ÉDITO. La dépendance numérique de l’Union européenne aux Américains les met à portée de tir. Il est temps d’accélérer l’autonomie numérique.
Si l’Europe pense en avoir fini avec Donald Trump parce qu’il a renoncé à acheter le Groenland, elle se trompe lourdement. Le recul tactique du président américain sur l’annexion du territoire danois n’est qu’une accalmie dans une stratégie de coercition qui ne s’arrête pas de sitôt : elle se redéploie. L’épisode groenlandais a eu le mérite de dessiller quelques yeux à Bruxelles. Pas tous malheureusement.
Mais la menace américaine ne se limite pas aux gesticulations territoriales. Elle s’exerce en ce moment même, de manière beaucoup plus insidieuse, sur le terrain numérique. Thierry Breton en fait l’amère expérience. L’ancien commissaire européen chargé du Marché intérieur est aujourd’hui interdit de territoire américain pour avoir défendu avec trop de zèle la régulation européenne des contenus en ligne, notamment le Digital Services Act (DSA).
La coercition numérique en action
L’interdiction d’accès au sol américain qu’il subit est un message adressé à tous ceux qui, à Bruxelles, pourraient être tentés de suivre la même ligne. La coercition ne passe pas toujours par les droits de douane. Parfois, elle s’exprime par une simple mise à l’index. La Commission européenne tient bon et a enclenché une enquête sur les abus de Grok ce lundi.
Thierry Breton n’est pas la seule cible. Les États-Unis ont aussi pris des sanctions américaines contre onze juges de la Cour pénale internationale, dont deux Européens. En quelques clics, Washington a coupé leur accès à l’écosystème technologique et financier américain. Google, Microsoft, Amazon, mais aussi Visa et Mastercard : tout s’est éteint simultanément.
Sans procédure, sans appel, sans contrôle démocratique. Démonstration est ainsi faite que les États-Unis possèdent la capacité technique et la volonté politique de couper, du jour au lendemain, l’accès de n’importe qui – institution, entreprise, individu – à l’infrastructure numérique sur laquelle repose l’économie mondiale. Un avertissement clair aux Européens.
Le deuxième coup de semonce de J. D. Vance
Et pour ceux qui n’auraient pas encore compris le projet américain pour l’Europe, le vice-président américain J. D. Vance vient de le rappeler à la télévision dans une déclaration d’amour qui sonne comme un programme politique : « Les gens pensent que Trump, ou moi, ou Rubio, détestons l’Europe ou avons un problème avec l’Europe. Ce n’est pas le cas. […] Nous aimons l’Europe. Nous aimons tellement l’Europe que nous exigeons qu’elle fasse ce que son propre leadership refuse de faire : prendre soin d’elle-même et être plus intelligente. »
Près d’un an après son discours de Munich, J. D. Vance pratique une piqûre de rappel : l’Europe doit être placée sous une tutelle bienveillante dès lors qu’elle accepte les injonctions de Washington sur ses frontières, sa défense, son économie. Un protectorat déguisé en partnership. Cette rhétorique paternaliste n’est pas une boutade de campagne. Elle a même été explicitée à Bruxelles en novembre par Howard Lutnick, le Secrétaire au commerce américain : pas de partenariat sur l’acier si l’Europe maintient sa régulation numérique.
C’est une ligne politique définie depuis Washington, que l’administration Trump entend voir advenir lors des prochaines élections européennes. Financer les partis amis, déstabiliser les institutions, fragmenter le continent : tout est désormais sur la table. L’ingérence n’est plus un tabou, elle est revendiquée.
Le « de-risking » n’est plus seulement chinois
Face à cette réalité, une majorité de dirigeants européens a admis qu’on n’était « clairement plus dans un sujet commercial » avec Washington, mais dans une logique d’« imprévisibilité organisée », d’« hostilité ciblée », selon les mots d’un diplomate européen. Le concept de « de-risking sélectif » (atténuation des risques), jusqu’ici réservé à la Chine, commence à être envisagé pour les États-Unis. Trois secteurs ont été identifiés comme prioritaires : la défense, les technologies critiques et les services financiers.
C’est précisément sur ce dernier terrain que se situe la lettre d’Aurore Lalucq (Place publique), la présidente de la commission des affaires économiques du Parlement européen, adressée aux trois présidents des institutions européennes et cosignée par plusieurs dizaines d’eurodéputés des familles S & D, Renew, et PPE (dont le président de la Commission du Budget). Le texte, d’une franchise rare, pose la question frontalement : « Les États-Unis peuvent, du jour au lendemain, sans aucune surveillance démocratique et surtout sans aucune possibilité de recours, nous couper l’accès à l’ensemble de l’écosystème des fournisseurs de technologies et de paiement. »
Administrations publiques et entreprises européennes utilisent quotidiennement ces outils pour le cloud, la bureautique, la cybersécurité, les réseaux de paiement. « Depuis des décennies, nous nous sommes enfermés dans une dépendance croissante à ces entreprises, à tel point que leur suspension pourrait avoir des effets dévastateurs sur notre économie, » préviennent les signataires.
La députée réclame deux mesures immédiates : un audit pour évaluer toutes les vulnérabilités et dépendances dans les administrations européennes, puis un plan stratégique pour basculer vers des technologies européennes « enracinées dans la transparence et le respect de l’État de droit ». Deux demandes de bon sens, qui devraient relever de l’évidence stratégique. Mais qui, dans le contexte bruxellois, sonnent comme une provocation tant l’inertie y est grande.
Christine Lagarde, elle, l’a compris. La présidente de la BCE, seule dirigeante européenne avec Emmanuel Macron à tenir frontalement tête à Trump, martèle depuis des mois la nécessité d’un euro digital et d’une indépendance sur les systèmes de paiement. La Commission européenne est toujours un peu en retrait. La Banque centrale européenne tient la ligne quand la Commission vacille.
« Nourrir un T-Rex avec des carottes »
En l’état actuel, l’agenda d’Ursula von der Leyen devrait être bouleversé pour parer à l’indépendance de l’UE dans ces domaines clés. Faut-il ratifier l’accord léonin signé l’été dernier avec l’administration Trump sur les droits de douane ? David McAllister, eurodéputé PPE, plaide pour ratifier l’accord malgré tout, au nom de la « prévisibilité » dont les entreprises auraient besoin. Curieuse logique : rechercher la prévisibilité avec une administration qui fait de l’imprévisibilité son arme principale. C’est exactement le syndrome que dénonce Aurore Lalucq : continuer à « amadouer un T-Rex avec des carottes » comme si les prédateurs pouvaient devenir végétariens.
La vraie question n’est pas technique. Elle est politique. L’Europe est-elle prête à payer le prix de son indépendance numérique ? Cela suppose d’investir massivement dans des capacités cloud souveraines, de financer l’industrialisation de briques logicielles européennes, de créer un système de paiement paneuropéen réellement opérationnel. Cela suppose aussi d’imposer aux administrations publiques – à commencer par les institutions européennes elles-mêmes – de montrer l’exemple en migrant vers des solutions européennes, même imparfaites.
Or le temps manque. Trump peut décider demain matin de sanctionner tel commissaire, telle institution, tel pays. Et couper leur accès aux services numériques américains. Ce n’est plus un scénario d’anticipation. C’est une possibilité documentée, assumée, revendiquée. L’attentisme et l’atlantisme ne sont séparés que par deux lettres qui peuvent devenir fatales.

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