REPORTAGE. Dans la capitale du Venezuela marquée par le retour des pénuries, l’heure est à la chasse aux traîtres au sein d’un régime aux abois. Le pays entame une transition sous haute tension où la survie du chavisme ne tient plus qu’à un fil.
Dans les rues de Caracas, les premiers jours de l’année sont d’ordinaire lents, presque assoupis. Mais les bombardements du week-end dernier ont changé la cadence de la ville. Ils ont réveillé, comme un mauvais souvenir, celui de l’époque des pénuries de 2016 et 2017.
Les commerces affichent moins de files d’attente, non pas en raison d’une abondance retrouvée, mais parce que les étagères sont vides. Les clients expliquent sans détour que certains produits commencent déjà à se raréfier.
L’incertitude imprime sa marque au jour le jour. La joie de voir le dictateur hors jeu, quand elle existe, se retient. On y réfléchit à deux fois avant d’afficher son soulagement après l’« extraction » du couple Maduro-Flores.
En face, les fidèles du camp au pouvoir réclament le retour de leurs dirigeants et se rangent pour l’heure derrière la présidente par intérim qui a prêté serment le 5 janvier, Delcy Rodriguez, tandis que Nicolas Maduro Guerra – député et fils de Nicolas Maduro – affirmait, la voix brisée,que son père et sa belle-mère étaient innocents et devaient être rendus au pays.
La peur sécuritaire
Au-delà de ce qui se joue dans les étages du pouvoir, l’incertitude, elle, ne quitte pas les habitants. « Tout a l’air normal, mais en réalité il y a beaucoup de peur. Je dînais lundi quand une fusillade a éclaté ; ça m’a replongée dans la panique », raconte Maria Morgado, une quadragénaire, habitante de La Candelaria, un quartier proche du palais de Miraflores, où une rafale a brisé le silence.
Aucune communication officielle n’a suivi, mais l’on a appris que des drones des forces de sécurité vénézuéliennes survolaient la zone, et que des militaires avaient tiré en envisageant l’hypothèse d’une nouvelle attaque.
Francisco, un ingénieur, grand, mince, aux cheveux gris, d’environ 75 ans, débordant d’énergie, dit se réjouir de ce qui est arrivé à Maduro et Flores. « Nous sommes prêts à devenir la nouvelle étoile des États-Unis, le 51e État de l’Union », lance-t-il en riant, avant d’estimer que les Américains « sont venus pour rester ».
Puis le ton se fait plus grave, presque nostalgique. « J’ai connu le meilleur Venezuela, le Venezuela démocratique, s’épanche-t-il. J’y ai étudié, j’y ai grandi ; mes enfants y ont étudié et s’y sont construits. Mais le chavisme a tout abîmé. Voilà pourquoi mes enfants et mes petits-enfants sont hors du pays. Si vous me demandez ce que je préfère, je vous dis qu’il vaut mieux être dirigé par les gringos que par cette peste sino-cubano-irano-communiste ».
« Delcy Rodriguez n’a jamais été élue à une fonction »
À ses yeux, le pays dispose de compétences, sur place comme dans la diaspora, mais il faut, souligne-t-il, un temps de réorganisation des institutions pour « réussir une transition comme on l’attend » après vingt-six ans de chavisme.
Francisco appuie son raisonnement sur la déclaration de Trump affirmant vouloir « diriger le pays ». « Je ne crois pas que Delcy Rodriguez soit la bonne personne pour une transition. Elle fait partie du problème : elle ne croit ni à la démocratie ni à la liberté. Mais comme on “se brûle” dans les transitions, mieux vaut que ce soit elle plutôt que le président démocratiquement élu Edmundo Gonzalez et Maria Corina Machado. »
Tout en admettant que nul ne sait comment se dénouera cette situation, il doute que Rodriguez puisse traverser l’année sans accorder les concessions exigées par les États-Unis. « Elle a peu d’influence sur les gens, n’a jamais été élue à une fonction, et ne rassemble pas tous les intérêts du chavisme », estime-t-il.
À la recherche des traîtres de Miraflores
À l’autre bout du spectre politique, Omaira, 60 ans, métisse, les cheveux teints en rouge, se revendique chaviste et maduriste. Elle a rencontré les deux leaders politiques et déplore aujourd’hui ce qu’elle appelle le « rapt de Maduro et Flores ». Elle veut croire à leur retour. Pour elle, ils demeurent « le président et la première combattante ».
Omaira se demande qui a trahi le président. « Comment savaient-ils où il serait et quand agir ? » Elle ne cite aucun nom, mais elle a conscience qu’un groupe a clairement bénéficié de l’opération américaine. Au sein du chavisme, la suspicion s’installe.
Les doutes se concentrent sur les trois têtes restantes du régime qui peuvent se comparer à une hydre, les Rodriguez – jusqu’ici subordonnés au président – ; Diosdado Cabello, historique numéro deux du chavisme ; et Vladimir Padrino Lopez, chef suprême des forces armées.
Trump a évoqué des conversations avec Delcy Rodriguez, sans doute la principale suspecte – avec son frère – d’avoir collaboré. Non seulement parce qu’ils dirigent aujourd’hui, respectivement, l’exécutif et le législatif mais aussi en raison de leurs ambitions.
Autre suspect : Padrino Lopez, ministre de la Défense et patron du pouvoir militaire. Son absence de réaction dans la défense du territoire a fait scandale alors même que, depuis l’automne dernier, la mobilisation dans les Caraïbes était connue. Pour beaucoup, il cherchait surtout à préserver ses affaires – et celles de ses militaires – plutôt que de s’immoler pour la patrie.
Inculpation comme membre du « cartel des Soleils »
Cabello, de son côté, est celui sur qui pèse le moins d’accusations de coopération. Seul survivant, encore puissant, du chavisme originel de ces vingt-six dernières années, il apparaît pourtant comme le plus affaibli et le plus isolé.
Si le régime chaviste n’est pas encore mort, il n’a jamais été aussi compromis.
Miguel Martinez Meucci, docteur en conflit politique
Sa force brute pourrait le pousser à tenter de regagner du terrain auprès de la base dure ; mais son inculpation comme membre du « cartel des Soleils », lié aux Farc et à l’ELN colombiens, en fait une cible tentante pour les États-Unis – une pièce qu’on pourrait sacrifier en échange de garanties pour les Rodriguez.
« La survie du régime chaviste dépend de ses prochaines actions : s’il n’est pas encore mort, il n’a jamais été aussi compromis. Sa défaite électorale de juillet 2024 a mis en évidence l’absence de soutien populaire et la vulnérabilité qui a permis aux États-Unis d’exécuter l’extraction », analyse dans un article Miguel Martinez Meucci, docteur en conflit politique et en processus de pacification.
L’erreur de se croire intouchable
Selon lui, Delcy Rodriguez doit clarifier si elle accepte le rôle de cheffe de la transition – ce qui, dit-il, « va à l’encontre de la nature totalitaire ou criminelle du chavisme » – ou si elle commet la même erreur que Maduro : ne pas savoir lire l’instant et se croire intouchable.
Le récent accord sur le pétrole, Trump affirmant que le Venezuela va remettre jusqu’à 50 millions de barils de pétrole aux États-Unis et qu’il contrôlera directement les quelque 2,5 milliards de dollars que recevra Caracas en échange, laisse penser que la « présidente par intérim » a compris le message.
Reste à savoir jusqu’à quel point le régime maduriste se pliera aux demandes américaines. Selon le New York Times, Washington a demandé l’expulsion des conseillers officiels et officieux cubains, iraniens, chinois et russes présents dans le pays. Tout un programme.

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