INTERVIEW. Dans la bataille mondiale pour les minerais critiques, Washington accélère pour desserrer l’étau chinois. Au cœur de cette recomposition stratégique, la République démocratique du Congo s’impose comme un acteur clé, à la fois convoité pour son sous-sol et fragilisé par ses failles sécuritaires.
Inscrit dans le projet « Project Vault », le plan de l’administration Trump prévoit un investissement de 12 milliards de dollars pour constituer une réserve stratégique de minerais critiques – terres rares, cuivre, cobalt et coltan – dont la RDC détient près de 80 % des réserves mondiales.
Cette semaine, Washington a accueilli un sommet interministériel sur ces minerais critiques et terres rares. Officiellement, Donald Trump veut sécuriser les chaînes d’approvisionnement et réduire la dépendance à Pékin. Dans ce contexte de mobilisation diplomatique intense, réunissant des délégations d’une cinquantaine de pays, les États-Unis et la RDC ont signé un protocole d’accord, de type « minerais contre sécurité ». Un pari géopolitique qui pourrait redéfinir l’avenir de l’Est du pays, marqué par plus de trois décennies de conflits.
Pour la RDC, ces minerais critiques sont bien plus qu’une opportunité économique : ils incarnent un enjeu géopolitique majeur. Entre rivalité Chine/États-Unis, sécurité précaire et absence de stratégie nationale claire, Kinshasa doit négocier avec finesse pour que cet accord ne se transforme en piège pour son développement.
Willy Albert Kalengay, directeur de Geopolis Magazine et spécialiste des questions économiques et minières, décrypte les enjeux géopolitiques de ce rapprochement et la marge de manœuvre réelle de Kinshasa dans la nouvelle bataille mondiale pour les minerais critiques.
Le Point Afrique : Quels bénéfices concrets la RDC peut-elle tirer de ces accords sur les minerais critiques avec les États-Unis ?
Willy Kalengay : Il faut comprendre que l’économie qui se met en place, notamment autour de la transition énergétique, a un besoin crucial du Congo, qui constitue aujourd’hui un pilier majeur pour l’approvisionnement mondial et pour les chaînes de valeur. Le principal bénéfice pour la RDC, c’est donc de se positionner comme un partenaire stratégique incontournable dans le domaine des minerais stratégiques. Le pays pourra ainsi formuler ses exigences afin que l’exploitation de ces ressources s’inscrive non seulement dans un contexte de paix, mais surtout dans un cadre de développement durable. C’est un profit considérable.
Un consortium américain vient déjà d’entrer avec 40 % de participations chez Glencore, le premier producteur de cobalt au Congo, à travers ses mines Mutanda Mining S.A.R.L et Kamoto Copper Company. Les Américains poussent activement vers l’arrivée de ce consortium sur le sol congolais via sa participation dans Glencore. Tout cela laisse entrevoir un bel avenir pour le Congo.
Quelles conditions concrètes doivent être réunies pour que cet accord profite réellement à la RDC comme aux États-Unis ?
Le Congo n’a, en réalité, qu’un seul agenda : le retour de la paix. Tout part de là. Sans sécurité, il ne peut y avoir ni investissements durables ni développement.
À Washington, le 4 décembre 2025, il n’a pas seulement été question d’un accord de paix entre la RDC et le Rwanda. Un mémorandum d’entente sur la sécurité a également été signé entre Kinshasa et les États-Unis. C’est un point central. Le besoin le plus urgent du Congo aujourd’hui, c’est la pacification de l’Est du pays, afin que l’exploitation des ressources ne se fasse plus dans un contexte de prédation, avec un coût humain incommensurable, comme c’est le cas actuellement.
Mais la paix ne suffira pas. La RDC doit aussi engager, sans tarder, des réformes profondes : améliorer la gouvernance, renforcer la transparence, assainir totalement le secteur minier en se débarrassant des réseaux mafieux qui ont durablement parasité l’agenda national. Le pays a déjà commencé à avancer sur la digitalisation des opérations, ce qui est un progrès important.
C’est à ce prix — sécurité, réformes et crédibilité institutionnelle — que la RDC pourra se mettre au niveau des exigences des nouveaux investisseurs et transformer ces accords en véritable levier de développement.
Une partie du pays est sous le contrôle de la rébellion du AFC/M23 soutenu par le Rwanda, comment dans un tel contexte sécuritaire les États-Unis pourraient tirer profit de l’accord avec la RDC ?
Les Américains savent parfaitement ce qu’ils font. Ils sont informés de la réalité du terrain et des rapports de force. Et ils savent surtout qu’ils ne pourront rien tirer de ces accords sans un retour effectif de la paix.
L’exemple de Rubaya est parlant. La catastrophe qui y a fait plus de 200 morts illustre précisément ce qui se passe lorsque l’exploitation des minerais critiques se déroule dans un contexte d’insécurité permanente. Sans conditions sécuritaires minimales, la production devient chaotique, violente et incontrôlable.
Kinshasa propose aux États-Unis ce que la Chine n’est pas en mesure d’offrir
Si les États-Unis veulent réellement bénéficier de ces ressources, ils devront donc accélérer la mise en œuvre de l’accord signé avec la RDC. Cela implique le respect strict des engagements pris par toutes les parties : le retrait des groupes rebelles, la fin du soutien rwandais et la restauration de l’autorité de l’État congolais.
La RDC ne risque-t-elle pas de devenir un nouveau terrain d’affrontement stratégique entre la Chine et les États-Unis ?
Bien sûr qu’il y a une concurrence, et les Congolais en sont parfaitement conscients. Le gouvernement l’a d’ailleurs assumé : dans le secteur minier, la ligne officielle est celle de la diversification des partenaires. Le Congo est suffisamment vaste, riche et stratégique pour ne pas dépendre d’un seul acteur.
Cette rivalité sino-américaine n’est pas forcément une mauvaise nouvelle. Au contraire, elle peut être mise à profit. La RDC a compris comment jouer sur cette concurrence pour faire avancer ses propres intérêts.
Concrètement, Kinshasa propose aux États-Unis ce que la Chine n’est pas en mesure d’offrir : le volet sécuritaire. En parallèle, elle confie à Pékin ce que Washington ne peut ou ne veut pas assurer pleinement : les infrastructures.
Résultat : les entreprises chinoises restent très présentes sur les chantiers d’infrastructures, les Américains se positionnent sur la sécurité et la structuration des partenariats stratégiques, mais tous, au final, se retrouvent autour de la même table : celle des minerais critiques.
L’enjeu pour la RDC est désormais clair : transformer cette rivalité en levier, plutôt qu’en nouvelle dépendance.
La contestation autour de la gouvernance minière – qu’elle vienne de l’opposition ou de la société civile – ne risque-t-elle pas de freiner la mise en œuvre des accords entre Kinshasa et Washington ?
La critique n’est pas un handicap, elle est une nécessité démocratique. Une opposition qui questionne, alerte et met en garde joue pleinement son rôle de contre-pouvoir. Dans un État qui se veut démocratique, ces voix doivent être entendues, et le gouvernement a l’obligation d’y répondre avec transparence et pédagogie.
La société civile, elle aussi, est incontournable, surtout lorsqu’il s’agit du secteur minier. L’exploitation des ressources naturelles n’est jamais neutre : elle entraîne des déplacements de populations, bouleverse les équilibres environnementaux et redessine les économies locales. Ignorer ces réalités reviendrait à fragiliser durablement les projets miniers et à nourrir des tensions sociales susceptibles de compromettre les investissements.
Dans une démocratie, le progrès naît de la confrontation des idées. Aucun acteur, qu’il soit politique ou économique, ne détient seul la vérité. C’est précisément cette dynamique de contradiction et de dialogue qui permet d’améliorer les politiques publiques et d’éviter que les ressources naturelles ne deviennent une source de fracture nationale.
Quel est, selon vous, le principal danger qui pourrait empêcher la RDC de tirer pleinement profit de ces accords stratégiques ?
Le véritable risque, c’est la désunion nationale. Si la majorité, l’opposition, la société civile et la population avancent en ordre dispersé, d’autres acteurs, eux, sauront exploiter ces divisions. L’histoire du Congo montre que les ressources naturelles profitent rarement au pays lorsque les élites politiques et sociales ne parlent pas d’une seule voix.
L’enjeu impose aujourd’hui la construction d’un consensus national autour de la gestion des minerais stratégiques. Cette question doit dépasser les rivalités partisanes et s’imposer comme une priorité d’intérêt général. Il s’agit de bâtir un agenda commun centré sur le développement, la redistribution des richesses et la souveraineté économique.
Sans cette unité, les minerais continueront de quitter le territoire sans transformer durablement le pays. Avec elle, en revanche, la RDC peut espérer convertir ce nouveau paradigme géopolitique – où paix, sécurité et ressources sont désormais étroitement liées – en véritable levier de puissance et de prospérité nationale.

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