur.
« Les sanctions ont limité le transport de pétrole. Le pays était dans une telle situation que du pétrole était produit au Venezuela, mais ne pouvait pas être exporté. Et comme ils n’arrivaient pas à le stocker, ils limitaient leur production. Il y avait un vrai goulot d’étranglement. »
Les Américains ont-ils vraiment tout à gagner ?
Enfin, en décembre, la cyberattaque subie par la PDVSA a largement handicapé la compagnie pétrolière. « Ils ont limité quand même la chute de leur production, parce qu’il y a des dérogations qui ont été accordées à certaines compagnies et parce que les exportations, à 80-90 %, sont allées vers la Chine », nuance Sophie Méritet.
Mais les Américains ont-ils vraiment tout à gagner ? Au-delà du coût de relance de la production (estimé à cent millions de dollars), les risques sont nombreux. « Ce que Trump annonce, c’est que les États-Unis vont pouvoir raffiner le pétrole vénézuélien. Mais les États-Unis sont le premier producteur de pétrole au monde [13,3 millions de barils par jour, NDLR]. Il y a donc aussi un jeu de concurrence. Si les Américains mettent beaucoup de pétrole vénézuélien sur le marché, ça ne va pas les arranger économiquement. »
D’autant que, comme le souligne l’agence internationale de l’énergie, l’offre mondiale de pétrole brut excédera la demande jusqu’à au moins la fin de la décennie. Aujourd’hui, le baril de pétrole s’achète à environ 58 dollars. « Il y a donc une légère ambiguïté : les États-Unis sont contents quand le prix du baril est élevé parce qu’ils ont alors des seuils de rentabilité relativement hauts, notamment comparés aux pays du Golfe. Mais il ne faudrait pas que ça descende à quarante ou cinquante dollars, ça ne va pas les intéresser. »
Et l’Europe ?
Mais, de facto, si le pétrole vénézuélien retrouve sa pleine place sur un marché déjà saturé, les prix risquent de baisser. Et l’Europe, dans tout ça ? Elle « pourrait se retrouver prise en étau entre Washington et Pékin », craint Sophie Méritet.
D’une part, si les États-Unis privent la Chine du pétrole vénézuélien, elle pourrait rediriger ses achats vers d’autres sources déjà utilisées par les Européens. La demande mondiale resterait alors forte, et la pression sera mise à la hausse sur les prix du pétrole.
D’autre part, « si les États-Unis décident de durcir leur contrôle, l’Europe va peut-être perdre certains contrats au Venezuela et pourrait être évincée du marché vénézuélien ». Pour l’heure, l’incertitude demeure. Comme le rappelle Sophie Méritet, « pour que le pétrole vénézuélien remonte, il va falloir du temps et de l’argent. Ça ne va pas se jouer sur quelques mois ». Le temps, peut-être, pour le reste du monde, de se préparer à cette nouvelle donne.

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