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Pourquoi le Sahel est plus que jamais l’épicentre du terrorisme mondial en 2026

Pourquoi le Sahel est plus que jamais l’épicentre du terrorisme mondial en 2026

Malgré les proclamations de succès des régimes militaires au Mali, au Niger et au Burkina Faso, la réalité est implacable : le Sahel demeure l’épicentre du terrorisme mondial. Entre recomposition des groupes djihadistes, échec des stratégies militaires et contagion vers le sud, la crise sécuritaire s’enracine.

Les juntes du Mali, du Niger et du Burkina Faso, appuyées par leurs alliés les plus fidèles, ont beau clamer des succès militaires de plus en plus spectaculaires face aux groupes djihadistes, les faits restent têtus.

Pour la troisième année consécutive, le Sahel concentre près de la moitié des morts liées au terrorisme dans le monde, selon le dernier Indice mondial du terrorisme publié par le groupe de réflexion Institute for Economics and Peace, basé en Australie. En 2025, sur 5 582 victimes recensées à l’échelle globale, presque une sur deux est tombée dans cette bande sahélienne, devenue la zone la plus touchée par la violence djihadiste d’après cet indice qui classe depuis 13 ans 163 pays en fonction de l’impact du « terrorisme » et a comme indicateurs le nombre d’attaques, de morts, de blessés et d’otages.

La bascule est spectaculaire : en 2007, la région ne représentait que 1 % des décès liés au terrorisme. Aujourd’hui, elle incarne le foyer principal du terrorisme à l’échelle mondiale, nourri par l’effondrement sécuritaire, les recompositions géopolitiques et l’échec répété des stratégies militaires.

L’Afrique subsaharienne subit une situation aux multiples facettes. Le Nigeria affiche la plus forte hausse, avec 750 victimes (+46 % par rapport à 2024), principalement dues à l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP) et à Boko Haram. La République démocratique du Congo connaît également une aggravation, avec 467 décès (+28 %), provoqués par les attaques des Forces démocratiques alliées (ADF), affiliées à l’EI, visant civils, lieux de culte, hôpitaux et cérémonies funéraires.

Une accalmie en trompe-l’œil pour les civils

À première vue, certains indicateurs pourraient laisser croire à une accalmie. Le Burkina Faso, longtemps pays le plus touché au monde, enregistre une baisse de 45 % des décès en 2025. Mais cette amélioration est trompeuse. Elle s’explique avant tout par la chute drastique des victimes civiles (-84 %), et non par un recul de la menace.

Sur le terrain, les groupes djihadistes ont simplement changé de cible.

Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, concentre désormais ses attaques sur les forces armées. Une évolution tactique qui réduit le coût politique international tout en maintenant une pression maximale sur les États. En 2025, le groupe reste l’un des plus meurtriers au monde, avec 1 274 morts revendiquées.

Au Mali, cette stratégie prend une dimension supplémentaire : celle de l’asphyxie économique. En ciblant les convois de carburant et en imposant des blocus, notamment dans la région de Kayes, JNIM ne cherche plus seulement à frapper — il cherche à gouverner, en paralysant l’État.

Le piège des réponses sécuritaires

Pour Jessica Moody, spécialiste des dynamiques de conflit en Afrique de l’Ouest, la persistance du Sahel comme épicentre mondial du terrorisme s’explique en grande partie par un constat dérangeant : l’échec des réponses sécuritaires.

« La plupart des efforts pour lutter contre les violences djihadistes n’ont pas permis de s’attaquer aux causes profondes des insurrections, qui sont la pauvreté, le manque d’opportunités économiques et les tensions intercommunautaires », analyse-t-elle. Pire : certaines stratégies auraient aggravé la situation.

Au Mali comme au Burkina Faso, les opérations militaires — ont renforcé la défiance entre populations et autorités. « Les civils sont fréquemment ciblés de manière indiscriminée, ce qui accentue les tensions et rend les populations plus susceptibles de rejoindre des groupes djihadistes », poursuit la chercheuse.

Le constat vaut aussi pour les interventions internationales. Pensées comme des démonstrations de force, elles ont parfois ignoré les réalités locales. La présence française, en particulier, a été largement contestée et instrumentalisée par les groupes djihadistes dans leur propagande.

« L’idée qu’on peut vaincre ces groupes uniquement par la puissance militaire est une illusion », tranche Jessica Moody. « Plus les interventions armées se multiplient, plus la violence augmente. »

Du retrait occidental au pari russe

Le retrait progressif des forces françaises et onusiennes, après les coups d’État successifs au Mali en 2020 et 2021, au Burkina Faso en 2021 et au Niger en 2023, a ouvert la voie à une nouvelle influence : celle de la Russie.

À travers les mercenaires de Wagner, puis d’Africa Corps, Moscou s’est imposé comme un partenaire sécuritaire alternatif. Mais sur le terrain, les résultats sont loin des promesses.

Les méthodes employées — souvent brutales, indiscriminées — ont contribué à une explosion des violences contre les civils. En retour, elles alimentent le recrutement djihadiste, notamment au sein des communautés marginalisées comme les Peuls, régulièrement ciblées.

L’extension vers les pays côtiers

Longtemps contenue au cœur sahélien, la menace s’étend désormais vers le sud.

Le Bénin, passé de la 26e à la 19e place mondiale, incarne cette progression. Le Togo, le Sénégal ou encore le Nigeria sont également dans la ligne de mire. L’objectif des groupes djihadistes est clair : atteindre la côte, accéder aux ports et élargir leur emprise territoriale.

« Des groupes comme JNIM cherchent à atteindre la mer, et les pays côtiers sont leur voie d’accès la plus directe », souligne Jessica Moody.

Face à cette pression, les États côtiers, tentent de renforcer leurs dispositifs sécuritaires. Mais leur fragilité structurelle les expose à d’autres risques « de soulèvements militaires, de coups d’État et d’ingérences accrues de puissances étrangères. Cela n’augure rien de bon pour la stabilité à long terme, comme on a déjà pu le constater au Sahel », pointe l’experte.

La Côte d’Ivoire et le Ghana apparaissent, pour l’instant, plus résilients. Investissements dans le développement, politiques de décentralisation et renforcement des frontières ont permis de contenir la menace. Mais cette relative stabilité reste précaire.

La fracture sociale, carburant du djihadisme

Car au-delà des dynamiques militaires, c’est bien la question sociale qui demeure centrale.

Pauvreté endémique, absence de services publics, chômage massif : autant de facteurs qui nourrissent le recrutement djihadiste. Dans de nombreuses zones rurales, rejoindre un groupe armé relève moins d’une adhésion idéologique que d’une stratégie de survie.

À cela s’ajoute la crise des déplacés et des réfugiés, qui fragilise les équilibres locaux, notamment dans le nord de la Côte d’Ivoire et du Ghana.

Au fond, le Sahel illustre une réalité désormais difficile à ignorer : il n’existe pas de solution strictement sécuritaire à une crise profondément politique, sociale et économique. « Davantage d’armes ne signifie pas davantage de paix », résume Jessica Moody.

Tant que les États ne parviendront pas à restaurer leur légitimité, à offrir des perspectives économiques et à apaiser les tensions communautaires, les groupes djihadistes continueront de prospérer.

Et l’épicentre du terrorisme mondial restera, pour longtemps encore, arrimé au Sahel.