Trente jours après le vote du Congrès, le Département de la Justice a mis en ligne un premier lot de documents. Sur un site impraticable, ce sont des milliers de pages caviardées – et 119 pages de grand jury noircies.
Ce vendredi, le Département de la Justice a enfin commencé à rendre publics certains documents des fameux « Dossiers Epstein ». Sur son site, un message commençait par nous avertir que l’on était « dans la queue pour y accéder ». La fonction de recherche ne fonctionnait pas, obligeant à naviguer à l’aveugle dans des dizaines de dossiers. Le 19 novembre, au terme d’un bras de fer avec le président de la Chambre, le républicain Mike Johnson, aux ordres de Donald Trump, les représentants ont approuvé, à la quasi-unanimité, une loi contraignant le Département de la Justice (DOJ) à publier tous les documents liés aux enquêtes fédérales sur l’affaire Epstein dans les 30 jours. Jeffrey Epstein, financier pédocriminel, s’est suicidé en 2019 dans une prison de New York, alors qu’il allait être jugé pour complot et trafic sexuel de mineures.
Le dernier jour du délai imparti, le DOJ s’est exécuté. Ou si peu. Dès vendredi matin, le vice-procureur général, Todd Blanche (ancien avocat de Donald Trump), a annoncé que seules certaines pièces seraient publiées, et qu’il « s’attendait » à ce que des « centaines de milliers de dossiers supplémentaires soient publiées dans les deux semaines à venir ». Todd Blanche a aussi écrit au Congrès que le DOJ avait identifié 1 200 noms de victimes et que ses avocats avaient caviardé ce qui pouvait les identifier.
3 900 fichiers et des montagnes de photos
Au total, un peu plus de 3 900 documents, 3 Go de données répartis en quatre dossiers, ont été publiés sur le site du DOJ. Ils ne constituent d’ailleurs qu’une partie d’une vaste « Epstein Library », qui mélange anciens documents et nouveaux fichiers, ajoutant à la confusion.
Le premier contient 3 158 photos de l’intérieur de la maison d’Epstein à Manhattan, avec des peintures de femmes nues, mais aussi un tableau représentant Bill Clinton, en robe bleue et chaussures à talons rouges. Le deuxième regroupe 574 photos et une vidéo, montrant Jeffrey Epstein et sa compagne et rabatteuse Ghislaine Maxwell, en voyages entre châteaux et pagodes. Ils sont aussi vus à des dîners ou rencontres avec des célébrités comme Kevin Spacey ou Michael Jackson.
S’y trouvent aussi plusieurs clichés de Bill Clinton dans une piscine avec Ghislaine Maxwell et une personne au visage caviardé. Une autre photo le montre assis dans un jet privé, une jeune femme (au visage caviardé) sur ses genoux. Jean-Luc Brunel, agent de mannequins français arrêté par les autorités françaises en 2020, apparaît sur une dizaine de photos. Il s’est suicidé en cellule en 2022 après avoir été accusé de trafic de mineures et de harcèlement sexuel.
Dans le troisième dossier figure une photo du prince Andrew, allongé sur les genoux de quatre femmes (dont les visages sont effacés), en présence de Ghislaine Maxwell. Le quatrième dossier contient des rapports de police, des notes des autorités, et des inventaires d’objets saisis lors de perquisitions, vibromasseurs, tables de massage, reçus d’achats de vidéos pornos…
Clinton partout, Trump nulle part
Donald Trump, lui, est à peine présent dans ce lot de documents. Les MAGA exultent. Steven Cheung, directeur de la communication de la Maison-Blanche, a tweeté une photo de Bill Clinton dans un jacuzzi, avec une femme au visage caviardé, assortie de cette légende : « Billy le malin ! @BillClinton à la cool, complètement détendu. Il était loin de se douter de ce qui l’attendait. » Abigail Jackson, vice-porte-parole de la Maison-Blanche, s’en est prise à la chaîne MS Now (ex-MSNBC) où des victimes se « plaignaient » des caviardages : « Pourquoi ils ne parlent pas de Bill ? »
Laura Loomer, influenceuse et proche de Trump, a écrit : « J’ai hâte de voir les médias parler sans cesse de comment @BillClinton était presque nu dans une piscine avec Epstein & Ghislaine Maxwell. Mais on sait tous qu’ils ne montreront pas ces photos à la télé, ils n’en parleront même pas. Ils veulent juste “attraper Trump”. » Nick Sorter, autre influenceur MAGA, a écrit : « Une nouvelle photo de Bill Clinton en train de nager avec Ghislaine Maxwell et une victime potentielle et/ou une mineure. Conformément à la loi sur la transparence des dossiers Epstein, le Département de la Justice a reçu pour instruction spécifique de ne masquer que les visages des victimes et/ou des mineures. C’est assez accablant pour Bill Clinton. »
Bill Clinton n’a jamais été accusé d’abus par les victimes. Dans son livre Citizen: My Life After the White House de 2024, l’ancien président a écrit : « Au bout du compte, même si ça m’a permis de voir le travail de ma fondation, voyager à bord de l’avion d’Epstein ne valait pas les années de questions qui ont suivi. J’aurais voulu ne jamais le rencontrer. » Angel Ureña, son porte-parole, a réagi aux photos : « La Maison-Blanche n’a pas caché ces fichiers pendant des mois pour les balancer un vendredi soir tard pour protéger Bill Clinton. Il s’agit de se protéger de ce qui va arriver, ou de ce qu’ils vont tenter de cacher à tout jamais. Donc ils peuvent publier autant de photos floues qui ont plus de 20 ans qu’ils veulent, mais ça n’a rien à voir avec Bill Clinton. »
« Une violation flagrante de la loi »
Les instigateurs de la loi sur la Transparence dans les dossiers Epstein, eux, ne décolèrent pas. Dès jeudi, Thomas Massie, le coauteur républicain, avait déclaré dans une vidéo sur X : « Si on obtient beaucoup de documents le 19 décembre et qu’ils ne contiennent le nom d’aucun homme accusé de crime sexuel ou de trafic sexuel ou de viol ou rien de tout cela, alors nous saurons qu’ils n’ont pas livré tous les documents, c’est aussi simple que ça. » Les victimes savent que les dossiers contiennent au moins vingt noms.
Vendredi soir, Ro Khanna, le coauteur démocrate, a accusé dans une vidéo sur X le DOJ de n’avoir « pas obéi à la loi » en ne postant pas l’intégralité des documents. Il prévient que les fonctionnaires responsables pourraient être destitués, rendus coupables d’outrage au Congrès ou déférés en justice. Massie a confirmé : « Malheureusement, la publication des documents d’aujourd’hui contrevient gravement à l’esprit et à la lettre de la loi. »
Ce qui est publié est en outre très largement caviardé. « Ils doivent au Congrès et aux Américains une explication pour chaque caviardage, a dit Ro Khanna. La loi est très claire : chaque caviardage doit être justifié par écrit. » Il relève en particulier les 119 pages noircies du grand jury de New York, « alors qu’un juge fédéral avait ordonné (au DOJ) de publier ces documents ».
Ces 119 pages, identifiées sous le nom « Grand Jury – NY » et placées à la fin du volume 3, ne sont qu’un interminable rectangle noir. Robert Garcia, représentant et principal démocrate de la commission de surveillance de la Chambre, a aussi déclaré : « C’est une violation flagrante de la loi. Ils n’ont pas fourni ce qu’ils étaient censés fournir, à savoir tous les fichiers, aujourd’hui, de manière que le public puisse y effectuer une recherche. » Chuck Schumer, le chef de la minorité démocrate au Sénat, a aussi demandé plus de clarté sur ce qui avait été noirci : « Se contenter de publier une montagne de pages caviardées va à l’encontre de l’esprit de transparence et de la lettre de la loi. »
La loi permet au DOJ de garder certains documents secrets, s’ils contiennent des informations personnelles sur les victimes, montrent des actes pédophiles ou pourraient « fragiliser une enquête fédérale ou une procédure judiciaire en cours ». Mais elle lui interdit de le faire « sur la base de l’embarras (qu’ils pourraient causer), de l’atteinte à la réputation ou de la sensibilité politique ». Elle lui demande aussi de signaler toutes les modifications et « une liste de tous les responsables gouvernementaux et des individus politiquement exposés nommés ou auxquels il est fait référence dans les documents rendus publics ». « Ce n’est rien d’autre qu’une opération de camouflage pour protéger Donald Trump de son passé peu reluisant », a estimé Chuck Schumer, accusant le gouvernement de « tout faire pour cacher la vérité ».
Les victimes entre soulagement et colère
Les victimes, elles, sont partagées. Pour Annie Farmer, dont la plainte au FBI pour « pédopornographie », déposée en 1996 et jamais prise au sérieux, est comprise dans ce lot, c’est un soulagement. Avant la mise en ligne, Marina Lacerda, autre victime, avait exprimé sur la chaîne d’information MS Now sa crainte que les « hommes riches et puissants » soient encore protégés, au détriment des victimes. « Ils viennent de prouver qu’on avait raison », a déclaré Jess Michaels, engagée aux côtés d’autres victimes d’abus d’Epstein.
Liz Stein a dénoncé un procédé « éhonté » : « Nous sommes prêtes à supporter ce stress pour que tout sorte… Nous voulons que les auteurs des faits soient traduits en justice. »
Toutes assurent qu’il y a « des hommes incroyablement puissants dans ces dossiers, dont les noms ne sont pas sortis », malgré un acte du Congrès. La Maison-Blanche s’est targuée d’être « le gouvernement le plus transparent ». Mais ce premier lot ne contient aucune révélation. Et les documents les plus attendus – notamment ceux susceptibles de nommer de nouveaux auteurs présumés d’abus – n’y figurent pas. La transparence attend toujours.

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