Disparu le 7 février 1986, Cheikh Anta Diop demeure l’un des penseurs africains les plus influents du XXᵉ siècle. À l’occasion du 40ᵉ anniversaire de sa disparition, le Sénégal rend hommage à ce savant devenu une référence mondiale pour la compréhension de l’histoire africaine et de ses enjeux contemporains.
Égyptologue de renom, intellectuel humaniste, homme politique engagé, panafricaniste revendiqué…. le parcours et les apports du savant sénégalais Cheikh Anta Diop sont considérables et cela dans de multiples domaines. C’est cet héritage majeur et son influence considérable et durable dans le monde, notamment chez les panafricanistes, qui est célébré ce 7 février 2026, date du 40e anniversaire de sa disparition.
Parmi l’un des plus grands intellectuels africains du XXᵉ siècle, cet érudit a laissé une œuvre scientifique et intellectuelle incontournable. Non sans susciter de vives controverses, ses travaux de réhabilitation des civilisations noires africaines dans l’Histoire, ont eu une influence incontestable. Le président Bassirou Diomaye Faye a « souligné l’importance capitale des travaux scientifiques et des prises de position du savant, qui ont largement contribué à l’éveil des consciences africaines et à la réhabilitation de l’histoire du continent ».
Réhabiliter la place de l’Afrique dans l’Histoire
Né le 29 décembre 1923 à Thieytou (Sénégal), Cheikh Anta Diop est un brillant étudiant qui vient poursuivre ses études, en double cursus (sciences et sciences sociales), en France. Il est alors marqué par la vision eurocentrée de l’Histoire de l’époque selon laquelle les Africains n’auraient pas de civilisation. « Cette idée lui étant insupportable, il va consacrer son travail de recherche à la rectifier et à réhabiliter l’histoire africaine noire et l’Africain. Il assure que l’on ne peut pas comprendre l’humanité sans prendre comme point de départ l’Afrique », explique Aboubacry Moussa Lam, historien et égyptologue, assistant universitaire du chercheur de 1982 à 1986. Ainsi, il contribue à « l’élaboration d’une conscience africaine et à la décolonisation du narratif de l’Histoire », souligne-t-il.
Dans ses travaux, il va s’attacher à prouver que l’Égypte ancienne, berceau de l’humanité, était une civilisation négro-africaine, en démontrant « la parenté culturelle, linguistique et des structures sociales ainsi que par la couleur de peau noire », rapporte Mbaye Thiam, historien et archiviste à l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD), auparavant Université de Dakar qui est renommée à la mort du savant en 1987. Cette théorie d’« unité culturelle de l’Afrique » est exposée dans son premier ouvrage majeur « Nations nègres et culture. De l’antiquité nègre égyptienne aux problèmes culturels de l’Afrique », publiée en 1954. Mais dans un contexte colonial, ses idées passent mal et suscitent de vifs débats. Sa thèse ne sera validée qu’en 1960 et il devra attendre 1980 pour pouvoir enseigner, le jury de l’époque essayant de l’empêcher de propager ses idées. Encore aujourd’hui, bien que son influence et ses apports soient incontestables, les théories de Cheikh Anta Diop sont toujours contestées par certains scientifiques, notamment la parenté linguistique ou la pigmentation de la peau.
Revenu à Dakar à l’indépendance du pays, il est d’abord assistant à l’Institut fondamental d’Afrique noire (IFAN), où il va créer le premier laboratoire africain de datation au carbone 14 à l’université de Dakar qu’il dirigera de 1966 à 1986. Entre-temps, l’égyptologue devient finalement professeur en 1981 et publie un autre de ses ouvrages essentiel : « Civilisation ou barbarie ». Il participe également au grand projet de l’Unesco de rédaction de l’ « Histoire générale de l’Afrique » (1970).
Figure du panafricanisme
Son engagement scientifique étant indéniablement lié à son engagement politique. « Pour Cheikh Anta, défendre l’Afrique et les civilisations noires dépend en grande partie de la réussite ou non du projet scientifique de restitution de la vérité historique sur l’Égypte ancienne et son implication dans la civilisation universelle. La réappropriation de notre histoire est donc bien une démarche scientifique pour fonder un projet politique » détaille Mbaye Thiam. L’homme crée plusieurs partis au Sénégal, dont le Rassemblement national démocratique (RND) en 1975, cela malgré l’interdiction du multipartisme à l’époque. Il contribuera ainsi à la démocratisation de la vie politique sénégalaise. Opposant à Léopold Sédar Senghor et Abdou Diouf, c’est un anticolonialiste et un panafricaniste revendiqué. Dans son manifeste « Les fondements économiques et culturels d’un Etat fédéral d’Afrique noire » (1960), le savant défend la création d’un État fédéral d’Afrique. Selon lui, seule l’unité politique du continent peut permettre son développement.
« Ce manifeste politique est un ouvrage clé dans le sens idéologique : il y partage sa vision d’un panafricanisme des peuples dont l’origine s’appuie sur l’unité et la parenté culturelle des Africains, qui doit déboucher sur une unité politique par la création d’un État fédéral d’Afrique pour enfin se répercuter au niveau économique. C’est pour cela qu’il était contre la création de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cedeao) qui elle partait de l’économie comme base commune » détaille Souleymane Gueye, délégué général du Front pour une révolution anti-impérialiste, populaire et panafricaine (FRAPP), qui partage ce même positionnement.
« Cheikh Anta Diop est une référence pour les militants panafricanistes du monde entier, tout le monde se revendique de son héritage » assure ce fils d’un ancien responsable du parti de Diop. Les œuvres de l’égyptologue sont en effet devenues des ouvrages clés dans les études africaines e ses thèses sont développées par des chercheurs en Afrique, aux États-Unis et dans les Caraïbes notamment. Le militant panafricain se souvient avoir lu « Nations nègres et Culture » quand il était collégien. « C’est la première figure politique que j’ai connu. Mon père avait ses livres mais il me disait que je ne pouvais pas les lire car ils étaient trop complexes. J’ai donc vu ça comme un défi. Je l’ai ensuite relu après le bac ».
Revaloriser le patrimoine
À l’occasion du 40e anniversaire de la mort du savant, plus que jamais ses « disciples » se mobilisent pour revaloriser ses travaux et rendre hommage à cette figure qui appartient à la mémoire collective. Des associations et organisations, dont le FRAPP, interviennent ainsi régulièrement dans les écoles pour préserver ce précieux héritage. Comme chaque année depuis 2015, une marche annuelle s’organise du 1er au 5 février entre Dakar et Thieytou (150 km) pour rendre hommage et vulgariser l’héritage scientifique, culturel et intellectuel de Cheikh Anta Diop. Des étapes sont prévues dans des écoles tandis que des conférences et échanges ont lieu en fin de parcours. Une centaine de participants dont des ressortissants d’Haïti, du Bénin et du Congo, avaient répondu présent cette année. « Il faut éviter l’oubli car Cheikh Anta Diop fait partie du patrimoine universel de l’Afrique. Il est important de le rendre populaire et accessible, il ne doit pas seulement être lu par les intellectuels et l’élite » défend Cheikh Ousmane Diallo, chargé de communication de la marche. Pour le jeune sénégalais lire « Nations nègres et Culture » a été une claque. « J’ai eu l’impression d’avoir été comme endormi avant. Cet ouvrage m’a permis d’ouvrir les yeux et de comprendre l’importance de l’Afrique, de notre culture africaine et de nos ancêtres. Cela m’a aidé à assumer ma posture aux yeux du monde c’est-à-dire ne pas être complexé et au contraire fier de ma couleur de peau et de mon identité » revendique-t-il.
Si le nom de Cheikh Anta Diop fait consensus au Sénégal, ses ouvrages sont peu lus et son parcours souvent méconnu dans le pays. Ses œuvres ne sont toujours pas étudiées dans le programme scolaire. « Un manque évident », selon Souleymane Gueye qui, à l’image de militants panafricanistes et universitaires sénégalais, réclame leur inscription dès l’élémentaire ». « On ne se rend pas compte du trésor que l’on a, au-delà même d’être une fierté nationale. Parfois on se dit qu’il est plus reconnu à l’extérieur » déplore M. Gueye.
Depuis plusieurs années, une réflexion sur la réhabilitation de ce patrimoine à travers la création d’un musée dans la maison où le chercheur a vécu et élaboré ses travaux de septembre 1960 à 1986, à Dakar, a lieu.
Annoncé en décembre 2023 par l’ancien Premier ministre à l’occasion du centième anniversaire du scientifique, le projet a depuis été reporté mais reste toujours d’actualité. « Il ne s’agit pas de faire un simple musée biographique. Les aspects multidimensionnels du projet rendent sa mise en œuvre très complexe, mais pas impossible », assure El Malick Ndiaye, directeur du musée Théodore Monod et chef du département des musées de l’IFAN, l’une des institutions impliquées. En effet, la richesse du legs de Cheikh Anta Diop est impressionnante. « Il y aura un espace familial concernant sa vie, l’époque etc ; un autre pour la composante politique sur son engagement et le panafricanisme, et enfin l’aspect scientifique qui pourra être divisé entre plusieurs pôles pour exposer ses travaux scientifiques » dévoile le directeur de musée.
Un institut pour la formation et le partage des savoirs est également à l’étude afin de « vulgariser, rassembler, ouvrir le débat et servir de point focal pour les chercheurs ». Selon lui, ce musée est « une nécessité » : « Je ne peux pas concevoir qu’au XXIe siècle et dans son propre pays, l’on ne fasse pas quelque chose de sa maison qui est un espace de mémoire. Cela est vital pour la société, la mémoire et la science » appuie-t-il.

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