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Présidentielle en Ouganda : Yoweri Museveni, l’indéboulonnable du Nil

Présidentielle en Ouganda : Yoweri Museveni, l’indéboulonnable du Nil

À 81 ans, l’ex-guérillero Yoweri Museveni brigue un septième mandat. Répression, dynastie et verrouillage du pouvoir : le libérateur s’est mué en autocrate.

Il semble loin ce temps où Museveni déclarait : « Le problème de l’Afrique en général, et de l’Ouganda en particulier, n’est pas le peuple mais les dirigeants qui veulent rester au pouvoir ». C’était en 1986. L’homme sortait du maquis, auréolé de la victoire de sa National Resistance Army (NRA) tandis que l’Ouganda quittait un tunnel de sang, celui de Idi Amin Dada et Milton Obote. Museveni était alors le visage de l’espoir, le « freedom fighter » aux accents marxistes.

Quarante ans plus tard, les mots se sont évaporés dans la poussière de Kampala. Le libérateur est devenu le « vieux » ; celui qui ne part jamais, converti au néolibéralisme du FMI par pur pragmatisme de survie. Aujourd’hui, il est l’un des doyens du continent, surpassé en longévité seulement par Teodoro Obiang et Paul Biya.

En Ouganda les trois quarts de la population ont moins de 30 ans. Pour eux, Museveni n’est pas une page d’histoire, c’est un horizon indépassable.

Mise en scène de la vigueur

Né en 1944 dans une famille de gardiens de bétail d’Ankole, il fait ses armes en brousse, deux dictatures durant. Ces années de sang ont forgé une certitude : le pouvoir se prend par le fusil et se garde par la ruse. Aujourd’hui, le grand-père affable s’est mué en monarque de droit divin. Converti au pentecôtisme dans les années 2000, il navigue entre les influences de la droite évangélique américaine et un conservatisme radical. En 2014, puis en 2023, il valide les lois anti-homosexualité parmi les plus sévères au monde. Pour désigner les personnes LGBTQIA, il utilise le terme Ekifire en luganda : les « morts-vivants ». Une violence verbale qui traduit une volonté de verrouiller la morale pour mieux asseoir son autorité sur une base rurale et conservatrice. Sous son éternelle panoplie de fermier d’Ankole — le chapeau à large bord, la chemise kaki — l’homme s’efface.

La vigueur n’est plus qu’une mise en scène. On se souvient des vidéos de 2020 où il enchaînait les pompes dans son bureau, devant les caméras des télévisions ougandaises, pour narguer le virus. Une chorégraphie de la survie diffusée en plein confinement Covid pour prouver que « M7 » — son surnom — tenait encore la barre. Mais au cours de cette dernière campagne, le masque a craqué. À 81 ans, son visage a les traits tirés, les yeux moins rieurs, l’éternelle moustache plus claire. La fatigue ne se cache plus : plusieurs de ses meetings ont été annulés, en dernière minute, officiellement pour des raisons d’agenda.

Pour autant, même si le corps vieillit, son pouvoir refuse de fléchir.

Pouvoir répressif

Écrire sur Museveni, c’est raconter l’effacement progressif de toute voix discordante. Lois sur l’informatique, sur les ONG, sur l’armée. Tout est bon pour réduire au silence les voix dissidentes. L’ONU dénonce régulièrement ce climat de terreur. Ses rivaux ? Écartés, un à un. Kizza Besigye, son ancien médecin de brousse, a fini derrière les barreaux fin 2024 après un enlèvement au Kenya.

Et puis il y a Bobi Wine. Le chanteur de ragga devenu le visage de la colère d’une jeunesse qui demande des comptes face au chômage et à la corruption qui gangrène le pays. Wine, de son vrai nom Robert Kyagulanyi, a récolté 35% des voix en 2021 lors d’un scrutin que les observateurs qualifient de « mascarade ». Wine, c’est le reflet de ce que Museveni ne comprend plus : le désir de changer de disque. Mais le vieux lion ne lâche rien. Il a fait sauter les verrous constitutionnels — limite d’âge, limite de mandats — avec la régularité d’un métronome.

Le fief familial

Le pouvoir, en Ouganda, est devenu une affaire de sang où la capture de l’État est faite par le clan. Janet, l’épouse, est ministre de l’Éducation. Muhoozi Kainerugaba, le fils, est chef de l’armée. À 51 ans, ce général imprévisible, connu pour ses provocations sur le réseau social X, est pressenti pour succéder au père. Muhoozi plaisante sur l’invasion du Kenya, soutient l’Éthiopie contre l’Égypte, ou avoue détenir des opposants dans son sous-sol. Cette dérive dynastique inquiète jusque dans les rangs des anciens compagnons de lutte, aujourd’hui mis sur la touche. Museveni, lui, reste un « workaholic » impénitent. Il s’accroche aux promesses de l’or noir — la production de pétrole devant doper la croissance — et à son statut d’allié indispensable des Occidentaux dans la lutte contre le terrorisme régional. Un pragmatisme froid qui lui permet de faire oublier ses violations répétées des droits humains. Vu de sa lucarne présidentielle, Museveni voit sans doute un pays stable.

Mais sur le terrain, l’élection de ce jeudi 15 janvier 2026 n’est qu’une formalité de plus, captive du système répressif mis en place depuis quarante ans, dans la continuité des tyrans que l’ancien maquisard avait pourtant juré de détruire.

Un « vote de protestation » pour les uns, une « victoire assurée » pour l’appareil du NRM (National Resistance Movement), pour d’autres. Museveni, lui, est déjà ailleurs. Dans l’histoire, ou dans ce qu’il imagine être son éternité politique. « L’Ouganda est en sécurité. Allez voter », lançait-il ainsi, au soir du Nouvel An.