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« Santé contre minerais » : le nouveau rapport de force imposé par Washington en Afrique

« Santé contre minerais » : le nouveau rapport de force imposé par Washington en Afrique

En Zambie comme ailleurs, les États-Unis conditionnent désormais leur aide sanitaire à des contreparties économiques, notamment dans le secteur minier. Explications.

«Affaire pétrole contre nourriture ». D’aucuns se souviennent de ce scandale qui, de 1995 à 2003, avait vu le détournement du système d’embargo des Nations unies sur l’Irak au profit de multinationales. Profitant d’un cadre censé garantir à Bagdad l’approvisionnement en nourriture, médicaments et autres produits de base contre une partie de sa production pétrolière, plusieurs géants occidentaux tels que le suisse Glencore ou le français Total avaient jugé bon de dealer directement avec Saddam Hussein.

Avant même le scandale de corruption, un tel mécanisme onusien avait suscité une levée de boucliers parmi la société civile et certains experts humanitaires. Si comparaison n’est pas raison, l’administration Trump ravive ce registre transactionnel en Afrique. Outre les promesses de résolution de conflits, ses émissaires souhaitent désormais l’appliquer à la coopération en matière de santé.

En Zambie, le spectre d’un minerai critique

Révélé au mois de mars 2026, un projet d’accord entre les États-Unis et la Zambie traduit ce changement de paradigme. Noir sur blanc, le document promet une injection de 320 millions de dollars dans le système de santé zambien afin de pallier les sévères coups portés par l’arrêt quasi-total des activités d’USAID (l’agence de développement américaine). Ce montant inférieur aux 400 millions de dollars alloués en 2024, doit en outre diminuer progressivement pour atteindre 112 millions de dollars d’ici 2030.

Mais le projet ne se résume pas à une simple diminution de l’aide américaine. En décembre 2025, l’ambassade des États-Unis à Lusaka évoquait une « contrepartie en matière de collaboration dans le secteur minier ». De fait, le pays est le second producteur de cuivre africain après la République démocratique du Congo. Ces deux États d’Afrique centrale se partagent la région dite de la Cooper Belt (ceinture du cuivre), riche en métal rougeâtre. Forte d’une extraction de 890 000 tonnes en 2025, Lusaka entend franchir la barre du million de tonnes cette année.

« Il s’agit là du commerce trumpiste habituel, souffle Philippe Msellati, épidémiologiste et directeur de recherche émérite à l’Institut de recherche pour le développement (IRD). Après avoir coupé le robinet pour montrer qui contrôle le flux, les États-Unis comptent négocier en position de force, ajoute-t-il plus loin. » Et l’objectif semble clair. Depuis 2025, le cuivre a été ajouté à la liste des minéraux critiques par l’agence nationale américaine United States Geological Survey. Ce dernier joue un rôle essentiel dans l’économie du numérique, de l’électronique ainsi que dans la transition énergétique. Afin d’accroître la pression sur Lusaka, les Américains ont fixé un ultimatum au 1er avril prochain, faute de quoi la promesse l’aide promise pourrait être suspendue.

La santé comme « porte d’entrée » d’une aide transactionnelle

Sur le continent, d’autres pays ont récemment paraphé des projets de contrats similaires ; notamment en Ouganda, au Lesotho ou encore au Rwanda. « Du transactionnel déguisé, il y en a toujours eu », nuance toutefois Dr. Msellati qui se souvient de projets de santé français en Afrique qui, dans les années 1990, exigeaient certains achats de matériels médicaux produits dans l’hexagone. « Ce qui change aujourd’hui avec Trump est l’échelle de ces transactions et le cynisme avec lequel elles sont imposées », poursuit-il.

Pour celui qui a mené la majeure partie de sa carrière sur le continent, la santé comme levier de négociation apparaît logique. « Depuis les indépendances, l’aide internationale est demeurée structurante pour l’équilibre sanitaire d’une majorité de pays africains. Dès lors, la santé forme une porte d’entrée de choix. Car une population peut difficilement reprocher à son gouvernement un deal, même défavorable, s’il s’agit d’améliorer un système sanitaire déjà fragile, analyse l’épidémiologiste. » Celui-ci perçoit dans le désinvestissement brutal du Pepfar – l’initiative de lutte contre le Sida lancée en 2003 par les États-Unis – une autre urgence qui pourrait mener des États à accepter ce type d’accord.

Si Philippe Msellati déplore un retour des enjeux de santé globale vers une logique bilatérale, Washington ne fait que singer Pékin qui pratique depuis longtemps une diplomatie transactionnelle en Afrique. En Zambie, la Chine finance la construction d’infrastructures stratégiques coûteuses en lien avec le secteur extractif. En échange, des concessions minières sont accordées à des acteurs chinois. C’est ainsi que la société publique Power China a inauguré en 2025 la centrale solaire zambienne de Chisamba. Celle-ci alimente prioritairement une mine détenue pour partie par une compagnie chinoise spécialiste du cuivre.