INTERVIEW. Lundi 2 mars, les États-Unis ont sanctionné l’armée rwandaise et des hauts gradés pour leur soutien au M23 dans l’Est de la RDC, malgré l’accord de paix signé à Washington en décembre dernier. Christian Moleka, analyste politique, décrypte les enjeux et les implications régionales.
Trois mois après que le Rwanda a enfreint l’accord de paix signé à Washington avec la RDC, le Trésor américain frappe fort. Les Forces de défense rwandaises et quatre de leurs plus hauts gradés – le chef d’état-major général Mubarak Muganga, le chef de l’armée de terre Vincent Nyakarundi, le commandant de la 5ᵉ division d’infanterie Ruki Karusisi et le patron des Forces spéciales Stanislas Gashugi – se voient sanctionnés et interdits de voyager. Une mesure rarissime envers une institution nationale qui marque un tournant dans le soutien américain à Kigali et à son homme fort, Paul Kagame depuis 1994. Dans cet entretien, Christian Moleka, analyste politique et coordonnateur national de la Dypol (Dynamique des politologues de la RDC), décrypte la logique de Washington, les marges de manœuvre de Kigali et les enjeux régionaux de ces sanctions.
Le Point Afrique : Quelle est l’ampleur des sanctions imposées par l’OFAC contre l’armée rwandaise et ses responsables ?
Christian Moleka : Les sanctions frappent directement la chaîne de commandement de l’armée rwandaise, en visant la crème des officiers ainsi que l’institution elle-même. Concrètement, cela signifie que les Forces de défense du Rwanda ne peuvent plus effectuer de transactions en dollars, ni utiliser le réseau interbancaire Swift. C’est inédit : l’armée est traitée comme une entité quasi-criminelle. Ces mesures montrent un engagement américain plus ferme pour faire respecter l’accord de Washington et limiter toute escalade dans l’est du Congo. Cependant, il me semble que ces sanctions ont un effet tangible, mais leur portée restera restreinte sans un alignement plus large de la communauté internationale.
Si les troupes se retirent effectivement d’Uvira, comme demandé, cela fragiliserait le M23
Sur le plan militaire, qu’est-ce qui pourrait réellement changer suite à ces sanctions ?
À court terme, les sanctions ne paralysent pas l’armée rwandaise, mais elles restreignent ses marges de manœuvre. Si les troupes se retirent effectivement d’Uvira, comme demandé, cela fragiliserait le M23, qui n’a pas les effectifs pour maintenir ses positions. L’accompagnement technique et logistique rwandais diminue, ce qui pourrait limiter ses opérations. Mais tant que Kigali conserve ses alliances avec Israël, la Chine ou certains pays européens, sa capacité militaire globale reste intacte.
De quelle manière la RDC pourrait-elle tirer parti de ces sanctions ?
Politiquement et diplomatiquement, Kinshasa peut consolider sa position en affirmant que le Rwanda est sanctionné pour son soutien au M23. Sur le plan militaire, un retrait partiel des forces rwandaises affaiblit les rebelles et réduit les risques d’escalade régionale, notamment avec le Burundi. Les sanctions renforcent donc le narratif congolais, mais elles n’offrent pas une solution militaire complète.
Kigali a fait du lobbying pour limiter les tensions
Le gouvernement rwandais a qualifié ces sanctions d’« unilatérales » et se dit surpris. Quelle est votre analyse ?
Il n’y a pas vraiment de surprise. Depuis quatre mois ou du moins la prise d’Uvira, des rumeurs de sanctions circulaient. Kigali a fait du lobbying pour limiter les tensions, mais ces mesures étaient attendues. La réaction rwandaise relève avant tout de la communication politique : le pays cherche à montrer qu’il est victime d’une décision injuste, tout en continuant à protéger ses intérêts stratégiques. »
Quelles marges de manœuvre stratégiques restent ouvertes à Kigali ?
Le Rwanda dispose encore de leviers diplomatiques et militaires. Les alliances avec certains sénateurs démocrates américains, son partenariat avec Israël et ses accords avec des puissances régionales offrent à Kigali des leviers de pression supplémentaires sur la scène internationale. La temporalité américaine, surtout avec une administration Trump à mi-mandat, offre un espace pour négocier et ajuster sa stratégie sans subir de dommages irréversibles. C’est une guerre d’usure.
Kigali conserve sa capacité de projection régionale
Peut-on interpréter ces sanctions comme un déclin de la puissance militaire rwandaise ?
Non, il s’agit d’une mesure ciblée. Les sanctions freinent certaines opérations, mais ne touchent pas l’architecture militaire rwandaise dans son ensemble. Kigali conserve sa capacité de projection régionale, ses alliances stratégiques et son autonomie dans l’acquisition de matériels, notamment avec Israël et la République tchèque, qui déploie des usines de fabrication des drones. C’est un avertissement sévère, mais pas un coup d’arrêt structurel.
Pourquoi Washington insiste-t-il sur le retrait des forces autour d’Uvira ?
Uvira est une ville stratégique à la frontière avec le Rwanda et le Burundi. La présence du M23 à cet endroit risquait de déclencher une extension régionale du conflit. En exigeant le retrait, Washington cherche à contenir la crise, limiter les risques d’escalade et prévenir une contagion militaire dans la région.
Les États-Unis avaient demandé au M23 de se retirer d’Uvira jusqu’à 75 km, ce qui n’a pas été respecté. Les sanctions visent à imposer ce retrait et à réduire la capacité militaire du M23, tout en confortant la ligne diplomatique de Kinshasa et en rendant toute négociation directe plus difficile.
Peut-on affirmer que Kigali a transformé son armée en un levier de diplomatie régionale, et que c’est pour cette raison que Washington n’a pas sanctionné son bras armé financier, la holding du parti présidentiel ?
Oui, absolument. Le Rwanda a réussi à faire de son armée un véritable instrument de projection régionale et de diplomatie sécuritaire. Ses forces interviennent dans des missions de maintien de la paix au Soudan du Sud, en République centrafricaine, et sécurisent des zones stratégiques comme les réserves gazières du Cabo Delgado au Mozambique.
Le Rwanda a réussi à faire de son armée un véritable instrument de projection régionale
Pour Washington et l’Europe, affaiblir totalement l’armée rwandaise serait contre-productif. Certains acteurs économiques centraux ont été épargnés. En résumé : on peut frapper Kigali par des sanctions, mais pas au point de neutraliser son outil militaire, nécessaire sur plusieurs théâtres de conflits.

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