Il y a 36 ans, Washington lança une opération de très grande envergure pour mettre le dictateur panaméen hors d’état de nuire. Parmi les armes utilisées, le heavy metal.
S’emparer d’un dictateur sud-américain, les Américains en ont l’expérience, sinon l’habitude. À Washington, personne n’a oublié l’opération Nifty Package. Traduction : colis futé. Le colis en question avait pour nom Manuel Noriega et en décembre 1989, cet ami des Américains, ancien informateur grassement payé de la CIA, avait tout l’air d’un colis piégé.
Certains points de comparaison sont frappants. Déjà, du côté de l’homme fort de Panama, il était question d’alliances durables et juteuses avec les cartels de la drogue, Medellin notamment, sources de sa fortune astronomique. Déjà, ses alliances avec les pires ennemis des États-Unis, Cuba, Libye, sandinistes du Nicaragua, donnaient l’impression que le locataire de la Maison-Blanche, George H. W. Bush, était le dindon de la farce.
La brouille couvait depuis plus d’un an et malgré les avertissements lancés, Noriega n’en faisait qu’à sa tête. Annulation des résultats de l’élection présidentielle, autoproclamation de sa propre personne, déclaration d’un état de guerre envers les États-Unis. Taxé de faiblesse, un comble, alors que le Mur venait de tomber et que l’Amérique était devenue le leader incontesté d’un monde unipolaire, Bush Sr, qui connaissait bien Noriega, compte tenu de son passé de directeur de la CIA, rappela la bonne et vieille doctrine Monroe qui veut qu’on fait preuve d’un minimum de loyauté dans le pré carré sud-américain de Washington.
Opération « Just Cause »
Pour justifier une opération extérieure, l’Histoire enseigne qu’il suffit d’un prétexte, n’importe lequel. Il eut pour nom Robert Paz, un lieutenant des Marines tué lors d’un contrôle à un barrage routier de la FDP, la Force de défense du Panama. Sa mort fut déclarée le 16 décembre. Les États-Unis, l’arme au pied, attaquèrent le 20.
La différence est dans l’ampleur de l’opération. En 1989, ce fut une véritable invasion du pays – plus petit il est vrai que le Venezuela – que Washington déclencha sous le nom de code Just Cause. Une cause juste, comme toutes les causes, il va de soi, des États-Unis. Et les objectifs affichés de décliner ce bon droit : défense des 35 000 citoyens américains présents au Panama, lutte contre le trafic de drogue, sécurisation de la neutralité du canal, et, last but not least, défense de la démocratie et des droits de l’homme. Vingt-huit ans après le fiasco de l’expédition de la baie des Cochons à Cuba, quatorze ans après la retraite piteuse du Vietnam, les États-Unis étaient de retour. Près de 30 000 soldats, dont 13 000 déjà stationnés dans la zone du canal de Panama, 300 avions, une division aéroportée… Le bilan serait léger : 24 tués, 325 blessés, mais plus lourd pour les Panaméens, entre 1 000 et 4 000 victimes.
Un million de dollars : ce fut la récompense promise pour tout renseignement qui conduirait à l’arrestation du dictateur dont la résidence avait été prise, sans coup férir. Que lui restait-il ? Se réfugier dans l’ambassade d’un pays ami, Cuba, Libye, Nicaragua ? Les Rangers prirent les devants. Noriega en appela à la clémence papale, au nonce, dont la légation bénéficiait du statut diplomatique. Certes, le Saint-Siège avait quelques réserves sur les fréquentations cartellistes de Noriega, mais l’enseignement divin commande de ne pas fermer la porte à qui demande l’hospitalité.
Lorsqu’il s’y fut retranché le 24 décembre avec 32 autres membres du régime renversé, débuta alors Nifty Package, opération dans l’opération, qui dura quelques jours et prit la forme d’une guerre musicale. Il était en effet délicat de lancer un assaut militaire chez le nonce. La section des opérations psychologiques décida donc, c’était la partie « futée » de l’entreprise, de mettre à rude épreuve les nerfs de Noriega qui détestait la musique américaine, surtout le heavy metal.
Bruce, Bon, Led…
Jusque-là, calendrier oblige, le Southern Command Network, la radio de l’armée, avait diffusé de doux chants de Noël. La programmation changea du tout au tout avec des titres évocateurs. Bruce Springsteen (« Born to Run »), Bon Jovi (« Wanted Dead or Alive »), Funkadelic (« Electric Spanking of War Babies »), Ghostbusters (« Cleaning Up the Town »), Led Zeppelin (« In My Time of Dying »)… se transformèrent en armes de siège. Les trompettes de Jéricho avaient bien eu raison dans la Bible des murailles de la ville. Aujourd’hui, des playlists « Noriega » devenues cultes, mais parfois fantaisistes, perpétuent sur le Net cette guerre des décibels.
Il n’empêche : des murs de baffles transformèrent la paisible résidence vaticane en immense et permanente boîte de nuit. La musique connut un nouvel usage promis à une belle postérité : l’arme de torture psychologique. Cette tactique assourdissante avait aussi pour but d’obliger les occupants de la maison à recourir à des transmissions écrites. Or, les Américains en avaient le chiffre, grâce à un accord avec Crypto AG, une société suisse en cheville avec la CIA, qui leur avait permis déjà d’espionner les communications égyptiennes lors des accords de Camp David.
L’enfer dura trois jours et trois nuits. Au final, le nonce, qui n’en pouvait plus, obtint une trêve. Le Vatican envoya un évêque pour convaincre Noriega de se rendre. Un ballet diplomatique s’engage alors. L’Espagne, puis Cuba, se disent prêts à accueillir le dictateur. Condamnés dans leur intervention à l’Onu, les Américains, qui avaient installé un autre gouvernement, dirigé par Guillermo Endara, firent mine de ne plus considérer la capture de Noriega comme un objectif majeur. Les évêques du Panama demandèrent donc à Jean-Paul II de faire cesser cet asile diplomatique. On prétend que George H. W. Bush aurait écrit au pape pour faire pression sur lui.
Toujours est-il que le 3 janvier, cet épisode unique cesse enfin : Noriega décide de son plein gré de se rendre. Depuis la parution en 2017 des Espionnes racontent, de Chloé Aeberhardt, on connaît le rôle crucial joué par Martha Duncan. Cette membre de la DIA, l’agence de renseignement militaire américain, avait recruté Vicky Amado, la maîtresse de Noriega, laquelle a pris contact avec son amant pour le persuader de sortir de la résidence papale. Du hard rock, la voix d’une femme, les conseils de l’Église : voilà ce qu’il aura fallu pour que l’abominable Noriega accepte de se livrer aux Américains qui le condamneront à 40 ans de prison, le garderont incarcéré jusqu’en 2010 avant qu’il ne rejoigne les geôles du Panama où il est mort en 2017.

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