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Présidentielle en Guinée : chez les jeunes, « que tu votes ou non, le général sera élu »

Présidentielle en Guinée : chez les jeunes, « que tu votes ou non, le général sera élu »

REPORTAGE. À Conakry et en province, les jeunes actifs composent avec la présidentielle de ce 28 décembre, entre soutien de façade, désillusion sociale et sentiment d’un vote joué d’avance.

Son portrait trône à chaque coin de rue. Dominant les vieilles artères de Conakry, l’ombre du général Mamadi Doumbouya scrute la Guinée. Politiquement troublé dès l’indépendance de 1958, ce pays d’Afrique de l’Ouest vit depuis plus de quatre ans dans une atmosphère de transition. Parvenu à la tête de la nation par un coup d’État en 2021, le militaire de carrière a finalement fixé l’élection présidentielle au 28 décembre 2025. Car ce scrutin lui était jusqu’alors resté interdit. Après le putsch, le général avait juré de ne pas se présenter pour rendre le pouvoir aux civils. Mais celui-ci cherche désormais une légitimité par les urnes. Un adoubement pour lequel l’adhésion des millions de jeunes actifs demeure fondamentale.

À Kaloum, au bout de la péninsule de trente kilomètres que forme la capitale Conakry, Amadou Bah Oury, Premier ministre de Guinée, se montre catégorique : « Pour la première fois depuis des lustres, de nombreux jeunes arborent le t-shirt du président-candidat et marchent avec ostentation. » Et de fait, dans le sillage de la campagne, il n’est pas rare de croiser une jeunesse arborant le portrait thermocollé de Doumbouya.

Malgré cet enthousiasme de façade, les chiffres restent implacables. En 2025, la Banque mondiale estime que 52 % des 15 millions de Guinéens vivent en dessous du seuil de pauvreté (3,10 euros par jour). Au moment de la prise de pouvoir du général en 2021, ce taux était de 43 %. En première ligne, les jeunes actifs oscillent entre l’espoir d’un grand lendemain et la résignation face à une élection souvent qualifiée de « verrouillée ».

L’équation de l’indifférence

Un poste de télévision grésille. Le son criard accompagne des séries américaines mal doublées et du football devant lequel des attroupements se forment les soirs de matchs. Fidèle à ses racines populaires, le quartier d’Hamdallaye abrite depuis de longues décennies une maison de la jeunesse. Bâtiment de plain-pied rouge, son fronton affiche un portrait de Doumbouya en tenue militaire. « La nouvelle devanture est arrivée en septembre », précise Arabiou. Chaque matin, cet homme de 36 ans troque ses habits de gardien de nuit pour servir des cafés et accueillir la jeunesse. Ce double emploi, sans repos, lui permet de toucher chaque mois 1 250 000 francs guinéens, soit environ 121 euros.

Au sujet de son emploi à la maison de la jeunesse, Arabiou n’invoque aucune motivation politique. Pourtant, lui aussi un t-shirt blanc à l’effigie du leader et de son nouveau mouvement, la Génération pour la Modernité et le Développement (GMD), un acronyme qui rime avec « Général Mamadi Doumbouya ». « C’est un vêtement comme un autre », explique-t-il, assis sur une chaise en plastique tandis que des enfants jouent au baby-foot en arrière-plan.

Plus loin, il décrit la mécanique des nombreux comités de soutien de la jeunesse à la candidature de Mamadi Doumbouya. « Il suffit qu’un jeune ait un peu d’argent pour faire imprimer des vêtements ou des tracts. Ensuite, il organise une mobilisation dans la rue avec son entourage et diffuse les images sur les réseaux sociaux. Si des membres du pouvoir tombent dessus, cela peut se transformer en opportunité. C’est ce que pensent ces jeunes. »

Dans un jeu électoral plus ouvert, Arabiou assure qu’il aurait voté pour Lansana Kouyaté, ancien Premier ministre écarté de la course présidentielle. Le 28 décembre, ce dernier ira pourtant voter, mais pour personne. « En Guinée, quand tu ne prends pas position, tu sauves ton âme. Si Doumbouya est élu, ce ne sera ni une joie ni un drame », conclut-il.

Trouver sa place dans la société guinéenne

Loin de l’agitation de Conakry, Mohammed Camara contemple Siranka, le village natal de son défunt père. À 30 ans, il est sur le point d’achever neuf années d’études pour devenir médecin généraliste. En attendant l’obtention de son diplôme, Mohammed travaille à Conakry comme assistant d’un de ses professeurs dans une clinique privée. Selon l’activité, ce travail officieux lui permet de gagner environ 10 euros par jour. Une situation qui l’interroge sur son avenir : pourquoi exercer dans la capitale ?

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Scène de vie quotidienne au port de pêche traditionnel de Siranka. Guinée, décembre 2025. ©Hadrien Degiorgi

« En ville, si tu n’as pas d’argent ou de relations, c’est fini pour toi, même si tu es médecin. Si je retourne à Siranka après mon diplôme, je pourrai au moins acquérir un terrain sans me ruiner et ouvrir un cabinet. »

Dans ce village de la côte Atlantique fondé sur une économie de pêche, le premier centre de santé se situe à seulement cinq kilomètres. Mais « le matériel manque en permanence. Même les tests de goutte épaisse pour diagnostiquer le paludisme sont rares », dénonce-t-il. Souvent, les patients doivent être transférés vers des centres urbains éloignés, sans route praticable pour y accéder. « Transition rime avec difficulté. Depuis quatre ans, les choses ne fonctionnent pas comme on l’espérait. Récemment, j’ai voulu envoyer des médicaments au village depuis la capitale, mais la logistique reste trop complexe. » Dans les faits, la distance n’est que de 200 kilomètres.

Malgré ce tableau peu enthousiaste, Mohammed soutient le candidat Doumbouya sur un point : la volonté de remettre la jeunesse au centre du pouvoir local. En région, de nombreux présidents de districts vieillissants ont en effet été remplacés par des figures plus jeunes et populaires au sein de leur communauté. Le 28 décembre, le futur médecin ira donc voter, mais sans grande ferveur démocratique. « Que tu votes ou non, le général sera de toute façon élu. »

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Mohammed, futur médecin, se tient devant les pirogues de pêcheurs dans le village natal de son père. Siranka, Guinée. Décembre 2025. ©Hadrien Degiorgi

Résignation face à l’avenir

L’air serein, depuis son bureau surveillé par des forces spéciales, le Premier ministre Amadou Bah Oury insiste : « Nous voulons qu’une écrasante majorité de Guinéens se mobilise pour la présidentielle. » La participation à ce scrutin tant attendu apparaît comme un enjeu central pour la crédibilité du retour à l’ordre constitutionnel. « Sur le plan électoral, les jeunes sont les plus nombreux mais votent peu. Leur mobilisation est donc fondamentale pour garantir un taux de participation élevé », précise Kabinet Fofana, analyste politique guinéen.

La frustration touche même ceux qui disposent d’un emploi formel. Près de la cathédrale Sainte-Marie, au centre de Conakry, Suzanne se dit fatiguée. À 31 ans, cette technicienne de la radiotélévision nationale se plaint du versement tardif de son salaire mensuel de 1,5 million de francs guinéens (environ 145 euros). « Le montant est faible, mais rester à la maison serait pire encore. Si Dieu me donne la chance, mon rêve est d’aller en Allemagne », confie-t-elle.

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Suzanne, dans la cathédrale Sainte-Marie de Conakry. Guinée, décembre 2025. ©Hadrien Degiorgi

Un désarroi partagé par Mamadou Sow*. Né en 2002, le jeune homme, vêtu d’un ensemble rayé, est l’un des milliers de moto-taxis de la capitale. « La pauvreté a limité ma scolarité », explique-t-il. Ayant quitté l’école avant même le lycée, Mamadou affiche pourtant, comme beaucoup de Guinéens, une conscience politique aiguisée. « Un dictateur caché », marmonne-t-il en regardant un portrait de Doumbouya. « Des médias importants comme Radio Espace ont été fermés. L’activiste et journaliste Foniké Mengué a disparu du jour au lendemain. Comment appelez-vous cela ? », interroge-t-il.

Sirotant un Fanta, le jeune homme poursuit : « Jouer au loto, tenter d’entrer dans l’armée ou prendre le chemin vers l’Europe : voilà ce qu’il me reste si je veux changer de vie. » En 2018 et 2022, le jeune homme a tenté en vain d’intégrer les forces spéciales. « Certains de mes amis soutiennent le général parce qu’il a promis de recruter des milliers de soldats. Pour beaucoup, c’est leur dernier espoir d’une vie stable », confie-t-il.

Mamadou affirme qu’il glissera un bulletin blanc dans l’urne le jour du scrutin, dénonçant ce qu’il appelle une « cause perdue », dans laquelle le général aurait « choisi lui-même ses opposants ». Car aux côtés de Mamadi Doumbouya, huit autres candidats sont officiellement en lice.

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Devant un étal de fruits, un jeune guinéen anonyme déplore le régime de Mamadi Doumbouya. Conakry, Guinée. Décembre 2025. ©Hadrien Degiorgi

Devant lui, des voitures de luxe défilent sur des voies criblées de nids-de-poule. Certaines arborent le portrait du général. « Nos dirigeants font campagne dans des 4×4 huit cylindres pendant que des adolescentes se prostituent dans les rues de Conakry. Voilà ce qu’est la Guinée », soupire Mamadou avant de remonter sur sa moto.

*L’identité a été modifiée à la demande de l’interrogé pour garantir son anonymat.