INTERVIEW. L’auteur de « Gomorra », expert des rouages du narcotrafic mondial, nous décrit le système Maduro. Où les neveux de la première dame jouaient un rôle crucial…
Depuis Gomorra (Gallimard), l’enquête sur la mafia napolitaine qui lui a valu une célébrité mondiale, l’écrivain italien (1) est devenu un expert des rouages du narcotrafic mondial, auditionné à ce titre par le Sénat en 2024. L’auteur d’Extra pure, voyage dans l’économie de la cocaïne (Gallimard, 2014) et de ZeroZeroZero, qui fut ensuite adapté dans une série TV (2020), sur les liens entre le crime organisé italien et mexicain, a suivi avec intérêt les événements au Venezuela. Pour Le Point, il raconte les coulisses du narcobusiness de Maduro.
Le Point : Comment fonctionne exactement le trafic de drogue dans le Venezuela de Maduro ?
Roberto Saviano : Depuis des décennies, le pouvoir vénézuélien est étroitement lié aux cartels criminels, non pas comme une déviation, mais comme une architecture gouvernementale. Les enquêtes les plus fiables, en particulier celles d’InSight Crime, ont montré que le Venezuela n’est pas un pays producteur de cocaïne, mais qu’il est l’un des principaux centres logistiques du trafic mondial de drogue.
Au centre de ce système, il n’y a pas un cartel classique, mais le Cartel de los Soles : une structure militaire et étatique qui garantit la couverture, l’impunité et les infrastructures au trafic, principalement colombien, en utilisant les aéroports, les ports, les documents officiels et les appareils de sécurité vénézuéliens.
À côté de la dimension institutionnelle, une figure clé avait émergé : Wilber Varela, dit « Jabon », mort en 2008. Ce n’était pas un simple narcotrafiquant, mais un courtier politico-criminel qui gérait les expéditions vers le Honduras et les Caraïbes, coordonnait les itinéraires, entretenait des relations avec l’appareil militaire et contrôlait des segments décisifs du système pénitentiaire. Il était le point de contact entre les cartels, l’État et la répression.
C’est le pouvoir qui organise, protège et monétise le trafic. La criminalité ne défie pas l’État, mais l’utilise.
Roberto Saviano
Le Venezuela est ainsi, en effet, devenu un narco-État de transit. La drogue n’infiltre pas le pouvoir : c’est le pouvoir qui organise, protège et monétise le trafic. La criminalité ne défie pas l’État, mais l’utilise. L’idéologie du régime a servi d’écran moral pour neutraliser la dissidence interne, légitimer la violence, et justifier l’enrichissement des cadres dirigeants.
Quel était le rôle des neveux de Cilia Flores, épouse de Maduro ? Où sont-ils aujourd’hui ?
Efrain Antonio Campo Flores et Franqui Francisco Flores de Freitas sont surnommés les « narco-sobrinos », les « narco-neveux ». Ils sont en effet les neveux de Cilia Flores, épouse de Maduro, et ils ont été arrêtés en 2015, interceptés par la DEA [Drug Enforcement Administration, agence fédérale américaine chargée notamment de la lutte contre le trafic de drogue aux États-Unis, NDLR] en Haïti alors qu’ils organisaient l’expédition de 800 kilos de cocaïne à destination des États-Unis.
Il ne s’agit pas de personnages marginaux, mais de deux hommes qui ont grandi au sein du palais du pouvoir, protégés, accrédités et convaincus d’être intouchables. Ils ne parlent pas comme de petits trafiquants, mais comme des fonctionnaires, promettant à leurs interlocuteurs l’accès à des pistes militaires, une couverture institutionnelle et une protection politique. Leurs propos montrent clairement que la drogue sert à financer le pouvoir, à maintenir le régime en place.
Lorsque leur procès s’ouvre à New York, en 2016, la salle d’audience n’entend pas seulement la description du trafic de stupéfiants, mais aussi une mise au point sur une méthode « étatisée », à savoir l’utilisation des infrastructures vénézuéliennes – aéroports, forces armées, passeports diplomatiques – comme outils logistiques du trafic de drogue. Les deux hommes ont été condamnés en 2017 à dix-huit ans de prison. Mais en décembre 2022, Maduro a obtenu leur libération dans le cadre d’un échange de prisonniers avec les États-Unis : sept citoyens américains en échange des neveux de la première dame. La condamnation reste valable. Mais l’impunité est rétablie.
Comment expliquer que Trump ait gracié l’ancien président du Honduras, Juan Orlando Hernandez, reconnu coupable d’avoir facilité l’importation de plus de 400 tonnes de cocaïne aux États-Unis ?
Juan Orlando Hernandez a été, en effet, reconnu coupable par un tribunal fédéral américain d’avoir facilité l’importation de plus de 400 tonnes de cocaïne aux États-Unis et d’avoir reçu des millions de dollars de pots-de-vin de la part d’organisations criminelles, y compris des réseaux liés au cartel d’El Chapo.
La lutte contre la drogue n’est pas un principe, mais une rhétorique modulable, et que la cohérence n’est pour Trump qu’un frein à l’exercice de son autorité.
Roberto Saviano
Le 26 juin 2024, il est condamné à quarante-cinq ans de prison dans un pénitencier fédéral américain. Un peu plus d’un an plus tard, le 1er décembre 2025, Trump lui accorde, en effet, une grâce totale. Mais la sortie de prison de Hernandez n’est en rien une contradiction pour le pouvoir trumpien, car l’ancien président du Honduras peut soutenir des politiques anti-immigration et protéger les intérêts américains directement liés à la présidence.
Il apparaît donc clairement que la lutte contre la drogue n’est pas un principe, mais une rhétorique modulable, et que la cohérence n’est pour Trump qu’un frein à l’exercice de son autorité.
(1) Dernier livre paru, Giovanni Falcone. Traduit de l’italien par Laura Brignon (Gallimard, 608 p., 25 €).

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