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Reza Pahlavi : « Il faut en finir avec les mollahs »

Reza Pahlavi : « Il faut en finir avec les mollahs »

Combien étaient-ils ? 250 000, peut-être davantage. Samedi 14 février, les rues glacées de Munich ont vu déferler une marée humaine hérissée de drapeaux au lion solaire, de portraits brandis comme des icônes. Sur la Theresienwiese, d’ordinaire dévolue à la Fête de la bière, la foule a plébiscité un homme qu’elle traite déjà en chef d’État : Reza Pahlavi. Ex-prince héritier d’Iran, fils du dernier chah, exilé depuis 1979, il fut longtemps suspecté d’oisiveté, relégué aux souvenirs d’un trône de paon évanoui. Les chancelleries préféraient l’ignorer.

L’année dernière, les autorités allemandes l’avaient déprogrammé de la Conférence de Munich sur la sécurité. Aujourd’hui encore, on le dépeint en obligé de Washington, pion que Donald Trump voudrait placer sur l’échiquier iranien. Mais même ses détracteurs les plus farouches doivent reconnaître que son nom est désormais acclamé dans les capitales occidentales – et jusque dans les rues de Téhéran. Son visage s’affiche dans les défilés, son patronyme résonne depuis les balcons malgré une répression féroce : plus de 36 000 morts selon lui. Face à une théocratie aux abois, le prince déchu s’est imposé comme l’alternative. Son appel à manifester, lancé le 7 janvier, dix jours après l’embrasement du pays, a agi comme un détonateur. Pour une partie de la jeunesse iranienne qui n’a connu que la férule des mollahs, il est l’homme qui peut refermer la parenthèse obscurantiste.

Reza Palhavi assiste, aux côtés de son épouse Yasmine…
© MICHAELA STACHE/AFP/MICHAELA STACHE
… à la ­manifestation de soutien le 14 février, à Munich. © MICHAELA STACHE/AFP/MICHAELA STACHE
Le 7 janvier, Reza Pahlavi envoie un appel sur les réseaux.
Le 9 janvier, son portrait est brandi dans les rues de Téhéran.
© /AP/SIPA//AP/SIPA
Des manifestants pro et anti-régime s’affrontent devant l’université Amirkabir de Téhéran, le 22 février. © -/AFP/-

Revenu de Munich après un entretien avec Volodymyr Zelensky (« Il fait face à une occupation étrangère ; nous, à une occupation intérieure, mais nos destins sont liés »), il nous reçoit à Paris. Pin’s de l’Iran impérial au revers de la veste, le verbe précis et le français impeccable, il dresse le tableau d’un pays prêt à basculer. Le fils du chah est favorable à ­l’intervention armée des troupes américaines massées à proximité de l’Iran : « Il faut ­donner au peuple une chance d’agir. » Relations avec les pays arabes et Israël, charge contre une France qui pourrait « rater le train » de l’Histoire, feuille de route pour une transition démocratique… il se livre sans détour.

Êtes-vous favorable à l’intervention militaire des troupes américaines pour déloger le régime ?

Ce qui se déroule en Iran n’est pas une révolte, c’est une révolution. Face à cela, le régime a déjà tué plus de 40 000 Iraniens, dont 36 000 les 8 et 9 janvier, en utilisant des armes de guerre. Ils traquent les blessés jusque dans les hôpitaux pour les achever. Pour ces seules raisons humanitaires, une intervention est impérative. C’est l’appel du peuple. Elle neutraliserait l’appareil répressif, permettant aux citoyens de reprendre la rue pour mener leur révolution jusqu’à la victoire. Cela équilibrerait une situation biaisée où le régime utilise la violence seulement pour se maintenir. Sa légitimité, qu’elle soit politique ou religieuse, n’existe plus.

Âgé de 65 ans, Reza Pahlavi entend ­fédérer, être « un arbitre impartial » et assurer une transition vers la démocratie. © (Eric Garault/Eric Garault/Pascoandco pour « Le Point »)

Le peuple iranien a repris courage après les paroles du président Trump, qui disait : « Tenez ferme, l’aide va arriver. » Sera-t-il différent de Barack Obama, qui, lui, n’a fait que jouer le statu quo avec le régime ? Depuis quarante ans, l’Occident s’enferme dans l’illusion de l’apaisement, espérant que les sanctions économiques, notamment, assoupliront le régime. C’est ignorer que l’ADN de ce pouvoir est incompatible avec la liberté. Même à l’époque de la guerre froide, les blocs soviétique et capitaliste pouvaient coexister. Avec ce régime, aucune coexistence n’est possible car leur triomphe dépend de votre défaite totale. L’Europe a enfin décidé d’inscrire les gardiens de la révolution sur la liste des groupes terroristes. La France a été l’un des derniers pays à y consentir, mais comme on dit en français, mieux vaut tard que jamais.

Des frappes aériennes suffiraient-elles pour faire tomber le régime ?

Des frappes permettraient de neutraliser les forces de frappe du régime et permettraient aux Iraniens de reprendre leur souffle. C’est une intervention nécessaire pour affaiblir le régime et donner au peuple une chance d’agir. Mais il faut aussi une double pression : des actions diplomatiques, comme l’expulsion des ambassadeurs, et des poursuites légales pour crimes contre l’humanité. Les revenus du régime, comme sa flotte ou ses fonds gelés, devraient être remis au service de la nation pour soutenir l’accès à Internet ou financer les grèves ouvrières. Il faut affaiblir le régime économiquement pour qu’il ne puisse plus payer ses mercenaires. Le troisième élément, ce sont les défections. C’est crucial pour éviter une vacance du pouvoir, comme en Irak après Saddam Hussein. Nous avons lancé une campagne d’union nationale et de défection. À ce jour, environ 160 000 personnes se sont inscrites : des militaires, des policiers et des civils.

Y a‑t‑il eu des défections au sein des gardiens de la révolution ?

Oui. Beaucoup se sentent trahis par leur hiérarchie. À l’origine, ces « gardiens » ont été créés car Khomeyni ne faisait pas confiance à l’armée. Petit à petit, ils sont devenus une mafia contrôlant tout. Si les haut gradés se sont enrichis, les subalternes sont des salariés qui n’ont pas de quoi payer leur loyer. Beaucoup sont désillusionnés et se demandent ce qu’ils vont devenir si Khamenei s’enfuit un jour pour rejoindre Bachar al-Assad à Moscou.

Longtemps ignoré sur la scène ­internationale, Reza Pahlavi apprécie le ­changement de ton
de certains pays ­occidentaux.
© (Eric Garault/Pasco pour « Le Point »)

Vous leur tendez la main…

J’ai toujours dit que toute personne, civile ou militaire, qui n’a pas les mains souillées par le sang de ses compatriotes peut avoir un futur. Nous étudions les méthodes de transition, comme les tribunaux de Nuremberg ou le modèle de l’Afrique du Sud avec la commission Vérité et réconciliation. La défection affaiblit le pilier sur lequel le régime compte. Ces dernières semaines, ils ont dû importer des mercenaires d’Afghanistan, d’Irak ou du Liban car leurs propres forces refusaient parfois de tirer sur la population. Certains officiers ont même été exécutés pour cela. Mon rôle est de favoriser une réconciliation nationale et une amnistie pour minimiser les dégâts et maintenir la stabilité, tout en garantissant le recours à la justice pour les victimes.

Les Iraniennes avaient le droit de vote avant les Suissesses.

Ne redoutez-vous pas que le pays implose en cas de chute du régime ?

L’Iran n’est ni l’Irak ni la Libye. C’est un État-nation réel depuis des millénaires. Malgré la diversité culturelle ou religieuse, le sentiment national est unifié. Contrairement à beaucoup de pays du Moyen-Orient issus de l’après-Empire ottoman, l’Iran est un État naturel avec une identité nationale forte, qui contraste avec le système actuel fondé uniquement sur la religion. Nous avons des instances de société civile et des corps intermédiaires. Les droits des femmes ne sont pas nouveaux pour nous : les Iraniennes avaient le droit de vote avant les Suissesses. L’une des premières mesures de Khomeyni a été d’abroger le droit de la famille, qui était une avancée réelle pour la condition des femmes. Pour nous, le changement est une continuation de la direction que le pays avait déjà prise. Sans la révolution islamique, nous serions la Corée du Sud plutôt que la Corée du Nord.

Quel rôle joue la diaspora, notamment après le rassemblement massif à Munich le 14 février ?

J’ai ressenti une immense fierté face à cette foule. Beaucoup se demandaient si la diaspora était engagée ou capable de jouer un rôle. Malgré les coupures d’Internet, nous communiquons avec l’intérieur : prisonniers politiques, médecins, témoins. Le peuple iranien est meurtri et déprimé depuis longtemps. Voir cette solidarité mondiale, de Sydney à Toronto en passant par Munich, a agi comme un coup de fouet. Une spécialiste en psychothérapie m’a confié que cent séances de thérapie n’auraient pas eu l’effet de ce soutien ressenti de l’extérieur.

Ces images ont-elles été vues en Iran ?

Absolument. Les témoignages sur les réseaux sociaux montrent l’impact de cette solidarité, qui dépasse les seuls Iraniens. Des citoyens du monde entier se rallient à notre cause, comme ils l’ont fait pour Nelson Mandela ou Lech Walesa. Plus d’un million de personnes ont participé aux dernières manifestations de soutien. C’est un effort global pour la libération du pays.

Reza Pahlavi vit aux États-Unis depuis son exil forcé. © (Eric Garault/Eric Garault/Pascoandco pour « Le Point »)

Je souligne aussi la discipline de ces manifestants. Contrairement à d’autres mouvements, ils ne brûlent pas de drapeaux et n’insultent pas le pays d’accueil. C’est une façon de montrer au monde notre culture, notre civilisation et notre dignité. Autrefois, un Iranien était fier et respecté, il voyageait sans visa en Europe. Aujourd’hui, nous sommes traités comme des terroristes.

Cette fierté et cette dignité retrouvée sont l’antithèse du régime qui, dès le début, ne nous a pas considérés comme une nation, mais comme une oumma [une communauté des croyants, NDLR]. C’est le combat de la nation contre l’oumma de Khomeyni. Après quarante-sept ans, nous sortons du tunnel en comprenant pourquoi la laïcité est vitale pour la démocratie et les droits de l’homme. Ce régime soi-disant religieux a fini par affaiblir la religion elle-même.

J’exhorte Emmanuel Macron à ne pas rater le train de l’Histoire.

À Munich, vous n’avez pas été reçu par le président français. Pourquoi une telle frilosité ?

Certains gouvernements prennent des précautions. Les Français, par exemple, à cause de la question des otages, pour ne pas provoquer le régime. C’est leur décision. D’autres sont plus fermes, comme le chancelier allemand. L’année dernière, le ministère des Affaires étrangères allemand avait annulé mon invitation. Mais cette année, j’ai eu accès à la Conférence de Munich sur la sécurité. Les choses changent, même si certains pensent encore qu’il faut ménager le régime pour ne pas le vexer.

Que voudriez-vous dire à Emmanuel Macron ?

Je l’exhorte à ne pas rater le train de l’Histoire. D’autres dirigeants comprennent parfaitement le problème, comme le président Zelensky, avec qui j’ai eu une excellente conversation. Il fait face à une occupation étrangère ; nous, à une occupation intérieure, mais nos destins sont liés. Au-delà de l’aspect humanitaire ou démocratique, un changement de régime en Iran est dans l’intérêt direct de l’Occident, et particulièrement de la France, qui entretient des liens historiques avec la Perse.

En 1978, la France a offert l’asile à l’ayatollah Khomeyni avant son retour au pays. En voulez-vous au gouvernement français de l’époque ?

La révolution de 1979 est née d’une alliance entre l’extrême gauche marxiste et les islamistes, unis par une rhétorique antioccidentale et antiaméricaine. Khomeyni était alors installé à Neauphle-le-Château, en région parisienne. Saddam Hussein avait proposé de l’éliminer [il mime une décapitation], mais mon père avait refusé. Il considérait que la France, en tant que terre d’asile, pouvait l’accueillir, à condition qu’il ne mène pas de politique contre un autre État. Le tournant a eu lieu quand les dirigeants occidentaux, dont Jimmy Carter, ont demandé à mon père s’il allait faire usage de la violence pour conserver le pouvoir. Sa réponse fut catégorique : après trente-sept ans de règne, il refusait d’utiliser les armes contre son propre peuple. Il a quitté le pays.

Le jour de mes 18 ans, le 31 octobre 1978, j’étais à la Maison-Blanche pour discuter avec le président Carter et son conseiller à la sécurité nationale, Zbigniew Brzezinski. Ce dernier, d’origine polonaise, comprenait les enjeux de la guerre froide, mais l’administration Carter était alors fermement opposée au régime de mon père. Leur erreur fut la théorie de la « ceinture verte » : l’idée de créer une barrière islamique pour contenir l’ingérence communiste. Ils imaginaient Khomeyni comme un sage, une sorte de dalaï-lama repeint en vert qui s’installerait tranquillement à Qom. On connaît la suite. Je n’isole pas la France dans ce choix ; elle a suivi la ligne de Carter. C’était une erreur d’analyse collective et une méconnaissance profonde de l’islam politique. D’ailleurs, certains ne le comprennent toujours pas aujourd’hui…

Une partie de la gauche a davantage ­manifesté contre les frappes américaines et israéliennes que contre la violence de la répression du régime…

Certaines forces politiques préfèrent toujours leur narratif idéologique à la réalité. En 1978, ces médias et ces intellectuels étaient pris dans une euphorie pro-islamiste. Mais aujourd’hui, avec les réseaux sociaux ? Comment peut-on nier la férocité de cette répression et les slogans du peuple ?

Vos détracteurs vous présentent comme un obligé de Donald Trump…

Les détracteurs diront toujours ce qu’ils veulent, cela ne reflète pas la réalité. Les Iraniens écrivent le nom de Donald Trump dans les rues, ce n’est pas moi qui le leur demande. Ils estiment simplement qu’il a tenu parole dans plusieurs cas et lui disent désormais : « Vous dites être derrière nous ? Alors soyez-le. » Cette attente vient de la population, pas de mes discussions avec l’administration américaine ou d’autres gouvernements. Ce que je leur dis à tous est simple : écoutez les Iraniens, écoutez les rues d’Iran, ce que le peuple attend du monde libre. Il est normal que les Iraniens se tournent vers Washington, Paris ou Londres plutôt que vers Moscou ou Pékin.

Qualifier toute personne en dialogue avec un gouvernement occidental d’« agent américain » est absurde. On pourrait dire la même chose de Mandela, de Lech Walesa ou de Maria Corina Machado. Est-ce que les résistants français ont été taxés d’agents américains après le Débarquement ? Discuter avec un gouvernement étranger ne fait pas de vous son obligé. Tout est transparent. Je suis le porte‑parole d’une demande claire venant de mes compatriotes.

Quelle relation imaginez-vous entre l’Iran et Israël ? Vos « accords de Cyrus » sont-ils le prélude à une alliance stratégique ?

Depuis des années, les Iraniens se rassemblent autour de la tombe de Cyrus pour affirmer leur identité nationale. Cyrus est central car, il y a vingt-cinq siècles, il a libéré les Juifs exilés à Babylone et permis la reconstruction du Temple de Jérusalem. Ma visite en Israël il y a deux ans rappelait cet héritage biblique unique entre la Perse et le peuple juif. Même à l’époque moderne, l’Iran a joué un rôle positif : pendant la Seconde Guerre mondiale, nous avons accueilli des Juifs polonais ; un diplomate iranien à Paris a délivré plus de mille passeports pour les sauver. Aujourd’hui, un Iran démocratique aurait un rapport amical et coopératif avec ses voisins, dont Israël et les pays du golfe Persique, à l’opposé total de la rhétorique de Khomeyni fondée sur le sectarisme chiite, l’antisémitisme et la menace permanente contre les sunnites et Israël. Un partenariat stratégique avec Israël est essentiel, car l’Iran a un problème vital : l’eau. Le manque d’eau est devenu dramatique, certains barrages, comme à Karadj, n’ayant plus que 4 % de capacité pour douze millions d’habitants. Les meilleurs spécialistes mondiaux de la gestion de l’eau sont en Israël. Ma visite avait aussi cet objectif.

Avant la révolution, l’Iran entretenait des relations apaisées avec Israël et les monarchies du Golfe.

Avez-vous des contacts avec les pays arabes de la région ?

Nous avons un dialogue avec certains, même si je préfère ne pas les citer en raison de la sensibilité du sujet. Ils comprennent parfaitement que la chute du régime iranien apporterait immédiatement une stabilité régionale : plus de houthistes armés au Yémen, de Hezbollah au Liban, de milices en Irak… plus de déstabilisation permanente. Ils se souviennent aussi des relations apaisées que l’Iran entretenait avec les monarchies du golfe Persique avant la révolution.

On dit pourtant que le Saoudien MBS et le Turc Erdogan pousseraient Trump à la retenue, craignant un Iran prospère et réconcilié avec Israël.

Le régime iranien représente un radicalisme religieux chiite fondé sur l’islam politique, l’Arabie saoudite doit faire face à un problème de radicalité sunnite, celle des Frères musulmans. Chaque pays a ses préoccupations. Erdogan, lui, reçoit du pétrole de l’Iran et mène une politique de déportation de réfugiés syriens vers la Syrie, ce qui le place dans une dynamique différente. Il ne faut donc pas tout mélanger.

La continuité du régime iranien n’est un bon scénario pour personne à long terme, pas même pour Poutine. La Russie profite aujourd’hui de Téhéran pour ses drones dans la guerre en Ukraine, mais elle n’a aucun intérêt durable à maintenir des groupes religieux armés autour d’elle. La direction logique reste celle d’un changement de régime en Iran, qui donnerait un souffle nouveau, rassurerait l’Occident sans être pour autant un antagonisme avec d’autres blocs, comme la Chine.

Pourriez-vous avoir une relation avec Poutine ?

Oui. Poutine est un stratège, il bouge ses pions. Une fois débarrassés de la République islamique, l’Iran et les pays de la région se retrouveront sur des intérêts communs. La priorité est la chute du régime, ensuite le monde se réajustera à un nouvel ordre, un véritable « nouvel ordre mondial ».

Quel sera votre rôle dans l’Iran de demain ? Serez-vous candidat lors des premières élections libres ?

Nous travaillons depuis deux ans sur une vision de transition, à travers le projet Iran Prosperity Project, qui vise à remettre le pays sur la voie du développement. Au-delà de la liberté et de la démocratie, il faut un impact concret sur la vie des gens : investissement dans les régions appauvries, fin des discriminations, comme au Baloutchistan ou au Kurdistan, création immédiate d’emplois, reconstruction des hôpitaux, écoles, infrastructures. Nous avons une feuille de route pour les « cent jours » : 180 pages planifiant l’urgence, de la stabilité monétaire à la reconstruction des services publics. Rien n’est laissé au hasard.

Quelle serait votre toute première mesure au lendemain de la chute du régime ?

La priorité absolue serait d’assurer la stabilité économique et monétaire pour éviter la fuite des capitaux. Pendant la transition, le pays doit continuer à fonctionner : les fonctionnaires doivent se rendre à leur travail et les services publics essentiels doivent être maintenus. Pour cela, nous pourrions mobiliser les avoirs gelés à l’étranger, soit environ 100 milliards de dollars, afin de financer le système jusqu’à la levée des sanctions.

L’objectif central est de préparer l’élection d’une assemblée constituante. J’appelle la nation à se rassembler, au-delà des clivages entre républicains, monarchistes, gauche ou droite, autour de principes fondamentaux pour une démocratie laïque. Ces piliers incluent l’importance de l’intégrité territoriale de la nation et la séparation nette du clergé et de l’État, qui est une précondition à la démocratie. Il faut également garantir le principe d’égalité de tous les citoyens devant la loi et le respect des libertés individuelles, en fondant la future Constitution sur la Déclaration universelle des droits de l’homme. Enfin, le processus doit reposer sur un mécanisme où le peuple choisit son destin par des élections libres.

Quel serait votre rôle personnel dans cette transition ?

Mon rôle est de fédérer et d’être un arbitre impartial, résolument hors de la mêlée, pour permettre au débat de prendre place. La société iranienne aura plusieurs occasions, à travers un référendum, d’établir son plan d’action. Après une période de débats pour expliquer les alternatives, la nation décidera de la forme du futur régime. Il peut s’agir d’une monarchie constitutionnelle sur le modèle de la Suède ou du Japon, ou d’une forme républicaine, qu’elle soit parlementaire, comme en Inde, ou semi-présidentielle, à la française.

Une fois que la nation aura tranché, l’Assemblée constituante sera chargée de rédiger le texte de la nouvelle Constitution et de le présenter au peuple. Si le projet est ratifié par référendum, nous passerons à la phase finale : l’élection du premier parlement et du premier gouvernement de la nouvelle démocratie. À ce moment-là, le gouvernement de transition remettra ses pouvoirs aux instances élues, marquant la fin de la transition et le début de la normalisation.

Ce travail de planification est déjà en cours avec de nombreux contributeurs, mais une Constitution ne suffit pas. Il faut dès maintenant préparer les bases des futurs partis politiques. Bien qu’il soit difficile de créer des partis libres en Iran actuellement, les courants socialistes, centristes ou de droite doivent déjà élaborer leurs chartes. Le jour où le régime tombe, nous devons disposer de structures politiques prêtes car, sans elles, une Constitution ne sert à rien. C’est un exercice collectif impliquant des juristes, des économistes et des universitaires pour inscrire chaque action dans un processus démocratique rigoureux.

Azéris, Kurdes, Baloutches, Arabes… l’Iran est une mosaïque. Redoutez-vous une implosion du pays ? Que garantissez-vous concrètement à ces minorités ?

Si vous demandez à un Kurde ou à un Azéri s’il se considère comme citoyen iranien, la réponse est généralement oui. Dès lors, l’égalité de tous devant la loi est acquise, indépendamment de l’ethnie ou de la religion. Mettre en place des droits exclusifs pour chaque groupe créerait une complexité ingérable. L’objectif est la fin des discriminations.

Concernant l’autonomie, une décentralisation politique est possible. Le gouvernement central devrait se concentrer sur la politique étrangère, la défense, la monnaie et les standards nationaux d’éducation et de santé. Le reste pourrait être géré au niveau provincial. C’est une question d’équilibre, et ce seront les futurs gouvernements et parlements qui trancheront.

Le courage des femmes iraniennes a été le moteur de la révolte. Serez-vous le garant de leur liberté totale ?

Ce n’est pas à moi de garantir quoi que ce soit, c’est à la loi de le faire. Le règne de la loi doit définir et protéger les droits de chacun et définir l’égalité stricte et inaliénable entre les hommes et les femmes. Pour cela, ces droits doivent être inscrits dans la loi elle-même. C’est un travail collectif, pas la décision d’une personne.

Il faut aussi rappeler que, dans le mouvement Femme, vie, liberté, 90 % des victimes étaient des hommes. Cela signifie que les hommes soutiennent désormais les femmes : ils protègent leurs mères, leurs sœurs, leurs filles. Ce n’est pas une lutte entre hommes et femmes, c’est un combat pour les droits humains, la justice et l’égalité.

Quelles leçons tirez-vous du règne de votre père ?

Les leçons du passé nous instruisent, mais il s’agit d’avancer, de retenir le meilleur et d’éviter les erreurs. Le grand défi est d’équilibrer progrès économique et ouverture politique. Une ouverture ne peut fonctionner sans structures adaptées. À l’époque, le parti le mieux organisé était le parti communiste Tudeh, fortement soutenu par les Soviétiques dans un contexte de guerre froide. Malgré l’éducation d’une nouvelle élite par mon père, il y a eu un décalage entre l’évolution de la société et la mise en place des structures politiques nécessaires. Cependant, le pahlavisme a représenté la modernité et l’avancement. Je ne nie pas qu’il y ait eu des erreurs, mais la direction générale était la bonne. La jeunesse actuelle, qui n’a pas connu cette époque, l’a compris. Si elle me fait confiance, ce n’est pas seulement à cause de mon nom mais parce que je suis porteur d’une continuité de pensée tournée vers l’avenir. Retrouver cette voie ne signifie pas une restauration monarchique, mais poursuivre une trajectoire interrompue, avec cette fois les structures nécessaires pour garantir une véritable démocratie.

Quel est votre lien avec votre mère ? Espère-t-elle retourner un jour en Iran avec vous ?

Probablement. Ma mère a 87 ans. Elle a beaucoup souffert mais est restée digne, après avoir perdu deux enfants. Elle demeure, pour beaucoup, « la mère de la nation ». Elle a toujours gardé ce flambeau et répète : « La lumière triomphera de l’obscurité. »

Elle a joué un rôle immense, notamment pour les femmes. On l’oublie souvent, mais notre dynastie a fait avancer les droits des femmes dès le début : retrait du voile par mon grand‑père, puis intégration des femmes dans la loi, la politique et l’économie lors de la révolution blanche. Aujourd’hui, contrastant avec leur situation actuelle, on mesure l’importance de ces transformations.

Avez-vous la foi ?

Tout dépend du sens donné au mot. Je ne parle pas ici de foi religieuse. J’ai une approche différente, non conventionnelle. Pour moi, la foi est ce qui donne à chacun un équilibre, une conscience, un sens à l’existence. C’est intime. C’est pour cela qu’on ne doit jamais se moquer de la religion ou de la foi : elles appartiennent strictement à la sphère privée. Personne n’a à s’ingérer dans la croyance d’un autre, qu’il soit religieux ou athée. C’est aussi pour cette raison que la séparation du clergé et de l’État est indispensable, non seulement pour protéger la démocratie, mais pour respecter la vie privée de chacun. Je ne me permettrais jamais de dire à quelqu’un quelle doit être sa religion ou sa voie.

Le 20 mars sera célébré le Nouvel An iranien, Norouz. Où allez-vous le fêter ?

Je ne sais pas. À Paris ? à Téhéran ?