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Réunification avec la Roumanie : « La présidente de la Moldavie envoie un message à l’Europe de l’Ouest »

Réunification avec la Roumanie : « La présidente de la Moldavie envoie un message à l’Europe de l’Ouest »

INTERVIEW. Pour le géopolitologue Florent Parmentier, Maia Sandu évoque le rattachement de son pays à son voisin comme une alternative à l’intégration européenne face à la menace russe.

Il est rare d’entendre un dirigeant suggérer la disparition de son propre pays. Le 11 janvier, la présidente de la Moldavie, Maia Sandu, a lâché une petite bombe géopolitique en suggérant l’absorption de la Moldavie par la Roumanie.

Interrogée dans le podcast britannique The Rest is Politics, elle a déclaré qu’en cas de référendum sur la question, elle « voterait pour la réunification avec la Roumanie ». « Il devient de plus en plus difficile pour un petit pays comme la Moldavie de survivre en tant que démocratie, en tant qu’État souverain, et de résister à la Russie », a-t-elle justifié.

Comment interpréter cette annonce ? Décryptage avec Florent Parmentier, secrétaire général du Cevipof et chercheur associé au Centre de géopolitique d’HEC, auteur de La Moldavie à la croisée des mondes (Non lieu, octobre 2019).

Le Point : La fusion de la Moldavie et de la Roumanie est-elle une idée ancienne ?

Florent Parmentier : Tout à fait. Dans son histoire contemporaine, la Bessarabie, partie orientale de l’ex-principauté de Moldavie, a été annexée à l’empire russe de 1812 à 1918, puis intégrée au royaume de Roumanie en 1918. C’était une première unification. C’est pour cela pour ça qu’on parle de « réunification ».

Entre 1918 et 1940, la Bessarabie s’est retrouvée au cœur du conflit entre la Roumanie et l’Union soviétique. Puis en 1991, la Moldavie déclare son indépendance. Elle est confirmée par un référendum de 1994 lorsqu’une majorité de Moldaves se déclarent en sa faveur.

Avec cette annonce choc, que cherche à provoquer la présidente de la Moldavie ?

Remarquons d’abord que Maia Sandu s’exprime sur un podcast anglais, au détour d’une phrase. Elle envoie en cela un message à l’Europe de l’Ouest : soit vous nous intégrez dès que possible à l’Union européenne, soit ce n’est pas le cas, et si j’ai le choix entre les canons russes en Transnistrie [région russophone de la Moldavie occupée par des troupes russes, NDLR] et la Roumanie, alors je préférerais la Roumanie.

Cela pourrait faire figure de « plan B » à l’intégration européenne, dont le gouvernement de Maia Sandu, depuis 2020, a fait l’alpha et l’oméga de sa politique.

Pourquoi cette proposition intervient-elle maintenant ?

On sent une crainte de Maia Sandu face à la menace russe. Les troupes russes avancent en Ukraine, les États-Unis ne semblent plus tout à fait en soutien et les Ukrainiens montrent des signes de fatigue. Si jamais les choses tournent mal, la Moldavie craint de devenir voisin de la Russie, avec une frontière physique terrestre.

Néanmoins, je vois apparaître un paradoxe dans la sortie de Maia Sandu : comment expliquer qu’une cheffe d’État, garante de la souveraineté et de l’indépendance de cet État dans la Constitution, remette en cause ses propres frontières dans le cadre de l’intégration avec un pays tiers ? Tout en dénonçant par ailleurs l’occupation de la Transnistrie par la Russie.

L’opposition moldave dénonce ainsi une « haute trahison ». Cette situation conforte nécessairement une partie du narratif russe selon lequel les élites moldaves seraient téléguidées par des puissances étrangères.

Faut-il prendre au sérieux cette réunification ?

Est-ce que Maia Sandu l’évoque parce que cela a des chances de se faire ou parce que cela lui permet d’élargir la fenêtre d’Overton [l’ensemble des idées, opinions ou pratiques considérées comme plus ou moins acceptables par l’opinion publique d’une société donnée, NDLR] et faire avancer d’autres sujets ?

Aujourd’hui, selon plusieurs sondages, les deux tiers des Moldaves ne souhaitent pas cette réunification.

Concrètement, cette réunification semble compliquée à plusieurs niveaux. D’abord, sur l’économie. La Roumanie va mieux qu’en 1989 mais ce n’est pas la République fédérale d’Allemagne. Ensuite, la sécurité. Peut-on laisser entrer dans l’Otan la Moldavie en partie occupé par des troupes russes en Transnistrie ?

Enfin, et cela me semble moins évoqué, il y a un sujet constitutionnel. Sur le papier, la réunification se présente comme un simple ajout de la Moldavie à la Roumanie. C’est toujours plus compliqué. On l’a vu avec l’Alsace-Moselle, par exemple, qui souhaitait être réintégrée à la France mais pas forcément subir les règles d’un état centralisé. On pourrait plutôt imaginer une confédération moldave. Mais cette option n’existe pas dans le débat public.

Qu’en pensent les Moldaves ?

Aujourd’hui, selon plusieurs sondages, les deux tiers des Moldaves ne souhaitent pas cette réunification. En revanche, les Moldaves sont nombreux à posséder un passeport roumain, afin de circuler dans l’Union européenne plus facilement et bénéficier de certaines aides.

Dans leur majorité, les Moldaves ne souhaitent pas intégrer l’Union européenne, encore moins se faire absorber par la Roumanie, et encore moins faire partie de l’Otan.

Cette réunification semble facile sur le papier mais plus difficile à mettre en œuvre.

On a une vision assez romantique de la réunification : puisque l’on parle la même langue, cela va marcher ! Ce n’est pas pour autant que cela peut coller. Les Moldaves ont toujours en tête cinquante ans sous l’Union soviétique et un siècle d’empire tsariste. Ils n’ont pas non plus un très bon souvenir de l’entre-deux-guerres sous la domination de la Roumanie.

La Roumanie est par ailleurs restée assez prudente depuis la sortie de Maia Sandu. En 2013, le président roumain de l’époque, Traian Basescu, avait déjà évoqué l’idée d’une fusion. L’année suivante, lors d’un référendum [non reconnu par Chișinau, NDLR] en Gagaouzie, région pro-russe, la population s’était déclarée favorable à l’indépendance à 98 %.

Prenons un exemple footballistique pour mieux saisir les nuances. En 1991, à l’indépendance de la Moldavie, les Roumains auraient pu intégrer, au sein de leur championnat, une équipe de football moldave. Pourtant, cela n’a pas été le cas. Et, depuis 1998, on voit le Sheriff Tiraspol, la grande ville de Transnistrie, participer au championnat moldave, qu’il a remporté à de nombreuses reprises. Même le territoire séparatiste de Moldavie appartient finalement à un cadre de référence commun.