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Rapport Draghi : l’Europe avance à pas de tortue

Rapport Draghi : l’Europe avance à pas de tortue

Dix-sept mois. C’est le temps écoulé depuis la publication du rapport Draghi, en septembre 2024. Trois cent soixante-dix pages, 383 recommandations pour éviter, selon l’expression de Super Mario, « l’agonie lente de l’Europe ». La mise en œuvre, elle, avance très lentement : seules 15 % des recommandations ont été implémentées, selon l’European Policy Innovation Council. Quatre points de progrès en six mois. À ce rythme, l’Europe aura achevé son marché unique vers… 2035. Autant dire quand il sera devenu parfaitement inutile.

Le sommet informel des 27, le 12 février au château d’Alden Biesen, dira si les chefs d’État ont enfin compris que le monde a changé. Les signes d’impatience se multiplient dans les cercles européens. Christine Lagarde a franchi une ligne la semaine dernière : la présidente de la BCE a décidé d’envoyer directement à chaque dirigeant une « check-list » de ce que Francfort attend en matière de réformes structurelles.

Cinq réformes sont attendues pour relancer la compétitivité européenne : l’union de l’épargne et de l’investissement (en souffrance depuis onze ans), l’euro numérique (bloqué au Parlement européen sous la pression des banques), la levée des barrières du marché unique, l’autonomie stratégique ouverte et la simplification législative. Tous les sujets qu’elle ressasse depuis des mois dans ses communiqués monétaires deviennent un document de travail formel. Du lobbying institutionnel assumé.

L’Europe s’est endormie sur les travaux herculéens qu’avait conduits feu Jacques Delors. Le marché unique, dont se gargarisait la Commission, était largement incomplet. Si bien qu’aujourd’hui, pendant que Bruxelles s’alarme des droits de douane américains, les Vingt-Sept s’imposent bien pire à eux-mêmes. Le marché unique conserve des barrières internes équivalant à 110 % de droits de douane sur les services et 44 % sur les biens selon le FMI. Même Trump, avec ses 15 %, fait moins bien !

La déclaration d’Anvers restée lettre morte

La veille de la « retraite » des dirigeants européens à Alden Biesen, Friedrich Merz et Emmanuel Macron se rendront à la Bourse d’Anvers, à l’invitation du forum annuel des industries européennes.

La ville portuaire avait donné son nom en février 2024 à une déclaration signée par les entreprises européennes réclamant un pacte industriel. Dix propositions avaient été formulées : stratégie énergétique, financement massif des infrastructures, simplification réglementaire, marché unique renforcé… Deux ans plus tard, presque rien.

Or, entre-temps, la France et l’Allemagne ne défendent plus la même Europe. Paris a tiré les leçons des menaces chinoises et des coercitions exercées par Donald Trump. La France réclame désormais la fermeture des marchés publics de l’UE aux Extra-Européens dans certains secteurs stratégiques, la conditionnalité systématique des aides au contenu européen, des réglementations contraignantes sur les chaînes d’approvisionnement. Bref, Emmanuel Macron se veut le champion d’un « Made in UE » obligatoire dans l’automobile, les batteries, le solaire, les semi-conducteurs et les médicaments critiques. Par exemple, un hôpital ne pourrait plus acheter d’équipements chinois, sécurité oblige.

Les priorités de Merz sont nationales

Mais à Berlin, Friedrich Merz fait l’inverse. Le chancelier allemand a dévoilé, début janvier, ses cinq priorités pour rétablir l’économie allemande : baisse du coût du travail, réduction du fardeau réglementaire, réduction de la fiscalité, baisse du coût de l’énergie, investissement dans l’innovation. Programme purement national axé sur la compétitivité-coût.

Rien sur la souveraineté industrielle européenne, rien sur les chaînes de valeur intégrées. L’Allemagne a exporté pour 1 569 milliards d’euros en 2025. Merz ne peut pas fermer l’Europe sans provoquer des représailles mondiales sur ses machines-outils et ses voitures premium. Ses priorités sont claires : application rapide de l’accord UE-Mercosur, celui-là même que Paris veut bloquer…

« Le modèle économique allemand est daté, tranche-t-on côté français. Nous devons protéger notre industrie, réserver nos financements publics à nos entreprises et continuer à décarboner. Nous avons une occasion en or de faire de l’euro la monnaie de transaction internationale. Ne passons pas à côté. »

Qui va payer ? Certainement pas la France

Ce clivage paralyse tout. Depuis dix-sept mois, la Commission von der Leyen s’est contentée de dérouler les points du rapport Draghi qui font consensus : simplification administrative et défense. Mais le reste ?

Le 28e régime, censé permettre aux entreprises d’opérer partout avec un seul jeu de règles, soulève autant de questions qu’il n’en résout : qui supervise, selon quel droit, avec quelle juridiction en cas de litige ? La copie de la Commission est attendue en mars. Le dossier aurait dû être traité en priorité. Ursula von der Leyen a seulement révélé le nom du projet : « EU inc ».

La Commission s’accroche à l’idée d’un budget européen de long terme de 2000 milliards d’euros, déjà récusé par les plus gros payeurs de l’UE (Allemagne en tête). Ursula von der Leyen table sur un fonds de compétitivité de 451 milliards d’euros. Mario Draghi chiffrait l’effort nécessaire à 800 milliards d’euros d’investissements publics et privés par an. Un an plus tard, il révisait ses estimations à la hausse, à 1 200 milliards d’euros par an. Donc, on est loin du compte. La Déclaration d’Anvers, en 2024, parlait d’investissements six fois supérieurs à la décennie précédente ! Qui va payer ? Certainement pas la France déjà largement endettée. D’où le retour des eurobonds sous d’autres noms – « safe assets européens » et « dette commune pour la défense ».

On applaudit Draghi, sauf sur le financement

Les pays du Nord freinent systématiquement. Pour La Haye, Stockholm, Copenhague, pas de mutualisation de la dette, pas de transferts budgétaires, pas d’extension des compétences de Bruxelles sur la fiscalité. Ces capitales applaudissent poliment les discours de Draghi tout en refusant les instruments pour y parvenir. La Banque européenne d’investissement pourrait prendre plus de risques, disent-elles. Traduction : on ne paiera pas.

Devant cette lenteur, Mario Draghi a radicalisé son discours. À Louvain le 2 février, il ne parlait plus de compétitivité économique mais de « fédéralisme pragmatique » face à deux empires, américains et chinois.

Sauf que la menace extérieure seule n’unifie pas. Friedrich Merz conçoit le sauvetage de l’Allemagne dans un cadre national plutôt qu’européen. Il a une circonstance atténuante : la France n’accomplit aucune réforme et pourrait se donner au Rassemblement national en 2027. On comprend dès lors la prudence du chancelier.

Dans ce contexte, le 12 février dira si António Costa transforme l’urgence rhétorique en mandat opérationnel pour la Commission. Mario Draghi et Enrico Letta interviendront devant les chefs d’État au château d’Alden Biesen. Un format informel, pas de conclusions contraignantes, pas de vote. Une discussion pour mesurer où sont les blocages avant de savoir s’il est possible de les surmonter.