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Purge à Washington : la longue liste des responsables écartés par Trump

Purge à Washington : la longue liste des responsables écartés par Trump

Depuis son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump multiplie les licenciements et les révocations pour remodeler l’État fédéral. Près d’un an après, « Le Point » récapitule l’ampleur d’une restructuration qui touche tous les secteurs.

«You’re fired. ». La célèbre réplique de l’émission de télé-réalité de Donald Trump The Apprentice a rarement eu autant de sens que depuis le début de son second mandat. En moins d’un an, le président des États-Unis a multiplié les évictions, limogeant, poussant vers la sortie ou marginalisant celles et ceux qui le gênent.

Défense, armée, santé, justice… Le Washington Post a recensé un chiffre fou : en un an, pas moins de 300 000 employés américains contraints de quitter la fonction publique fédérale. Ces évictions ne concernent pas seulement des figures symboliques ou des hauts responsables : plusieurs autres décomptes parus dans la presse outre-Atlantique ou publiés par des syndicats de fonctionnaires confirment que des dizaines de milliers d’agents fédéraux ont été congédiés, poussés à la démission ou placés sous la menace d’un renvoi, dans le cadre d’une vaste entreprise de restructuration menée au nom de la « lutte contre l’État profond » et de l’« efficacité gouvernementale ». Certaines de ces décisions ont depuis été suspendues ou annulées par la justice. Mais l’offensive de l’administration Trump, qui concerne des secteurs multiples, dessine une stratégie assumée : prendre le contrôle d’institutions jugées hostiles, affaiblir les contre-pouvoirs et remodeler l’État fédéral à l’image de son projet politique.

La Défense

Parmi les secteurs concernés, la défense américaine est l’une des principales branches visées. Dès janvier 2025, l’amirale Linda Fagan, commandante des garde-côtes américains et première femme à diriger une branche des forces armées, est licenciée en raison entre autres de « l’importance excessive » qu’elle accorde à la diversité, et d’une « érosion de la confiance » à son endroit. En février, plusieurs noms suivent, à commencer par celui du général Charles Q. Brown, chef d’état-major de l’armée américaine nommé à ce poste par Joe Biden… Et contre lequel l’actuel secrétaire américain de la Défense Pete Hegseth militait déjà en novembre 2024 avant de prendre la tête du Pentagone – considérant notamment qu’il fallait que tout haut responsable militaire « associé à quelque politique woke de merde, pro diversité, égalité et inclusion, que ce soit » s’en aille. L’homme, surnommé « C.Q », est remplacé par Dan Caine, protégé de Donald Trump.

Sont également remerciés l’amirale Lisa Franchetti, numéro un de l’US Navy, première femme à diriger la marine américaine et à faire partie de l’état-major interarmées, ainsi que le général James Slife, numéro deux de l’armée de l’air, mais aussi plusieurs avocats militaires de l’armée de terre, de l’air et de la marine (les juges-avocats généraux, ou JAG, qui sont censés conseiller les commandants sur le respect du droit, tout particulièrement en matière de la légalité des ordres présidentiels). La presse américaine nomme ce funeste épisode « la purge du Pentagone ». Et celui-ci ne s’arrête pas là. Au printemps, la vice-amirale Shoshana Chatfield, représentante américaine à l’Otan, puis Timothy Haugh, l’homme à la tête de l’Agence nationale de la sécurité (National Security Agency, NSA) et des opérations de cyberdéfense du Pentagone, mais aussi la numéro deux du NSA Wendy Noble sont poussés vers la sortie. En mai, sur fond de « Signalgate », le conseiller à la sécurité nationale Mike Waltz quitte lui aussi ses fonctions, et devient l’un des rares « recasés » par le président américain, en prenant un poste d’ambassadeur des États-Unis à l’ONU.

La « purge du Pentagone » se poursuit à l’été 2025, avec les départs du renseignement militaire du général Jeffrey Kruse et de deux autres hauts responsables : la vice-amirale d’escadre Nancy Lacore, cheffe de la réserve de la marine, et le contre-amiral Milton Sands, chef du commandement des opérations spéciales navales. Dans un rapport sur les frappes en Iran qui a par la suite fuité dans la presse, le premier avait contredit le discours officiel visant à assurer que le programme nucléaire iranien avait été annihilé par les frappes du 22 juin.

La santé

Autres marottes du locataire de la Maison-Blanche, la science et la santé sont elles aussi attaquées depuis son retour au pouvoir. Le cas des centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC), principales agences sanitaires fédérales du pays, est emblématique. En août, Susan Monarez, directrice des CDC – pourtant – nommée à ce poste par Donald Trump, est limogée. Ses avocats accusent Robert Kennedy Jr, le notoirement antivax et complotiste secrétaire à la Santé, « d’instrumentaliser la santé publique à des fins politiques et de mettre des millions d’Américains en danger ». D’après eux, Susan Monarez a été ciblée, car elle a refusé de renvoyer plusieurs cadres médecins experts de l’agence fédérale et d’avaliser des « directives sans base scientifique, et imprudentes ».

Le haut fonctionnaire Demetre Daskalakis, responsable de la vaccination aux CDC, annonce dans la foulée sa démission. Dans un long message publié sur X, il dénonce les pressions de la nouvelle administration américaine pour « générer des politiques et des documents ne reflétant pas la réalité scientifique », et martèle que « les organisations chargées de la santé publique ne devraient pas avoir à manipuler leurs analyses et leurs directives pour les aligner sur des annonces mal réfléchies annoncées dans des vidéos mal scénarisées ou des publications X longues d’une page ».

Certains médecins que Susan Monarez avait refusé de licencier lui emboîtent le pas en signe de protestation, dont le directeur du Centre national d’immunisation et des maladies respiratoires, la directrice médicale des CDC et le directeur du Centre national pour les maladies infectieuses émergentes et zoonotiques. Mi-août, quelque 600 agents sont aussi définitivement limogés. Ce nettoyage donne suite à une attaque à l’arme à feu contre le siège des CDC à Atlanta ayant fait un mort, et qui a poussé plusieurs dizaines d’employés à signer une lettre ouverte accusant le ministre de la Santé de les mettre en danger en propageant de fausses informations. Rebelote à l’automne, où 600 employés restent licenciés à date du 13 octobre, après une vague de 1 300 renvois puis de 700 réintégrations quelques jours plus tôt. Le tout, couplé à des coupes budgétaires, fragilise évidemment le pays face à de futures potentielles épidémies.

La science

Trump en veut aussi à la science. Dès février, l’Agence fédérale de gestion des situations d’urgence (Federal Emergency Management Agency, Fema), l’institution qui assure l’arrivée des secours en cas d’urgence et qui prend en charge les catastrophes naturelles et liées à l’activité humaine, est prise pour cible. Il faut rappeler que, dès son retour au pouvoir en janvier, le 47e locataire de la Maison-Blanche a mis l’accent sur la nécessité d’une refonte radicale de l’agence, évoquant même sa possible « suppression pure et simple ».

Dès février, donc, 1 000 agents (sur 25 000) tombent sous les coups du ministère de l’Efficacité gouvernementale, le Doge. Une trentaine d’autres suit en août, après avoir critiqué publiquement l’administration Trump dans un courrier intitulé « Déclaration de Katrina » envoyé vingt ans après l’ouragan meurtrier du même nom. Dans la foulée, là aussi, des coupes budgétaires sont annoncées.

En novembre, c’est le chef de l’agence par intérim David Richardson, en poste depuis six mois seulement, qui démissionne. Inexpérimenté, il avait tant bien que mal succédé à Cameron Hamilton, lui-même évincé par la ministre de la Sécurité intérieure Kristi Noem après avoir exprimé un désaccord avec Donald Trump. « La démission de Richardson montre que les objectifs du gouvernement portent leurs fruits. Trump et ses partisans dans les organisations conservatrices, telle que la Heritage Foundation, cherchent à décrédibiliser et à détruire les institutions fédérales et le secteur public en général en coupant massivement les financements, en licenciant les agents, et en réduisant leurs missions de service public », analyse auprès de nos confrères de Ouest-France Michael Stambolis-Ruhstorfer, sociologue des sciences et maître de conférences à l’université Toulouse-Jean Jaurès.

L’Administration d’observation océanique et atmosphérique (National Oceanic and Atmospheric Administration, NOAA), chargée pour sa part de l’analyse du climat, de la conservation des océans et des prévisions météo, fait elle aussi les frais du Doge. Dès le printemps, plusieurs centaines d’employés, dont de nombreux encore en période d’essai, sont licenciés. Katherine Calvin, scientifique en chef de la Nasa et par ailleurs coprésidente du Giec et chercheuse sur le climat, est également écartée par l’administration Trump en mars.

La justice

La justice n’est pas épargnée. Dès le retour à la Maison-Blanche du milliardaire de 79 ans sont limogés plus d’une dizaine d’avocats du ministère de la Justice américain. Leur tort ? Ils ont eu le malheur de travailler avec le procureur spécial Jack Smith, qui a inculpé Donald Trump dans l’assaut du Capitole, pour avoir illégalement cherché à garder le pouvoir après avoir perdu l’élection de 2020 – lui-même a quitté le département dix jours avant l’investiture.

En juillet, c’est à une autre personnalité qui a passé une décennie au parquet de Manhattan et qui a défié l’administration Trump que le président s’en prend : Maurene Comey, procureure notamment impliquée dans la procédure pénale contre le criminel sexuel Jeffrey Epstein, mais aussi et surtout fille de la bête noire du chef d’État James Comey (l’ex-directeur du FBI, qu’il avait limogé en 2017).

Deux mois plus tard, c’est la procureure fédérale en chef par intérim de Sacramento Michele Beckwith, en poste depuis la démission de son supérieur qui avait été nommé par Biden, qui est limogée. Une éviction qui survient six heures après qu’elle a lancé un avertissement à Gregory Bovino, chef de la police des frontières et visage californien de la répression de l’immigration du président Trump, en lui rappelant de respecter la Constitution lors de ses opérations de contrôle. En décembre, huit juges chargés des questions d’immigration à New York sont à leur tour remerciés. D’après le New York Times, avant ces licenciements, quelque 90 juges chargés de ces questions avaient déjà été congédiés dans l’ensemble du pays (sur 600 en tout environ).

Les agences indépendantes et la diplomatie

Donald Trump s’attaque aussi aux institutions pourtant conçues pour échapper aux cycles électoraux, notamment aux agences indépendantes. Dès la nuit du 24 janvier, au cours d’un limogeage massif qualifié ultérieurement par certains commentateurs de « purge du vendredi soir », le locataire de la Maison-Blanche annonce évincer 17 inspecteurs généraux – qui sont censés exercer une fonction de surveillance indépendante au sein des agences fédérales, pour garantir la transparence et la responsabilité des opérations gouvernementales. Ces fonctionnaires intentent une action en justice, et une juge fédérale statue, fin septembre, qu’ils ont été illégalement congédiés… Mais refuse de les réintégrer et assure que le président a le pouvoir de les renvoyer de nouveau. Sont concernés les ministères de la Défense, des Affaires étrangères, du Logement et du Développement urbain, de l’Énergie, des Transports et des Anciens combattants.

En février, Donald Trump démet le patron de l’Agence de protection des consommateurs américains et de lutte contre les mauvaises pratiques financières (le Consumer Financial Protection Bureau, CFPB), Rohit Chopra. Ce haut fonctionnaire proche des démocrates avait été nommé en 2021 pour cinq ans. Le CFPB est par la suite mis en sommeil. En parallèle, 350 agents travaillant à l’Agence nationale de sécurité nucléaire (National Nuclear Security Administration, NNSA) sont licenciés, et si la plupart des renvois sont annulés, 28 demeurent congédiés. Le syndicat professionnel de la sécurité aérienne assure aussi que l’Agence fédérale de l’aviation (Federal Aviation Administration, FAA) a supprimé « plusieurs centaines de postes ». Dernières victimes des coupes de février : plusieurs collaborateurs de l’ex-présentateur de télé-réalité – Jose Andres du Conseil présidentiel sur le sport, la forme physique et la nutrition ; Mark Milley du Conseil consultatif national sur les infrastructures ; Brian Hook du Centre Wilson pour les chercheurs ; et Keisha Lance Bottoms du Conseil présidentiel pour les exportations.

En mars, Rebecca Slaughter et Alvaro Bedoya, les deux membres démocrates de la Commission fédérale du commerce (Federal Trade Commission, FTC), sont remerciés. En avril, Gwynne Wilcox, qui siégeait Conseil national des relations de travail (National Labor Relations Board, NLRB, chargé de veiller au bon respect du droit syndical et d’enquêter sur les pratiques illégales dans le monde professionnel), est écartée. Tout comme Willie Phillips, commissaire de la Commission fédérale de régulation de l’énergie (Federal Energy Regulatory Commission, FERC), qui explique par la suite qu’il avait l’intention de démissionner avant que la Maison-Blanche ne lui demande de le faire.

L’Agence des États-Unis pour le développement international (United States Agency for International Development, ou USAID), devenue symbole des effets de l’acharnement de l’administration Trump, est quant à elle définitivement démantelée en juillet. Après le gel des financements, l’intégralité des employés de l’agence est contrainte de cesser ses activités. Un mois plus tard, c’est le Bureau des statistiques du travail (Bureau of Labor Statistics, BLS) qui est ciblé : après un rapport défavorable à la présidence, sa cheffe des statistiques de l’emploi Erika McEntarfer est renvoyée. Toujours en août, le membre de la Commission américaine du transport de surface (National Surface Transportation Board, NSTB) Robert Primus est à son tour écarté, quelques mois après le limogeage du vice-président du NSTB, Alvin Brown. Ils étaient les deux seuls membres noirs à des postes clés dans l’agence, et ont depuis dénoncé des licenciements discriminatoires.

Toute fin décembre, l’administration Trump vise la diplomatie, débarquant 29 agents, dont plusieurs ambassadeurs. Si le département d’État assure au Guardian que ces départs relèvent de « procédure standard », d’autres sources suggèrent au quotidien britannique qu’un motif politique n’est pas étranger à la décision de rappeler ces ambassadeurs. Ces envoyés sont en effet « des représentants personnels du président », et le dirigeant de la première puissance économique souhaite s’assurer qu’ils soient plus alignés sur son mot d’ordre « America first », pointent au Guardian ces sources. L’Afrique est le continent le plus touché par ces limogeages, avec le départ de représentants diplomatiques de 14 pays. Cette vague de départs rappelle celle de janvier dans le secteur, qui avait suivi de très près le retour au pouvoir du septuagénaire.

La culture

Autre secteur ciblé par Donald Trump : le monde de la culture. En février, juste après sa réinstallation à la Maison-Blanche, il limoge l’archiviste des États-Unis Colleen Shogan, première femme à occuper ce poste, sur fond de conflit avec l’Administration nationale des archives et des documents (National Archives and Records Administration, Nara). En mai, c’est Carla Hayden, responsable de la Bibliothèque du Congrès, qui accueille la plus vaste collection de livres au monde, qui est remerciée par e-mail. Nommée par Barack Obama en 2016, elle occupait une fonction normalement apolitique et aurait dû quitter son poste un an plus tard.

En octobre, le président des États-Unis limoge six agents de la Commission des beaux-arts. Indépendante, celle-ci devait examiner certains récents projets du dirigeant américain, dont un arc de triomphe pour les rues de Washington, un « Wall of Fame » pour tous les présidents américains (sauf Joe Biden), ou encore une salle de bal à 300 millions de dollars dans la Maison-Blanche.

Résistance

La volonté de Donald Trump ne suffit pas toujours. Malgré sa stratégie de mise au pas, le président se heurte encore à des résistances et échoue, dans certains cas, à écarter ses cibles. Cas emblématique de ces résistances, Lisa Cook, gouverneure de la Fed, est parvenue à se rebiffer contre sa tentative de limogeage en août. Début octobre, la Cour suprême a temporairement bloqué la tentative du président de la démettre immédiatement de ses fonctions. En janvier 2026 doit avoir lieu une audience pour que le gouvernement présente ses arguments. D’ici là, Lisa Cook reste en poste.

Fin novembre, le septuagénaire a essuyé un nouveau revers, alors que les inculpations de deux de ses adversaires politiques de Trump, la procureure générale de l’État de New York Letitia James, et l’ancien patron du FBI James Comey, ont été annulées pour vice de procédure. Autant de preuves des limites du pouvoir présidentiel.