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Quand les Danois vendaient leurs territoires aux Américains

Quand les Danois vendaient leurs territoires aux Américains

L’ère coloniale des transactions immobilières est-elle révolue ? L’Amérique a bâti 40 % de son empire à coups de chèques. Donald Trump s’inscrit dans une tradition ancienne. Et le Danemark a déjà vendu !

Marco Rubio aurait confié, à huis clos, à des parlementaires américains qu’il n’y avait pas de plan d’invasion du Groenland mais juste l’orchestration d’une grosse pression pour inciter le Danemark à céder ce territoire de glace.

Le secrétaire d’État américain se croit donc dans un souk où l’on peut faire commerce d’un pays. Non, cette époque est révolue. On ne vend plus de territoires comme on vendait des terres.

L’évocation par Donald Trump d’un éventuel rachat du Groenland en 2019 – et sa résurgence récente sous une forme plus musclée – relève davantage du fantasme géopolitique anachronique que d’une diplomatie réaliste.

Car si le XIXe siècle fut celui des grandes cessions territoriales, le XXIe a définitivement clos cette parenthèse impériale. Retour sur une époque où les États-Unis construisirent méthodiquement leur domination continentale, chéquier à la main.

La Louisiane, matrice du « shopping territorial » américain

Tout commence en 1803 par ce qui reste le plus grand coup immobilier de l’Histoire. Napoléon Bonaparte, empêtré dans ses rêves caribéens qui tournent au cauchemar à Saint-Domingue et anticipant une nouvelle guerre avec Londres, lâche 2,1 millions de km² pour la bagatelle de 15 millions de dollars, comme le confirment les Archives nationales américaines. La Louisiane est soldée pour un prix de 18 dollars le kilomètre carré – une misère, même pour l’époque !

Il n’y avait pas eu de méthode spécifique d’appréciation du terrain. Une simple négociation bilatérale au doigt mouillé entre puissances, avec la signature d’un traité international. Les États-Unis ont payé en obligations d’État.

Les Archives nationales de Washington ont exposé, pour la première fois 2003, trois obligations de 2 000 dollars émises par le Trésor américain pour financer l’achat de la Louisiane à un Napoléon à court de liquidités. Le traité de cession, signé le 30 avril 1803 à Paris, avait permis aux États-Unis d’acquérir 2,1 millions de kilomètres carrés de terres à l’ouest du Mississippi. © (AP/Sipa)

En fait, selon la Library of Congress, les Américains ont emprunté aux banques européennes pour financer l’opération. Le traité a décrété un transfert de souveraineté. Aucune consultation des populations locales, évidemment. Les 100 000 habitants du territoire – majoritairement Amérindiens, créoles français et esclaves – découvrent qu’ils ont changé de nationalité comme on change de propriétaire.

Thomas Jefferson, pourtant strict quand il s’agit d’appliquer la Constitution, passe outre ses scrupules juridiques face à l’aubaine stratégique. L’affaire est ratifiée par le Sénat en octobre 1803, doublant instantanément la superficie des États-Unis.

L’Alaska, ou la revanche de Seward

En 1867, nouvelle razzia. William Seward, secrétaire d’État sous la présidence d’Andrew Johnson, négocie avec le diplomate russe Édouard de Stoeckl l’acquisition de l’Alaska pour 7,2 millions de dollars. Le traité conservé aux Archives nationales montre que le territoire coûte encore moins cher que la Louisiane : 4,74 dollars au km².

La presse ricane : « Seward’s Folly », « Seward’s Icebox », « Walrussia ». On découvrira plus tard que le ridicule ne tue pas les visionnaires : or, pétrole, position stratégique face à la Russie… L’Alaska deviendra le 49e État en 1959. Une aubaine.

Là aussi, ce sont les déboires financiers de la Russie qui poussent à cette vente hâtive. Selon l’Encyclopedia Britannica, après la guerre de Crimée, Moscou est exsangue et redoute que les Britanniques ne s’emparent du territoire en cas de conflit. Autant le vendre aux Américains.

Le traité est signé en pleine nuit, le 30 mars 1867, à 4 heures du matin, après une séance de négociations marathon. Le Sénat américain ratifie en avril, le président Johnson signe en mai, le transfert officiel intervient en octobre 1867. Là aussi, les populations ne sont pas consultées.

Les Îles Vierges, dernier achat du catalogue

La dernière grande transaction territoriale américaine remonte à 1917. Cette fois, c’est le Danemark qui se défait de ses Antilles : Saint-Thomas, Saint-Jean et Sainte-Croix sont cédées pour 25 millions de dollars en or. Soit environ 735 dollars le km² – l’inflation est passée par là ! On peut comprendre alors que ce précédent trotte dans la tête de Donald Trump.

Si on appliquait ce prix au Groenland, Donald Trump devrait débourser 1,6 milliard de dollars de 1917, soit environ 30 milliards de dollars actuels pour un territoire de 2,166 millions de kilomètres carrés. En fait, ce prix est dérisoire et ne tient pas compte de la valeur bien supérieure du Groenland à l’heure actuelle : une île qui regorge de métaux rares, d’uranium, de pétrole offshore, de zinc, d’or… qui étaient absents du calcul de 1917.

À cela, il faut ajouter sa situation stratégique : contrôle de l’Arctique, passages maritimes du Nord-Ouest, bases militaires face à la Russie, l’immense zone économique de pêche, sans parler de la compensation pour le Danemark et l’autodétermination des peuples autochtones qui ne peut plus être ignorée.

Bref, le Groenland est devenu hors de prix et, comme le répète son Premier ministre, Jens Frederik Nielsen, et la Première ministre du Danemark, Mette Frederiksen, il « n’est pas à vendre ».

Le référendum pour les métropolitains

Pourquoi le royaume du Danemark a-t-il cédé ses îles en 1917 ? La Première Guerre mondiale fait rage, le canal de Panama vient d’ouvrir (1914) et Washington craint que l’Allemagne n’annexe le Danemark puis n’utilise les îles comme base sous-marine dans les Caraïbes.

Le président Woodrow Wilson et son secrétaire d’État Robert Lansing font pression comme Donald Trump aujourd’hui : soit le Danemark vend, soit il risque une intervention militaire américaine. Le Danemark, neutre et vulnérable, n’a guère le choix. L’histoire bégaie décidément. Le président Trump évoque de nouveau la menace des bateaux russes et chinois pour s’emparer du Groenland…

Toutefois, en 1917, on ne néglige pas le droit des peuples. Ou du moins de certains peuples. L’affaire des Îles Vierges illustre, en vérité, l’hypocrisie coloniale. Le 14 décembre 1916, les Danois de la métropole votent sur la vente de « leurs » îles : 64 % d’approbation. Les 26 000 habitants des îles ne sont pas consultés.

Cynisme colonial

Le syndicaliste David Hamilton Jackson organise bien un vote officieux : 4 027 pour, 7 contre (99,83 %). Mais ce plébiscite n’a aucune valeur juridique.

En 1920, les insulaires obtiennent « la nationalité américaine » sans le statut de citoyens. La citoyenneté n’arrive qu’en 1927. En 1932, un acte complémentaire étend la citoyenneté à ceux qui n’étaient pas couverts par l’acte de 1927, notamment les natifs vivant à l’étranger. Et le droit d’élire leur gouverneur n’intervient qu’en 1970, soit 53 ans plus tard.

Aujourd’hui, ils ne votent toujours pas à la présidentielle américaine ! Ils peuvent participer aux primaires des Républicains ou des démocrates et élire un délégué sans droit de vote à la Chambre des représentants…

Le traité est signé en août 1916, ratifié en janvier 1917, le transfert effectif intervient le 31 mars. Bonus diplomatique pour Copenhague : Washington s’engage à ne pas contester l’extension des intérêts danois… sur l’ensemble du Groenland, revendiqué.

On voit ce qu’il en est des promesses américaines. Les Indiens en savent quelque chose. Entre 368 et 500 traités de paix furent signés entre 1778 et 1871, et pratiquement tous ont été violés d’une manière ou d’une autre.

Le Groenland, ou pourquoi cette époque est révolue

Le Groenland de 2025 n’a rien à voir avec l’Alaska de 1867. Territoire autonome depuis 1979, doté d’un Parlement et d’un gouvernement élus, il jouit du droit à l’autodétermination inscrit dans la charte des Nations unies. Ses 56 000 habitants ont massivement rejeté toute idée de cession dès 2019.

Washington n’a pas le monopole de ces tractations immobilières entre États. L’Europe a largement pratiqué ce genre d’arrangements. En 1721, la Russie achète la côte baltique à la Suède pour 2 millions d’efimoks – quatre tonnes d’argent –, offrant ainsi à Pierre le Grand sa fenêtre sur la mer. En 1662, l’Angleterre acquiert Dunkerque auprès de la France pour 400 000 livres sterling.

Plus pittoresque encore : l’aller-retour de Saint-Barthélemy entre la France et la Suède. Cédée en 1784 contre des droits commerciaux à Göteborg, l’île caribéenne est rachetée par Paris en 1877 pour 80 000 francs après un référendum local quasi unanime (347 voix contre 1).

Quand les Britanniques achètent Singapour

Ailleurs, le Royaume-Uni achète Singapour en 1824, le Brésil acquiert l’Acre bolivien en 1903 pour 2 millions de livres, l’Espagne brade ses dernières possessions du Pacifique à l’Allemagne en 1899. Mais ce sont bien les États-Unis qui ont transformé ces transactions épisodiques en stratégie systématique d’expansion continentale, construisant 40 % de leur territoire actuel à coups de chèques entre 1803 et 1917.

Le droit international moderne prohibe ces transactions coloniales. Toute tentative nécessiterait un référendum, l’accord du Parlement groenlandais, l’aval du Danemark, et probablement une consultation de l’Union européenne, à laquelle le Groenland, bien que territoire d’outre-mer, reste associé.

Les analystes évoquent des montants entre 500 milliards et 1 700 milliards de dollars pour tenir compte des ressources minérales, de la position stratégique arctique et de l’immensité du territoire. Mais le prix est accessoire : c’est le principe même qui est caduc.

Aujourd’hui, seule l’autodétermination des peuples fait loi. Les États-Unis ont construit leur puissance continentale en 70 ans de shopping territorial méthodique. C’est cette page que Donald Trump voudrait pouvoir signer de nouveau, comme le promoteur immobilier qu’il fut, et demeure au fond de lui.