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Que savons-nous de la Chine d’aujourd’hui ?

Que savons-nous de la Chine d’aujourd’hui ?

LA CHRONIQUE DE GÉRARD ARAUD. Pouvoir renforcé, croissance menacée : comment la reprise en main autoritaire de Xi Jinping plonge la Chine dans une opacité lourde de risques.

Le pouvoir communiste chinois cultive le mystère sans que la population n’ait d’autre explication que la langue de bois la plus convenue ou les supputations les moins informées. La Chine offre aujourd’hui une image exemplaire de cette opacité.

Que s’y passe-t-il donc aujourd’hui ? Question légitime puisque, derrière la sérénité de façade du pouvoir, il est impossible de ne pas sentir les tensions au plus haut niveau de l’État. On se souvient, à cet égard, de l’expulsion, devant les caméras, de l’ancien président Hu Jintao de la séance de clôture du Congrès du Parti communiste en octobre 2022. Au même moment, plusieurs de ses proches étaient écartés des plus hautes instances dans ce qui s’apparentait à une véritable épuration au sommet. La kremlinologie à la sauce chinoise n’est pas plus sûre que la soviétique, mais les commentateurs y ont vu la victoire définitive de la ligne politique de Xi Jinping, nationaliste, idéologique et centralisée aux dépens de rivaux plus modérés et plus ouverts sur l’Occident.

Ce n’était qu’une étape d’une reprise en main globale du pays. Xi l’avait inaugurée en lançant, dès 2012, une vaste campagne qui, sous le prétexte de la lutte contre la corruption, avait justifié des procès spectaculaires de hauts dignitaires, conclus par des condamnations sévères jusqu’à la peine de mort. À un niveau inférieur, plus de deux millions de personnes auraient été sanctionnées dans ce cadre. Après la domestication du Parti, celle des entrepreneurs : la « disparition » pendant trois mois, en 2020-2021, de Jack Ma, le richissime fondateur d’Alibaba, suivie de son retrait progressif des affaires, a fait comprendre aux milliardaires qu’ils ne devaient pas se sentir enhardis par leur succès, mais qu’ils devaient se soumettre au pouvoir politique.

La subordination de l’armée au Parti a suivi à coups de limogeages à répétition depuis 2023. Près de 20 % des officiers généraux en ont été victimes. Que la pratique des pots-de-vin y soit répandue, là comme ailleurs, est avérée mais il est difficile de ne pas y voir une volonté d’écarter des rivaux potentiels, un pouvoir civil autoritaire se méfiant toujours des militaires.

Personne n’est épargné par cette affirmation d’autoritarisme : à l’été 2023, ce furent le ministre des Affaires Étrangères, Qin Gang, et celui de la Défense, Li Shangfu, qui furent limogés alors qu’ils étaient supposés être des fidèles du président. C’est inévitablement l’image d’un pouvoir nerveux et inquiet et donc brutal qu’offrent ces purges dont on ne voit ni les limites ni la logique, mais dont on devine les effets perturbateurs et paralysants sur l’appareil de l’État.

Reprise de contrôle

Souvent a-t-on entendu des Chinois proches du pouvoir affirmer qu’ils ne tomberaient pas dans le piège qui a conduit Gorbatchev à saborder l’URSS sous prétexte de réforme. Dans ce contexte, une hypothèse serait de conclure que Xi Jinping a décidé d’en revenir à une dictature communiste par peur des conséquences politiques que risquaient d’entraîner la création d’une classe moyenne et le poids croissant du monde économique. Il rompait ainsi avec ses prédécesseurs : Deng Xiaoping avait remplacé la foi dans le communisme par la croissance. Jiang Zemin et Hu Jintao avaient confirmé cette orientation.

Le Parti subsistait, mais vidé de toute idéologie, et ses cadres devenaient des gestionnaires. Xi aurait compris que ce compromis ne pouvait suffire dans une superpuissance où le pouvoir politique risquait de se diluer dans l’économique et le social, mais, au lieu de donner au pays des institutions pour l’empêcher, il a tenté d’en reprendre le contrôle en recourant à une forme modernisée et modérée de la terreur communiste.

Les lignes rouges restent délibérément vagues pour tenir les officiels en haleine et pour rendre la répression imprévisible. Les procès publics sont, de nouveau, diffusés à la télévision d’État avec confessions et punitions exemplaires. L’objectif de cette violence confinée aux élites serait de conjuguer l’efficacité d’une bureaucratie strictement contrôlée et l’adhésion d’une population qui comprendrait qu’elle n’a d’autre choix que l’obéissance à un pouvoir autoritaire mais juste. Xi serait, en quelque sorte, un léniniste qui tente de reconstruire le communisme alors que nul n’a plus foi en lui.

Pour l’heure, croissance et autoritarisme peuvent apparemment aller de pair. Certains répondent à cet égard qu’au-delà d’un certain niveau de complexité aucune économie ne peut réussir sans liberté d’entreprendre, cette liberté certes encadrée qui fut celle de l’économie chinoise depuis Deng et qui n’est plus.

Aujourd’hui, les apparatchiks l’auraient emporté sur les entrepreneurs, les idéologues sur les technocrates. Selon eux, contrairement à Gorbatchev, Xi aurait, certes, conjuré le spectre de l’effondrement du Parti, mais il l’aurait conduit dans une impasse. L’initiative devient un risque, la responsabilité un fardeau, le conformisme une obligation. Le système se rigidifierait au moment où l’environnement économique et géopolitique exige créativité et flexibilité. Le paquebot avancerait sur sa lancée, mais son moteur se ralentirait. Ont-ils raison alors que la Chine aligne les performances économiques les plus impressionnantes ? L’avenir le dira, mais la question méritait d’être posée.