ENTRETIEN. L’économiste iranien décrit depuis Téhéran une République islamique plongée dans une impasse fonctionnelle.
La colère gronde à nouveau en Iran. Plus de quarante jours après la répression sanglante des manifestations, de nouveaux rassemblements de protestation ont été organisés ce week-end au sein des plus grands établissements supérieurs du pays. De la prestigieuse université de Téhéran à l’université Sharif (l’école polytechnique locale), de l’établissement de technologie Amir Kabir à la faculté des arts de la capitale, les slogans « Mort au dictateur ! », « Mort à Khamenei ! » et « Longue vie au Chah » ont été scandés par des dizaines d’étudiants protestataires, qui en sont parfois venus aux mains avec des miliciens pro-régime bassidjis.
En parallèle, les menaces d’une intervention militaire américaine en Iran se font de plus en plus pressantes. Le porte-avions Gerald Ford, accompagné de trois destroyers, est arrivé samedi en mer Méditerranée, pour porter main forte à l’armada navale – le porte-avions USS Abraham Lincoln, neuf destroyers et trois frégates légères – déjà positionnée en mer d’Oman. Des pourparlers de la dernière chance doivent se tenir jeudi 26 février à Genève, entre négociateurs américains et iraniens, sous la médiation d’Oman, afin de parvenir à un accord et éviter le scénario d’une guerre.
Conseiller en économie de l’ancien président réformateur Mohammad Khatami (1997-2005), Saeed Laylaz est une voix respectée à l’intérieur du pays. Professeur à l’université Shahid Beheshti de Téhéran, cet économiste de renom est issue du « système » de la République islamique. Ce qui ne l’empêche pas d’être critique vis-à-vis des gouvernements successifs, et lui a valu un an d’emprisonnement en juin 2009. Il répond à toutes les questions du Point.
Le Point : Quel est le climat à l’intérieur de l’Iran alors que les protestations redémarrent ?
Saeed Laylaz : À l’image des quatre-vingt-dix millions d’Iraniens, la situation est, vous imaginez bien, au mieux de ce qu’elle pourrait être après tout ce que nous avons connu au cours des deux mois écoulés. Mais je dois vous dire qu’après les événements des jeudi 8 et vendredi 9 janvier (durant lesquels des dizaines de milliers d’Iraniens ont manifesté et des milliers d’entre eux ont été tués par les forces de sécurité, NDLR), nous n’avons toujours pas réellement avancé dans la résolution des problèmes structurels essentiels qui ont conduit à ces troubles.
Pour l’instant, rien de concret ne s’est produit. Ni le gouvernement, ni le pouvoir, à mon avis, ne semblent encore disposer d’un programme clair pour l’avenir de ce pays, que ce soit dans le domaine économique ou dans le domaine socioculturel, afin d’assurer un développement solide. Cela équivaut à une marmite dont le feu est toujours allumé, et dont on pense qu’en ouvrant légèrement le couvercle, on puisse temporairement donner l’impression qu’elle n’est plus en ébullition. Mais la cause profonde de ces troubles, dont la première est à mon sens économique, reste inchangée.
Nous avons néanmoins constaté que les revendications économiques des premiers jours des manifestations ont rapidement cédé la place à des slogans politiques.
À mon avis, les problèmes les plus importants du pays sont l’inflation et la récession qui ont entraîné une pauvreté croissante de la population. C’est d’ailleurs la combinaison de ces deux éléments qui fait augmenter l’indice de misère. L’inflation, au moment où je vous parle, se situe autour de 47 ou 48 %, alors que l’indice de misère s’élève à 55 points (cet indice correspond au niveau de difficulté économique ressenti par la population, mesuré en additionnant le taux de chômage et le taux d’inflation, NDLR).
Il se situait autour de 17 ou 18 en 2017. C’est-à-dire qu’il a été environ multiplié par trois. Donc, sur le plan économique, je peux dire qu’aucun changement n’a eu lieu pour pouvoir amener le calme dans le pays. Ajoutez à cela l’état d’incertitude dans lequel nous nous trouvons actuellement, entre une guerre et une paix totale, qui touche aussi bien les petits commerçants que les établissements économiques en Iran. Tous sont dans l’attente de voir ce qui va arriver.
Pourtant, le gouvernement de Massoud Pezeshkian n’a-t-il pas immédiatement remplacé le gouverneur de la Banque centrale avant de supprimer le double taux de change du dollar qui avait aggravé la crise économique ?
Oui, une décision a été prise pour améliorer la situation économique du pays. Mais il n’y a rien de nouveau. Dans n’importe quel État – du Burkina Faso aux États-Unis d’Amérique – des décisions sont prises en ce sens. Mais la question est de savoir dans quelle mesure le gouvernement iranien peut réellement réussir. Quels en seront les effets concrets, et quand ils se feront ressentir. Pour ma part, je ne vois rien de tel. Je ne constate pas de changements tangibles dans les politiques publiques du pays, que la population pourrait réellement percevoir. Et il faut ajouter à tout cela une volonté, de la part des ennemis de l’Iran, d’intensifier les troubles.
Que voulez-vous dire par là ?
Je pense que, pour la première fois dans l’histoire de l’Iran, nous constatons en pratique la concomitance de trois fractures profondes dans l’histoire du pays. La première, que nous n’avions jamais connue à ce niveau auparavant, est une crise économique extrêmement grave. La deuxième est constituée des fractures sociales et culturelles. Et la troisième concerne l’Iran lui-même : les signes d’une entreprise de déstabilisation du pays, qui a désormais atteint son niveau d’intensité maximal.
Qu’entendez-vous exactement par là ?
Il n’y a aucun doute sur le fait que les services de sécurité étrangers, et même de grandes puissances, soient favorables à une déstabilisation de l’Iran. Quand on voit qu’un appel à manifester est lancé pour le jeudi 8 janvier à 20 heures, dans l’obscurité, alors que, lors de la révolution de 1979 à laquelle j’ai participé, les mobilisations se faisaient en plein jour et de manière visible, cela montre bien qu’il s’agissait davantage d’une volonté de fomenter des émeutes. La population était poussée à descendre massivement dans la rue et, comme lors de la révolution française de 1789, réalise sa prise de la Bastille.
Tout cela s’est greffé sur des fractures sociales préexistantes – notamment au sein de la classe moyenne –, qui se sont accentuées au cours des vingt derniers mois, dont pratiquement aucune n’avait été résolue. C’est dans ce mélange confus de difficultés que nous nous trouvons aujourd’hui. Pour ma part, je ne vois aucun élément indiquant que nous soyons réellement parvenus à un apaisement, ni du côté du président Pezeshkian, ni du côté du pouvoir. S’il existe bien sûr une volonté de résoudre la situation, les contradictions et conflits à l’intérieur même du système de la République islamique empêchent que de nombreuses questions économiques, sociales et politiques soient résolues.
Le peuple iranien est en colère et exprime ses protestations.
Pouvez-vous nous donner un exemple ?
Si l’on regarde les acteurs au sein du pouvoir qui gèrent actuellement la crise économique, et notamment le pillage des ressources, je ne vois pas de décisions prises par la République islamique pour s’attaquer directement aux principaux problèmes de l’Iran, à savoir la corruption. Oui, il est vrai que Monsieur Hemmati, le nouveau gouverneur de la Banque centrale, que je connais de près, possède une réelle volonté de contrôler l’inflation, mais ses effets ne se manifesteront probablement qu’en juin ou juillet prochain, et c’est donc à ce moment-là que l’on pourrait assister à un changement de comportement de la part de la population, pas maintenant.
Permettez-moi néanmoins de souligner que des dizaines de milliers d’Iraniens, à travers le pays, ont répondu favorablement à l’appel à manifester de Reza Pahlavi, avec des slogans avant tout politiques. Ne minimisez-vous pas cet aspect ?
Il est possible que vous interprétiez le mécontentement populaire de manière erronée, en l’attribuant à un soutien en faveur de Reza Pahlavi. En ce qui me concerne, je ne lui accorde aucune importance. À partir du moment où les États-Unis et Israël lui retirent leur soutien, il ne représentera plus rien. Le peuple est en colère et exprime ses protestations. Et lorsqu’il en appelle à ce qu’un homme puissant dirige le pays, on entend des slogans comme : « Reza Shah, repose en paix ». Vous pourriez, dès lors, penser qu’il représente pour le peuple une sorte d’identité nationale, à la manière de l’Imam Khomeyni, mais ce n’est pas mon impression. Je pense que les causes scientifiques et sociales du mécontentement en Iran sont si profondes que, en l’absence d’alternative crédible, le peuple est à la recherche d’un nom comme celui de Reza. Mais cela pourrait être Jafar, ou tout autre nom. Je peux vous dire qu’en réalité, aucun Reza ne dirigera l’Iran.
Et pourquoi cela ?
Parce que je ne le vois pas comme étant une alternative à la République islamique en Iran et, à vrai dire, je n’imagine pas que Reza Pahlavi ait lui-même envie de revenir en Iran (il affirme au contraire vouloir assurer la transition démocratique à la chute du régime avant l’organisation d’élections libres, NDLR). Je le connais tout de même un petit peu. Je vous invite à observer plutôt les causes objectives et matérielles du mécontentement en Iran.
Il est nécessaire de rappeler que près d’un million et demi de personnes sont descendues dans la rue le jeudi 8 janvier 2026 et que des milliers de manifestants ont été tués par les forces de sécurité.
Ce que vous avancez est correct. Voyez-vous, il est possible aujourd’hui que les partisans du pouvoir ne représentent plus qu’un tiers de la population, voire certainement moins. Mais si les deux tiers qui restent sont unis par leur rejet de la République islamique, ils diffèrent par leur objectif politique final et ne pourront jamais s’unir.
C’est ce que je dis depuis de nombreuses années, ce que je dis encore aujourd’hui et répéterai à l’avenir, même si les opinions peuvent évoluer avec le temps. Jusqu’à aujourd’hui, à l’heure où je vous parle, je peux vous dire que la République islamique n’a pas d’alternative. Voilà pourquoi je vous parle d’une impasse, et il est même possible que le constat que je formule soit négatif pour l’avenir, mais c’est ainsi.
Comment sortir selon vous de cette impasse ?
La République islamique est arrivée à une impasse fonctionnelle est il est nécessaire de rechercher une alternative à l’intérieur du système politique. Car à l’heure actuelle, la gestion de l’Iran est une mission devenue extrêmement difficile, bien pire que la situation qui avait cours au Venezuela avant l’intervention américaine. Cela fait maintenant sept, huit, dix ans que nous sommes dans un état d’inefficacité chronique, avec une reproduction continue de cette inefficacité en raison de l’absence d’une alternative qui pourrait aboutir à un consensus politique. Et ce n’est pas quelque chose de nouveau.
Jugez-vous la menace d’une guerre sérieuse ?
J’estime élevé le risque d’une guerre, que ce soit pour dans une heure, demain, dans un mois, ou tout autre moment. Il faut avant tout prendre en compte la situation mondiale. Après la chute de Nicolas Maduro au Venezuela, l’Iran est le dernier pays au monde dont le pétrole échappe aux États-Unis. Mais sa situation géopolitique dans le monde a changé, voilà pourquoi il est possible que la Chine et la Russie jouent un rôle plus sérieux quant à l’avenir de l’Iran par rapport à la guerre des douze jours (où leur soutien s’est révélé très limité, NDLR).
Les États-Unis font pression sur l’Iran pour le pétrole et l’économie.
Pour les États-Unis, le Moyen-Orient n’est plus aussi important qu’auparavant. Washington regarde avant tout l’Iran à travers le prisme de sa compétition avec la Chine. À ce titre, il représente un pays pétrolier non-allié des Américains capable de fournir plus d’un million de barils de pétrole par jour à Pékin.
Officiellement, Donald Trump souhaite avant tout un accord avec l’Iran sur le nucléaire, les missiles balistiques et la politique régionale de la République islamique.
Au contraire, je pense que toute confrontation avec l’Iran ne se ferait pas en premier lieu à cause du nucléaire. Après le bombardement américain de juin dernier, l’Iran n’a plus la capacité de mener un enrichissement massif ni aucune autre action nucléaire pendant des années. Elle n’a même plus accès au combustible nucléaire et les États-Unis le savent. Seuls les missiles iraniens représentent une menace par rapport à Israël. Or si l’Iran voulait viser Israël, il se retrouverait non seulement face aux États-Unis, mais aussi face à l’ensemble des pays de l’Otan.
Nous l’avons constaté lors de la guerre de 33 jours. Par conséquent, l’Iran ne prendra à mon avis jamais l’initiative d’un conflit avec Israël. Quant aux menaces que constitueraient nos missiles, par exemple, vis-à-vis de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, elles servent les intérêts des États-Unis. Nous ne sommes pas dupes : les Américains tirent profit de ces menaces, et ne verront jamais d’un bon œil le renversement de l’Iran. Quant aux groupes mandataires alliés de Téhéran, ils ne représentent plus un sujet (menace, NDLR), vous le savez bien. Pour ma part, je suis convaincu que les Américains font pression sur l’Iran pour le pétrole et l’économie.
Existe-t-il selon vous une volonté iranienne d’arriver à un accord avec les États-Unis ?
Oui, tout à fait. N’ayez aucun doute sur le fait que la République islamique veut discuter avec les États-Unis. Elle souhaite gérer ses tensions avec les États-Unis de manière efficace. Mais elle n’a pas non plus l’intention de livrer tout pays et ses ressources aux États-Unis, comme le Venezuela ou l’Irak.
Vous parlez beaucoup du Venezuela. Un système « à la vénézuélienne », où les États-Unis finiraient par s’entendre avec des caciques du régime au détriment de la tête, est-il transposable en Iran ?
Dans cette situation, un Bonaparte pourrait surgir en Iran. J’ai déjà prédit à plusieurs reprises ce scénario par le passé. En France, Louis Napoléon Bonaparte est apparu dans une situation où le régime était arrivé à une impasse, mais sans successeur ni alternative. La situation actuelle est la même en Iran, et l’organisation la plus puissante au sein du pays qui puisse influer sur ce choix est le Corps des Gardiens de la révolution (l’armée idéologique de la République islamique, NDLR).
Par conséquent, lorsqu’une personnalité émerge de l’intérieur, celle-ci est en mesure d’ouvrir un couloir permettant au pouvoir d’arriver à une situation nouvelle. Dans cet espace, les questions économiques, culturelles et de politique étrangère seront beaucoup plus faciles à gérer. En revanche, la situation politique intérieure risque de se compliquer, comme en témoignent les récentes arrestations que j’avais d’ailleurs prédites.
Mais cela arrive-t-il sous la République islamique ou un régime différent en Iran, peut-être militaire ?
Oui, à l’intérieur de la République islamique, bien sûr. Il est possible que les noms et les éléments changent de nom, mais ne vous attendez pas à ce qu’en Russie, Vladimir Poutine sorte Lénine de sa tombe et le jette aux oubliettes. De la même façon, en Chine, n’attendez pas que Xi Jinping fasse la même chose avec Mao. Ne vous attendez pas à ce qu’en Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane fasse la même chose avec le roi Faad. Sur le plan symbolique, beaucoup de changements sérieux vont avoir lieu, même s’il est possible que la structure [du pouvoir] reste la même, ce qui n’a jamais vraiment été important à mon sens.

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