CHRONIQUE. Ukraine, repli américain, populisme européen, contexte économique… Certaines analogies entre 1938 et aujourd’hui sont trop saisissantes pour qu’on les ignore, rappelle Gérard Araud.
Ayant écrit une histoire de la diplomatie française dans l’entre-deux-guerres (Nous étions seuls, Taillandier, 2024), j’ai toujours hésité à procéder à des parallèles entre notre époque et les années 1930. Tout dictateur devient trop aisément un Hitler ; toute négociation, un Munich.
En Ukraine, aujourd’hui, beaucoup sont tombés dans ce travers. Jusqu’au-boutisme stérile et d’ailleurs déjà démenti par les faits : on négocie bel et bien avec un Poutine qui n’est pas un Hitler, comme on le fait avec l’ennemi dans toute guerre.
Pourtant, les échos de 1938 que nous renvoie notre temps sont trop évidents pour en rester là. Revenons à cette année-là comme l’ont vécue nos compatriotes et non comme nous pouvons la voir, nous qui savons ce qui les attend. Hitler est alors un dictateur parmi d’autres dans une Europe où les régimes autoritaires se multiplient.
Il a sorti son pays de la misère dans laquelle l’avait plongé la crise de 1929 ; il a lavé l’humiliation du traité de Versailles jusqu’à annexer l’Autriche en mars sans tirer un coup de feu ; il affirme que son seul objectif est la réunion des Allemands dans le Reich, ce que beaucoup en Europe considèrent comme légitime ; il a imposé un antisémitisme d’État qui n’est pas encore exterminateur dans une Europe où ce préjugé est largement partagé.
Justifier le renoncement
Hitler menace la Tchécoslovaquie mais, en France et encore plus en Grande-Bretagne, comment convaincre l’opinion publique de prendre les armes pour ce pays éloigné alors qu’elle se souvient du carnage du récent conflit mondial ?
En France, on estime être en sécurité derrière la ligne Maginot. D’ailleurs, l’état-major, enfermé dans une stratégie strictement défensive, répète que nous n’avons pas les moyens de venir au secours de notre alliée alors que les Britanniques ne nous promettent l’envoi que de deux divisions et que pèse sur nos villes le spectre du sort de Guernica que vient de raser la Luftwaffe en Espagne.
Dans ce contexte, les pro-Allemands et les pro-Italiens ont beau jeu de mobiliser les pacifistes de tout poil pour, au nom du « bon sens » qu’on invoque toujours pour justifier le renoncement, appeler à abandonner les Tchécoslovaques à leur sort malgré le traité d’alliance qui nous lie à Prague.
Ligne Maginot et dissuasion nucléaire
Rien à voir entre 1938 et 2025 ? Voire. Hier, certains nous disaient que la sécurité de la France ne dépendait en rien du sort de la Tchécoslovaquie ; hier, Hitler affirmait que les Sudètes seraient sa dernière revendication.
Aujourd’hui, nous entendons les mêmes analyses et les mêmes promesses : l’Ukraine n’aurait aucune importance pour une France qui avait hier la ligne Maginot et aujourd’hui la dissuasion nucléaire et Poutine jure la main sur le cœur qu’il n’a aucune mauvaise intention à l’égard de l’Europe, lui qui, en 2022, disait de même en ce qui concerne l’Ukraine.
Hier, Roosevelt déclarait solennellement que ce serait une erreur de conclure que les États-Unis soutenaient la France et la Grande-Bretagne face à l’Allemagne et aujourd’hui Trump exhibe l’indifférence, voire l’hostilité, que lui inspire l’Europe.
Passions idéologiques
Ça ne vous suffit pas ? Hier, le PCF lorgnait l’URSS ; l’extrême droite, l’Italie, puis, de plus en plus, l’Allemagne. Aujourd’hui, nos populistes ont retrouvé le chemin de Moscou et hésitent de moins en moins à se tourner vers Washington.
Les uns et les autres, tout à leurs passions idéologiques et à leurs ambitions partisanes, n’hésitent pas à chercher à l’étranger les modèles et les soutiens dont ils ont besoin pour satisfaire celles-ci.
Ils acceptent, sans objection, que Russie et États-Unis les instrumentalisent au service d’une politique qui n’offre d’autre perspective à la France que la soumission à leurs visions impériales. Les haines et les peurs qui les animent les rendent aveugles aux intérêts nationaux. Leur véritable ennemi est intérieur.
Une presse d’extrême droite florissante
Et si vous hésitez encore, puis-je ajouter qu’aujourd’hui, comme en 1938, nous sortons d’une crise économique systémique ; qu’une bonne partie de l’électorat ne fait plus confiance aux institutions de la démocratie libérale, voit dans l’immigration une menace et vomit une minorité de nos concitoyens jusqu’à vouloir les priver de leurs droits ; que, dans les deux cas, les partis de gauche n’ont jamais été aussi divisés et la presse d’extrême droite aussi florissante ? Et nul ne peut plus, fort de la Constitution de la Ve République, prendre de haut celle de la IIIe…
On lit donc des appels à l’autorité, à la fermeture des frontières, à la limitation de l’État de droit, à l’expulsion des étrangers, au retour aux « valeurs traditionnelles », à l’abandon des alliés, au rapprochement avec les régimes autoritaires ou illibéraux et au repli sur le « pré carré » dans des termes dont il est souvent impossible de deviner s’ils sont de 1938 ou d’aujourd’hui.
Comme je l’ai dit, Poutine n’est pas Hitler, les cosaques ne sont pas sur le Rhin. L’Histoire ne se répète pas mais le passé peut éclairer le présent. Certaines analogies sont trop saisissantes pour qu’on les ignore.
Je suis ainsi prêt à parier qu’au « mourir pour Dantzig ? » de 1939 ferait écho aujourd’hui un « mourir pour Tallinn ? » en cas d’agression russe contre l’Estonie. Pour Kiev, c’est d’ailleurs déjà tous les jours qu’on nous le dit.

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