Alors que le Congo s’apprête à voter, l’apathie semble régner tant à Brazzaville que dans les capitales étrangères. Entre verrouillage politique, dépendance chinoise et mirage du changement en Afrique centrale, analyse d’un scrutin dont le résultat ne fait aucun doute.
À 82 ans, Denis Sassou Nguesso s’apprête une nouvelle fois à décrocher la présidence du Congo-Brazzaville, un pays qu’il domine depuis 1979, avec seulement une interruption entre 1992 et 1997. Dans un scrutin marqué par l’absence d’opposition réelle et le désintérêt populaire, la présidentielle apparaît moins comme une compétition que comme une formalité pour conforter la continuité du pouvoir. Pour Thierry Vircoulon,chercheur associé à l’Institut français des relations internationales (Ifri), en charge de l’Observatoire de l’Afrique centrale et australe, ce scénario illustre la solidité des régimes dits « dinosaures » en Afrique centrale et le verrouillage d’un système où l’alternance reste un mirage. Entretien.
Le Point Afrique : Pourquoi cette élection ne suscite-t-elle ni attention internationale ni mobilisation régionale ? L’absence de suspense suffit-elle à l’expliquer ?
Thierry Vircoulon : C’est une évidence. Denis Sassou Nguesso est réélu systématiquement depuis 1997 dans les conditions que l’on connaît. Les Congolais savent qui va gagner, les observateurs internationaux le savent aussi. Tout le monde est au courant. C’est ce qu’on peut appeler une « non-élection ». À partir du moment où le résultat est connu d’avance, l’intérêt s’évapore.
Paul Biya est toujours là, Teodoro Obiang est toujours là, Sassou est toujours là
Après la chute d’Ali Bongo au Gabon, certains ont parlé de « fin de cycle » en Afrique centrale. Était-ce prématuré ?
C’était très prématuré. L’Afrique centrale reste la région des « dinosaures » : Paul Biya est toujours là, Teodoro Obiang est toujours là, Sassou est toujours là. Je ne vois pas de quelle fin de cycle on parle. Le mouvement que l’on a cru percevoir n’a pas atteint les structures profondes du pouvoir dans ces pays.
C’est une simple formalité administrative pour le pouvoir en place.
Au Congo, l’élection est-elle encore un moment de compétition ou un simple mécanisme de légitimation ?
Compétition avec qui ? Il n’y a pas d’opposition réelle, donc il n’y a pas de compétition. C’est une simple formalité administrative pour le pouvoir en place.
Comment expliquez-vous cette absence de contestation et la solidité du système Sassou ?
L’espace politique est totalement verrouillé depuis longtemps. Le régime a utilisé une méthode éprouvée : un mélange de répression et de cooptation. Les figures de l’opposition, comme le pasteur Ntumi à une époque, ont été soit neutralisées, soit intégrées au système. La société civile a subi le même sort, elle est devenue extrêmement faible. Ce verrouillage a réussi, rendant toute alternative invisible ou discréditée aux yeux de l’opinion publique.
À quoi aspirent aujourd’hui les Congolais, notamment les jeunes générations ?
Leurs attentes n’ont pas changé : ils aspirent simplement à une vie meilleure. On ne peut pas dire que ce soit le « paradis du changement », c’est plutôt celui d’une continuité historique subie. Les gens étaient pauvres, ils le sont toujours, et ils veulent cesser de l’être. Mais pour l’instant, le pays reste dans l’impasse habituelle.
La France n’a plus d’intérêts majeurs au Congo
Sur le plan économique, le modèle de la rente pétrolière a-t-il atteint ses limites ?
Le pays est en « convalescence » après une grave crise de la dette entre 2019 et 2021. La situation était dans le rouge vif. Aujourd’hui, Brazzaville essaie de se remettre à flot, mais c’est difficile car les ressources restent les mêmes. L’économie est morose et dépendante de facteurs qu’elle ne maîtrise pas.
La relation avec la France a-t-elle réellement changé ?
Elle est devenue extrêmement ténue. La France n’a plus d’intérêts majeurs au Congo, hormis la présence historique de TotalEnergies dans le pétrole, qui se maintient sans vraiment s’étendre. La relation était substantielle il y a vingt ans ; elle s’est amoindrie au fur et à mesure du vieillissement du régime.
Comment le Congo rééquilibre-t-il ses alliances avec la Chine et la Russie ?
Le premier partenaire économique, c’est désormais la Chine. Les Chinois sont partout : dans le secteur extractif (mines), la foresterie et les infrastructures de construction.
Quant à la Russie, c’est beaucoup plus flou. Ils ont souvent parlé d’un projet d’oléoduc entre Pointe-Noire et le nord du pays, mais cela ne s’est jamais matérialisé. La Russie n’a d’ailleurs pas les moyens financiers d’investir réellement dans la région ; on l’a vu au Cameroun où ils ont dû désinvestir de projets offshore.
En Afrique centrale, on ne voit aucun signal de transformation profonde
Quels signaux permettraient d’affirmer qu’un vrai basculement politique est en cours en Afrique centrale ?
Il faut distinguer le changement de visage et le changement de gouvernance. Au Gabon, on a changé de visage avec un putsch, mais a-t-on changé de gouvernance ? J’en doute. Quand on voit le frère du nouveau président nommé ambassadeur, on sent une forme de continuité. On saura d’ici la fin de l’année si le général Oligui Nguema fait réellement bouger les lignes. Pour l’instant, en Afrique centrale, on ne voit aucun signal de transformation profonde des modes de gestion du pouvoir.

Partager :