ENTRETIEN. Selon Vincent Pons, professeur à Harvard « le président des États-Unis a un rapport instrumental à la démocratie ; il ne prend chez elle que ce qui l’arrange ».
Spécialiste des mécanismes électoraux, l’économiste Vincent Pons enseigne depuis près de onze ans à Harvard. Professeur à la Business School de cette prestigieuse université américaine et lauréat du prix du meilleur jeune économiste français en 2023, il s’intéresse tout particulièrement aux effets de la vie démocratique sur la vitalité économique et politique des pays.
Pour Le Point, il revient sur la tentation autoritaire du président Donald Trump, l’efficacité des contre-pouvoirs en Amérique et évoque les prochaines élections de mi-mandat qui se tiendront début novembre.
Le Point : Quel rapport Donald Trump entretient-il avec la démocratie ?
Vincent Pons : Donald Trump n’est pas un démocrate au sens propre du terme. Il l’a prouvé en 2020 lorsqu’il a refusé de valider sa défaite à la présidentielle. Le président des États-Unis a un rapport instrumental à la démocratie, il ne prend chez elle que ce qui l’arrange. Il ne respecte pas de nombreuses normes, et il empiète sur les contre-pouvoirs.
Pouvez-vous nous en donner une illustration ?
Sa politique de droits de douane. Selon les textes législatifs, ce sujet est une prérogative du Congrès américain. Or Donald Trump a décidé d’instaurer de nouvelles barrières douanières sans en référer au Congrès. La Cour suprême lui a rappelé la loi dans sa décision du 20 février dernier. Mais il tente tout de même de passer outre en utilisant d’autres mesures d’exception.
Donald Trump cherche à s’enrichir et à se mettre à l’abri des poursuites judiciaires.
Juges, avocats, fonctionnaires, universitaires, patrons, journalistes… Dès le début de son second mandat, le président américain a voulu mettre tout le monde au pas.
Comme l’ont bien compris les manifestants qui se sont ralliés dans les rues de Washington ou d’ailleurs en brandissant le slogan « No King ! », pour Donald Trump le pouvoir est une fin en soi. Il entend l’exercer sans aucune limite. En parallèle, le président cherche à s’enrichir et à se mettre à l’abri des poursuites judiciaires. Aussitôt après sa réélection, il s’en est pris aux contre-pouvoirs.
Sous la menace de se voir couper les fonds fédéraux, beaucoup de présidents d’universités ont accepté de signer de mauvais accords avec son administration. Les cabinets d’avocats les plus influents du pays ont aussi plié pour pouvoir continuer à traiter avec l’État. Quant aux pays étrangers menacés de hausses des droits de douane, ils ont choisi de transiger dans leur grande majorité. C’est donc une stratégie qui fonctionne, même si elle est coûteuse à long terme pour la crédibilité des Américains.
Comme vous l’avez rappelé, une récente décision de la Cour suprême a invalidé la politique douanière agressive de la Maison-Blanche. La fête est-elle finie ?
C’est une décision importante, car elle touche au cœur de la dérive autoritaire de Donald Trump. Jusqu’à présent, cette glissade a largement reposé sur une interprétation abusive de l’état d’urgence, qui lui permettait de contourner le Congrès. En l’espèce, une majorité des juges de la Cour suprême a démontré qu’il n’y avait pas d’urgence justifiant l’utilisation de l’arme douanière par l’exécutif.
Le signal est d’autant plus important que cette Cour est majoritairement composée de juges conservateurs, dont trois sur neuf nommés par Donald Trump lui-même. Par le passé, ces derniers ont d’ailleurs pris des décisions qui lui étaient favorables, dont une, très commentée, qui lui a accordé une immunité judiciaire totale durant son mandat.
Ce camouflet sur les droits de douane est-il annonciateur d’un réveil plus global des contre-pouvoirs en Amérique ?
Il faut espérer que ce signal et la perspective des élections de mi-mandat en fin d’année, qui s’annoncent compliquées pour les députés et sénateurs républicains, poussent ces derniers à mettre Donald Trump en minorité rapidement sur certains dossiers impopulaires auprès des Américains. Notamment sur sa politique douanière et sa politique migratoire musclée.
Les électeurs de Donald Trump ne soutiennent-ils plus sa politique migratoire ?
Si les électeurs républicains sont favorables à une politique migratoire stricte, ils sont très opposés à ce que cette politique entraîne des morts, et en particulier celles de citoyens américains. On aurait pu espérer que certains élus républicains s’opposent à Trump pour des questions de principe. Ils ne l’ont pas fait, parfois par peur des représailles.
Maintenant, on peut espérer qu’ils le fassent pour des raisons électorales. Le souci, c’est que Trump est un président populiste qui présente la dernière décision de la Cour suprême comme une attaque des juges – et donc, selon lui, d’une partie de l’élite – contre sa personne. Donc il faut s’attendre à ce qu’il menace les magistrats et les élus qui pourraient lui tenir tête.
Le plus probable est que les républicains perdent la Chambre des représentants mais conservent le Sénat.
Début novembre, se tiendront donc les élections de mi-mandat. À quoi faut-il s’attendre ?
Le plus probable est que les républicains perdent la Chambre des représentants mais conservent le Sénat. Ce dernier est renouvelé non en totalité mais par tiers. Or le tiers qui est renouvelé cette année se situe dans des États peu favorables aux démocrates. Le camp Trump a organisé un redécoupage de certains districts, et certains observateurs y ont vu un risque pour le résultat des élections à la Chambre.
Mais, in fine, cela ne devrait pas changer grand-chose car les démocrates ont eux aussi redécoupé des circonscriptions à leur avantage. D’autres observateurs se sont inquiétés des « strict ID laws » mises en place dans quelques États pour contraindre les électeurs à présenter une pièce d’identité pour voter – ce qui, aussi bizarre que cela puisse paraître pour vos lecteurs français, n’est pas le cas partout.
À ce propos, mes travaux montrent que cela ne devrait pas avoir d’impact sur le résultat final. Quant à la menace de voir débarquer des agents de l’ICE devant des bureaux de vote démocrates, la résistance récente dans le Minnesota suggère que cela pouvait avoir un effet inverse à celui recherché : une mobilisation de l’opposition plus forte pour la contrer.
Comment les républicains et les démocrates s’organisent-ils sur le terrain en prévision des « midterms » ?
On sait que les électeurs se mobilisent moins pour les élections de mi-mandat que pour une présidentielle. En général, la participation se situe 15 points en dessous, à moins de 50 % du corps électoral. Pour faire la différence, il faut donc faire une campagne de terrain et se concentrer sur les grands thèmes qui feront l’élection. Le coût de la vie sera le principal. Les démocrates ont déjà perdu la présidentielle de 2024 sur ce sujet.
Mais Donald Trump a un problème : malgré ses discours, la perception qu’ont les Américains de son bilan en matière d’économie est très négative. Il avait promis des baisses de prix – ce qui, soit dit en passant, est une hérésie économique car la déflation est toujours une catastrophe pour la croissance –, or les prix ont continué à monter. Le deuxième dossier majeur ne sera ni l’avenir de la démocratie, ni la politique étrangère : ce sera l’immigration. Et, là encore, la politique de l’administration sur ce sujet est de plus en plus impopulaire.
Donald Trump nie toujours sa défaite, pourtant indiscutable, à la présidentielle de 2020. Craignez-vous qu’il conteste un nouvel échec aux prochaines élections de mi-mandat ?
C’est clairement un risque à prendre au sérieux. Donald Trump pourrait contester les résultats des élections de mi-mandat de novembre, mais aussi le verdict de la présidentielle de 2028 s’ils étaient défavorables aux républicains. Lui et ses proches pourraient lancer des allégations de fraude et ouvrir des enquêtes.
En 2021, juste après sa défaite, le président Trump avait appelé un gouverneur pour le sommer de lui trouve des voix supplémentaires. S’il conteste le résultat des urnes, on se retrouvera dans le scénario de la présidentielle de 2000. Il avait fallu attendre un jugement de la Cour suprême pour départager Al Gore et George W. Bush.
Donald Trump a une façon de lier politique et business qui n’a pas d’équivalent dans l’histoire des États-Unis.
Jamais un président américain ne s’était autant enrichi dans l’exercice de ses fonctions. Le mélange des genres semble être la règle. Jusqu’où peut-il aller ?
Malheureusement, les règles juridiques actuelles n’empêchent pas, ou pas suffisamment, les conflits d’intérêts au niveau présidentiel. Jusqu’à présent, cela ne posait pas trop de problèmes puisque les présidents américains avaient à cœur de respecter un ensemble de normes comportementales non contraignantes juridiquement.
En théorie, quand un président des États-Unis possède des business, la norme veut qu’il cède ses actifs ou refuse toutes les propositions liées à ceux-ci durant la durée de son mandat électif. Or Donald Trump s’y refuse. Au contraire, il utilise son mandat pour s’enrichir. Sa façon de faire peut être comparée à celle de Silvio Berlusconi.
Quand elles voulaient s’attirer les faveurs du président du Conseil, les entreprises italiennes achetaient des encarts publicitaires sur ses chaînes de télévision. Et Berlusconi n’a jamais été poursuivi pour cela. Selon la Cour suprême, Trump jouit d’une immunité forte. Donc je ne pense pas qu’il puisse être inquiété.
Est-ce la première fois qu’un président des États-Unis gère le pays comme s’il était son entreprise familiale ?
Il y a eu des cas de favoritisme dans le passé, comme quand John F. Kennedy avait nommé son frère Robert au poste de Procureur général. Mais Donald Trump a une façon de lier politique et business qui n’a pas d’équivalent dans l’histoire des États-Unis.
Le président multiplie les procédures « bâillon » contre ses opposants. Peut-on encore aujourd’hui critiquer Trump au pays du « free speech » ?
Oui, on peut encore critiquer Trump. Mais les étrangers font plus attention qu’avant. Notamment certains professeurs d’université non Américains qui exercent avec un simple visa, et qui craignent d’être dénoncés par leurs étudiants. Même si, jusqu’à maintenant, les expulsions ont été limitées. Pour ma part, j’enseigne avec une carte verte, ce qui est moins confortable que d’avoir la nationalité américaine. Mais je fais le choix de m’exprimer librement car je pense que c’est essentiel qu’un universitaire ne s’autocensure pas.
Vous enseignez à Harvard. À son échelle, votre université, se bat-elle suffisamment pour tenter d’enrayer la dérive autocratique qui se diffuse en Amérique ?
Oui. Car Harvard a attaqué les mesures qui la visaient en justice. Pour l’instant elle a obtenu le blocage des décisions les plus défavorables, ce qui lui a permis d’accueillir les étudiants internationaux à la rentrée et de débloquer des financements fédéraux qui avaient été gelés. Dans ce contexte où il y a besoin d’actions collectives, c’est une réponse critique. Idéalement, il faudrait que les institutions ciblées par l’administration Trump, comme les universités, agissent de concert. Cela leur donnerait bien plus de force vis-à-vis du pouvoir exécutif.

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