Ce Souabe d’origine turque a déjoué les pronostics en battant les chrétiens-démocrates dans ce Land peuplé et prospère. Il devient le premier ministre-président allemand issu de l’immigration.
Cem Özdemir. Son sourire confiant. Son air sérieux derrière des lunettes rectangulaires. Durant toute la campagne pour les régionales du Bade-Wurtemberg, on n’a vu que lui, en gros plan sur les affiches. C’est tout juste si le tournesol jaune, emblème de son parti, Die Grünen, apparaissait dans un coin de certaines affiches. Presque comme si le candidat victorieux du dimanche 8 février s’était présenté sans étiquette. Cette campagne menée uniquement sur la personnalité et la grande popularité d’un seul homme a payé.
Il y a quelques semaines encore, la partie semblait pourtant être jouée… en sa défaveur. Son rival, le chrétien-démocrate Manuel Hagel était largement en tête des sondages. Mais, dans la dernière ligne droite, Cem Özdemir a rattrapé son retard et remporté de manière fulgurante l’élection dans le « Landle », le petit Land – c’est ainsi que ses habitants appellent avec tendresse leur région, l’une des plus peuplées et les plus prospères d’Allemagne, qui abrite les fleurons de l’industrie automobile et toute une kyrielle de ces PME au rayonnement international qui constituent la colonne vertébrale de l’économie allemande.
La carte de la modestie
Cem Özdemir a joué la carte de l’expérience comme les slogans choisis pour sa campagne en témoignent : « ministre-président : il faut en être capable. » « L’expérience : jamais elle n’a été aussi importante qu’aujourd’hui. » Âgé de 60 ans, il est membre du Bundestag depuis 1994. Pendant un an en 2004, il fait un bref passage sur les bancs du Parlement européen. De 2008 à 2018, il copréside le parti des Verts.
En décembre 2021, alors que tous ses collègues se font conduire en limousine au Palais Bellevue où le président Steinmeier s’apprête à les nommer officiellement, le nouveau ministre de l’Agriculture, premier ministre de l’histoire de l’Allemagne d’après-guerre issu de l’immigration, débarque à vélo. Les caméras ne voient alors que lui. C’est le début de son ascension médiatique. Cinq ans après, Manuel Hagel, son rival de la CDU, avec ses airs de fils de bonne famille et son manque d’expérience, n’a fait pas le poids face à l’habile Özdemir. La défaite d’Hagel est amère pour le parti du chancelier Friedrich Merz.
L’enfant du pays
C’est la seconde fois de son histoire que l’Allemagne se dote d’un ministre-président Vert. Le premier fut le très populaire Winfried Ketschmann qui gouverna le Bade-Wurtemberg pendant quatorze ans, et auquel Cem Özdemir succède. Il devient le premier ministre-président non « biodeutsch », comme les Allemands désignent avec un brin d’ironie les citoyens nés de parents étrangers.
Les parents de Cem Özdemir sont en effet des Turcs d’Anatolie, issus des « Gastarbeiter », littéralement des « travailleurs invités », que l’Allemagne a fait venir en masse dans les années 1960 pour faire tourner ses usines. Né en 1965 à Bad Urach, une petite ville tranquille des environs de Stuttgart, il n’obtient la nationalité allemande qu’en 1983 après avoir attendu son nouveau passeport pendant deux longues années.
Avec son fort accent souabe, il ne cesse cependant de rappeler qu’il est avant tout un enfant du Bade-Wurtemberg. Quand, en 2018, des membres de l’AfD, parti d’extrême droite, lui demandent de « rentrer chez lui », il répond depuis le Bundestag : « Oui, je vais rentrer chez moi samedi. Je prendrai le vol pour Stuttgart et ensuite le train régional pour Bad Urach. » Cem Özdemir incarne à la perfection l’idéal « multi-culti » prôné par les Verts. Ce musulman laïc et végétarien aime donner cette définition de lui-même : « je suis un Souabe anatolien. »
Une relation compliquée avec Erdogan
Avec la patrie de ses ancêtres, Cem Özdemir entretient une relation tumultueuse. Bête noire des médias turcs pro-Erdogan, il a, dès les années 1990, dénoncé les violations des droits de l’homme en Turquie et s’est opposé à la vente d’armes à ce pays. Il est aussi à l’origine de la résolution sur la condamnation du génocide des Arméniens adoptée en juin 2016 par le Parlement allemand.
Lors de la campagne pour les législatives de 2017, il se frotte à Erdogan qui demande aux Turcs d’Allemagne de ne voter ni pour les sociaux-démocrates, ni pour les conservateurs de la CDU/CSU, ni pour les Verts. Ses prises de position qui lui valent les foudres du maître d’Ankara et pas mal d’ennemis prêts à en venir aux mains au sein de la communauté turque en Allemagne. Une protection policière lui a été allouée. La police lui recommande de ne plus prendre de taxi car, très souvent, les chauffeurs sont turcs.
La renaissance des Verts en pleine crise ?
Cette victoire inattendue dans le Bade-Wurtemberg marque-t-elle la renaissance des Verts anéantis par la débâcle des législatives de 2025 et des scores désastreux dans plusieurs régionales alors que s’ouvre une année électorale cruciale ? Cette élection a été la première d’une série de cinq régionales prévues en 2026. Le Rhénanie-Palatinat enchaîne dans quinze jours. Cet automne, ce sera au tour de Berlin et deux Länder de l’est où l’AFD cartonne dans les sondages, avec des scores frisant les 40 %.
Cette victoire serait un signal prometteur pour les Verts si Cem Özdemir n’avait pas mené un « one man show » et donné l’impression que pour s’assurer cette victoire il devait dissimuler le mieux possible le parti dont il est issu. « Est-ce la victoire des Verts ou la victoire de Cem Özdemir ? », s’interrogent à raison les éditorialistes outre-Rhin. Ce modéré a su rassurer en prenant ses distances face à la direction berlinoise de son parti, qui est plus à gauche que lui.
Que ce Land profondément conservateur lui ait fait confiance s’explique principalement par le fait que Cem Özdemir, contrairement à certains au sein de son parti, n’est pas un dogmatique. Son pragmatisme et sa volonté de ne faire la morale à personne plaît aux électeurs. Il ne promet pas de révolution verte, mais affirme qu’on pourra compter sur lui et que les changements prendront du temps. Partisan de la transition vers la voiture électrique, il n’en promet pas moins aux constructeurs automobiles de sa région inquiets face à la concurrence chinoise que « si plus de flexibilité est nécessaire, ils l’obtiendront ».

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