Héros pour certains, procureur redouté pour d’autres, Mueller a incarné l’indépendance de l’État américain. Pendant des années, il a cristallisé les passions et les rancunes, s’imposant comme le « meilleur ennemi » du président américain.
«Robert Mueller vient de mourir. Bien, je suis content qu’il soit mort. Il ne pourra plus faire de mal aux innocents ! » Rarement une disparition aura suscité, au sommet de l’État américain, une réaction d’une telle crudité. Signée Donald Trump, cette sentence lapidaire condense, en quelques mots, des années d’hostilité tenace. Entre le président et Robert Mueller, il n’y eut jamais d’accalmie, seulement une guerre froide, nourrie de soupçons.
« C’est avec une profonde tristesse que nous vous annonçons le décès de Bob, survenu hier soir. Sa famille demande que son intimité soit respectée », a sobrement indiqué sa famille dans un communiqué publié le samedi 21 mars. Quelques mois auparavant, le New York Times révélait qu’il avait été diagnostiqué de la maladie de Parkinson, scellant en creux le lent retrait d’un homme que la lumière n’avait jamais attiré.
Héros discret pour les uns, procureur contesté pour les autres, peu de hauts fonctionnaires auront à ce point cristallisé les divisions d’une Amérique fracturée. Au fil des années, Robert Mueller s’est imposé, presque malgré lui, comme le « meilleur ennemi » de Donald Trump. Retour sur une relation faite de tensions et d’enquêtes.
Le soldat face au dispensé
Avant d’être ce procureur spécial honni, Robert Mueller fut l’archétype du serviteur de l’État. Né en 1944 à New York, élevé dans les cercles aisés de la côte Est, formé à Princeton puis à la New York University, il incarne cette élite américaine façonnée par les institutions et vouée à leur perpétuation, rappelle le Washington Post.
Mais derrière cette trajectoire sans aspérités apparentes affleure une expérience fondatrice : le Vietnam. Officier des Marines, il y commande un peloton, est blessé au combat et décoré de la Bronze Star et de la Purple Heart. Une guerre qui marque durablement une génération — et qui, par contraste, accentue la distance avec Donald Trump, dispensé de service pour des « bone spurs » (excroissances osseuses).
Il faut dire que ce constat fait naître une véritable opposition de symboles. Robert Mueller, vétéran décoré, a fait ses preuves au combat et au service de l’État. Donald Trump, dispensé du Vietnam, s’est lui fait remarquer par son indifférence, voire son mépris pour les militaires : certains Américains morts à la guerre, laissait-il entendre, sont des « losers » et des « imbéciles », comme le rapportait The Atlantic en 2020.
L’architecte du FBI post-11 septembre
La carrière de Robert Mueller épouse ensuite les méandres du pouvoir judiciaire. Procureur fédéral à San Francisco puis à Boston, il gravit les échelons avec une constance presque monacale, loin des éclats médiatiques. Sa nomination, en septembre 2001, à la tête du FBI par George W. Bush, intervient à un moment charnière : une semaine avant les attentats du 11-Septembre. Le choc est tel qu’il redéfinit la mission même de l’institution.
Sous sa houlette, le Bureau abandonne progressivement une logique strictement réactive pour embrasser une stratégie de prévention. Dans une Amérique sidérée, obsédée par la menace d’Al-Qaeda, Mueller devient l’un des artisans de la mutation sécuritaire. Son mandat, exceptionnellement prolongé par Barack Obama, fait de lui le deuxième directeur le plus durable de l’histoire du FBI, derrière J. Edgar Hoover. À son départ en 2013, il bénéficie d’un respect bipartisan rare, dans une Amérique fracturée.
Samedi 21 mars, dans un message publié sur X, Barack Obama a rendu hommage à Robert Mueller, le qualifiant de « l’un des meilleurs directeurs de l’histoire du FBI ». « Il a transformé le FBI après le 11 Septembre et sauvé d’innombrables vies », a-t-il souligné, avant d’ajouter : « Son engagement indéfectible envers l’État de droit et sa foi inébranlable dans nos valeurs fondamentales ont fait de lui l’un des fonctionnaires les plus respectés de notre époque. » Michelle et lui ont adressé leurs « condoléances à la famille de Bob et à tous ceux qui l’ont connu et admirés ».
Bob Mueller was one of the finest directors in the history of the FBI, transforming the bureau after 9/11 and saving countless lives. But it was his relentless commitment to the rule of law and his unwavering belief in our bedrock values that made him one of the most respected…
— Barack Obama (@BarackObama) March 21, 2026
Le début de « la chasse aux sorcières »
Mais tout bascule en 2017. Rappelé aux affaires, Robert Mueller est nommé procureur spécial. Sa mission : faire la lumière sur les ingérences russes dans l’élection de 2016 et sur d’éventuels liens avec la campagne de Donald Trump.
Dès le départ, l’enquête s’installe dans un climat de tension extrême. Très vite, Donald Trump crie à la « chasse aux sorcières », ses opposants espèrent un renversement politique imminent. Pourtant, les révélations s’accumulent rapidement. Selon le New York Times, le FBI, troublé par certains comportements du président, a envisagé qu’il puisse agir dans l’intérêt de la Russie. À la Maison-Blanche, on hurle au complot. Dans les rangs démocrates, on espère un Watergate bis.
Un rapport, et l’ambiguïté
En mars 2019, après 22 mois d’enquête, Robert Mueller remet son rapport. Attendu comme un verdict, il se révèle être une énigme. Oui, l’ingérence russe est là, massive et organisée. Mais non, rien ne prouve une « collusion » criminelle entre l’équipe Trump et le Kremlin. Pourtant, c’est une seule phrase, glissée entre les lignes, qui va envenimer le débat pour des années : « Si nous avions eu la certitude que le président n’avait pas commis d’entrave à la justice, nous l’aurions dit. Nous ne pouvons trancher. »
Un flou juridique que le ministre de la Justice, William Barr, s’empresse d’interpréter à l’avantage de Trump, le déclarant innocent. Mais le doute est semé. Pour les partisans du président, Robert Mueller devient l’incarnation d’une justice à deux vitesses, politisée et acharnée. Pour ses adversaires, il reste le dernier rempart d’une démocratie en danger, un homme qui a résisté aux pressions et dit ce qu’il pouvait dire, sans plus.
Au total, l’enquête Mueller aura conduit à l’inculpation de 35 personnes et de trois entreprises. Des proches de Trump – Manafort, Flynn, Stone – écopent de lourdes peines. Mais le président, lui, s’en sort. Dans ses dernières déclarations, citées par la BBC, l’avocat lance un avertissement : « J’ai vu beaucoup de menaces peser sur notre démocratie. L’ingérence russe dans nos élections en est une des plus sérieuses. Il reste encore beaucoup à faire pour s’en protéger, qu’elle vienne de Moscou ou d’ailleurs. »

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