Ancien guérillero, figure de la gauche radicale, président contesté et désormais cible désignée de Donald Trump : Gustavo Petro concentre sur sa personne les fractures de la Colombie et les lignes de front de la géopolitique latino-américaine.
Nicolas Maduro n’était peut-être qu’une première étape. Dimanche, à bord d’Air Force One, quelques heures après la capture du dirigeant vénézuélien, Donald Trump a cette fois menacé son voisin : la Colombie, et en particulier son président, Gustavo Petro. L’Américain a prévenu son homologue qu’il devrait « faire gaffe à ses fesses ».
« La Colombie est très malade, elle aussi. Elle est dirigée par un homme malade, qui aime produire de la cocaïne et la vendre aux États-Unis. Il ne va pas faire ça longtemps », a-t-il menacé devant les journalistes.
Président de la république de Colombie depuis août 2022, Gustavo Petro est depuis longtemps engagé à gauche. Enfant de la classe moyenne, c’est un ancien guérillero, qui a rejoint à 17 ans le mouvement du 19 avril, organisation qui s’est par la suite constitué en parti politique et qui prône l’instauration du nationalisme combiné au marxisme, via la lutte armée. Il y prend alors le nom d’Aureliano, en référence au personnage de Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez, auteur qu’il admire.
Au cours de cette période, il est torturé par l’armée et emprisonné pendant deux ans pour port d’arme illégal. Mais du propre aveu de Gustavo Petro, dans ses mémoires : « À la différence de nombre de mes camarades, je ne me suis jamais senti une vocation militaire […] ce que je voulais faire c’était la révolution. »
Lorsque le M-19 est dissous au début des années 1990, sa vocation politique est toute tracée. Mais d’abord, il connaît l’exil. Il part en Europe quelques années, par crainte d’être assassiné en tant qu’ancien guérillero. Il est élu député dans son pays en 1998 et en 2002 et devient sénateur en 2006.
Destitué de son mandat de maire
Durant ses mandats successifs, il se fait connaître comme l’un des premiers élus à dénoncer la parapolitique dans les années 2000, notamment la connivence entre des élus de la majorité présidentielle et des milices paramilitaires. Il est également à l’œuvre dans la révélation du scandale des faux positifs, fin 2008, soit les meurtres de civils par des membres de l’armée nationale colombienne. L’objectif était de les faire passer pour des guérilleros morts au combat, dans le but d’améliorer les résultats des brigades.
Par la suite, Gustavo Petro nourrit de plus vastes ambitions. Il se présente à la présidentielle en 2010, mais échoue au premier tour avec un peu plus de 9 % des voix. Un an plus tard, en 2011, il remporte la victoire à l’élection municipale de Bogota, avec 32,16 % des voix. Il mène de nombreuses actions sociales, comme l’ouverture de centres de contrôle où est pratiquée l’IVG, le durcissement de mesures contre le port d’armes à feu ou la baisse du tarif des transports.
Mais, en décembre 2013, le premier édile est destitué pour « erreurs administratives » dans la gestion du ramassage des ordures de la capitale. Il souhaitait déposséder les entreprises privées, accusées de se comporter en « mafia », pour les transférer à une entreprise publique. Il est mis en cause de « violation des principes constitutionnels de la concurrence » par le procureur général Alejandro Ordoñez, proche du gouvernement de droite et déjà responsable de la destitution de plus de 800 maires.
Une campagne contre le néolibéralisme colombien
Il est de nouveau candidat à la présidentielle en 2018, et cette fois-ci, accède au second tour. Son programme (gratuité de l’enseignement, système économique plus respectueux de l’environnement…) ne suffit pas à convaincre : il échoue à 41,8 %, douze points derrière le candidat de droite, Iván Duque. Pour autant, ce score est une percée et un espoir pour la gauche. En 2022, la gauche avance ensemble : le parti « Pacto Histórico » résulte de la fusion des quatre principaux mouvements de gauche.
Dans sa campagne, Gustavo Petro s’engage contre le néolibéralisme colombien, propose une augmentation des impôts pour les Colombiens les plus riches et annonce qu’il déclare qu’il instaurera, sitôt élu, l’état d’urgence économique, pour lutter contre la faim généralisée. Au bout d’une campagne difficile (il est menacé de mort et ne fait pas campagne dans certaines parties du pays en raison des risques d’attentats venant des narcotrafiquants), il est élu président de la Colombie avec 50,4 % des voix.
Les premiers mois de son mandat sont marqués par des scandales de corruption et une popularité en baisse. En un an, son gouvernement a conclu des cessez-le-feu ou négocié avec plusieurs guérillas, des groupes paramilitaires, divers gangs et cartels de narcotrafiquants. Lui qui souhaite une transformation en profondeur d’une Colombie historiquement gouvernée par des élites libérales et conservatrices se heurte à l’opposition acharnée de ces mêmes élites, à une mauvaise planification et à un environnement politique hostile. Mais il garde le soutien des classes populaires, persuadées qu’il peut transformer l’une des sociétés les plus inégales d’Amérique latine.
L’attitude « génocidaire » de Netanyahou
En 2025, l’institut français des relations internationales (Ifri) explique que « les attentes de réformes, notamment sociales, qui ont permis l’élection de Gustavo Petro à la présidence en juin 2022 ont été largement déçues » et qu’« après une première année de mandat prometteuse, les réformes se sont en effet enlisées dans des conflits récurrents entre un Congrès majoritairement conservateur et une présidence désordonnée et agressive. L’ambition présidentielle de « paix totale » a elle aussi échoué face à des groupes mafieux peu intéressés par des négociations ».
À l’international, Gustavo Petro se montre très critique avec Israël, dénonçant une attitude « génocidaire » du gouvernement dirigé par Benyamin Netanyahou et rompant ses liens diplomatiques avec l’État hébreu. Les tensions entre les États-Unis et la Colombie s’enveniment déjà à cette époque. En septembre 2025, Washington annonce la révocation de son visa à la suite de ses propos jugés « téméraires et incendiaires » lors d’une manifestation à New York. Il avait alors pris le micro pour appeler à la création d’une « armée de sauvetage du monde » chargée de « libérer la Palestine ».
Donald Trump accuse régulièrement Gustavo Petro de ne pas agir pour freiner la production de cocaïne et lutter contre les groupes armés impliqués dans le trafic de drogue. Le président colombier s’est emporté sur X : « Mon nom […] n’apparaît pas dans les dossiers judiciaires sur le trafic de drogue. Cessez de me calomnier, Monsieur Trump. J’ai une immense confiance en mon peuple, et c’est pourquoi je lui ai demandé de défendre le président contre tout acte de violence illégitime. L’ordre donné aux forces de sécurité est de ne pas tirer sur la population, mais sur les envahisseurs ».
Une « agression contre la souveraineté »
Frontalière du Venezuela, la Colombie a critiqué l’action militaire des États-Unis. Le pays dénonce aussi régulièrement les frappes menées par Washington contre des bateaux soupçonnés de trafic de drogue dans les Caraïbes et le Pacifique. Gustavo Petro n’a pas mentionné l’arrestation et l’exfiltration de son homologue vénézuélien Nicolas Maduro, qu’il avait toujours défendu face au présent américain Donald Trump mais a qualifié ces bombardements d’« agression contre la souveraineté » de l’Amérique latine et affirmé qu’elles entraîneraient une crise humanitaire.
Plus tôt, il avait demandé une réunion « immédiate » de l’Organisation des États américains (OEA) et de l’ONU pour se prononcer sur la « légalité internationale » de cette « agression » contre le pays voisin. La Colombie dispose cette année d’un siège de membre non permanent au Conseil de sécurité des Nations unies. Gustavo Petro est-il le prochain sur la liste ?

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