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SMR et factures énergétiques : l’Europe a toutes les solutions, mais pas le pouvoir de les imposer

SMR et factures énergétiques : l’Europe a toutes les solutions, mais pas le pouvoir de les imposer

ANALYSE. La Commission européenne a présenté son grand paquet énergie à Strasbourg. Entre SMR, réduction des coûts et investissements lourds, l’UE cherche, encore et toujours, sa souveraineté énergétique.

Le timing était presque trop parfait. Alors que la crise du détroit d’Ormuz fait trembler les marchés pétroliers, la Commission européenne adoptait, mardi 10 mars à Strasbourg, un « paquet énergie » en trois volets : une stratégie pour les petits réacteurs modulaires (SMR), un paquet pour les consommateurs et une stratégie d’investissement dans l’énergie propre.

Coïncidence ? Teresa Ribera, première vice-présidente exécutive, a pris soin de désamorcer la question : « Ce paquet n’a pas été développé dans le contexte énergétique actuel. Mais ce contexte montre à quel point il est important. » La crise comme révélateur, non comme déclencheur. C’est plus honnête.

Le besoin d’investissements privés

Mais comment rendre le prix de l’énergie abordable pour les ménages ? On tourne en rond depuis quatre ans… Le « paquet citoyens », présenté mardi, répond avec trois leviers concrets : baisser les taxes sur l’électricité – économie potentielle de 200 euros annuels par foyer –, faciliter le changement de fournisseur – 152 euros d’économies supplémentaires –, généraliser les contrats flexibles et les appareils intelligents, qui peuvent réduire la facture jusqu’à 40 %.

La « stratégie d’investissement dans l’énergie propre » ne se fera pas sans de très lourds investissements. Atteindre les objectifs climatiques coûterait 660 milliards d’euros par an entre 2026 et 2030, selon les estimations de la Commission. L’argent public ne peut pas tout. La Commission le dit franchement : les fonds publics sont désormais conçus comme levier pour attirer les capitaux privés, pas comme source première de financement.

La Banque européenne d’investissement s’engage à hauteur de 75 milliards d’euros sur trois ans. Le reste devra venir des 33 700 milliards d’euros d’actifs privés sous gestion en Europe. La subvention cède la place à la garantie.

Le pari de l’Airbus nucléaire

Les SMR – petits réacteurs modulaires – sont le dossier le plus ambitieux et le plus incertain du paquet énergie. Aucun n’est encore opérationnel commercialement dans le monde occidental. Mais la logique industrielle est claire. « Vous avez une course mondiale pour être le premier continent à produire un SMR – et aussi le premier à faire approuver vos standards au niveau international », analyse le cabinet du vice-président Stéphane Séjourné. Fabriquer en usine, transporter sur site, assembler en modules, exporter le standard : c’est la philosophie de l’Airbus appliquée au nucléaire.

La Commission prévoit une capacité SMR européenne comprise entre 17 et 53 gigawatts d’ici à 2050, et un premier déploiement commercial au début des années 2030. Au même moment à Paris, la présidente von der Leyen assumait une forme de mea culpa. « Je pense que c’était une erreur stratégique de la part de l’Europe de se détourner d’une source fiable et abordable d’énergie à faibles émissions », déclarait l’ancienne protégée d’Angela Merkel lors du deuxième Sommet nucléaire.

Le revirement a été effectué discrètement il y a un peu plus d’un an, lors de l’installation de la deuxième Commission von der Leyen. Mais avec une certaine perversité, la même Ursula von der Leyen a confié le portefeuille de l’énergie à un antinucléaire notoire, le Danois Dan Jorgensen, sous la houlette de la première vice-présidente espagnole, Teresa Ribera, elle-même antinucléaire. Une maille à l’endroit, une maille à l’envers…

Les services de la Commission restent réticents vis-à-vis du nucléaire, au point que, aujourd’hui encore, il faut « se battre pied à pied pour que dans les textes qui sortent de la Commission, le nucléaire ne soit pas discriminé par rapport aux autres sources d’énergie sans émission de CO2 », comme le note François-Xavier Bellamy.

La conversion publique d’Ursula von der Leyen suit surtout la déclaration du chancelier allemand, Friedrich Merz, qui, le 15 janvier lors d’une conférence économique, reconnaissait que la sortie du nucléaire par l’Allemagne avait été « une grave erreur économique ».

Toujours est-il que la Commission européenne conçoit désormais un abondement de 200 millions d’euros du Fonds pour l’innovation vers le programme InvestEU financera les premiers projets de SMR. Une goutte d’eau, disons une faible incitation mais les finances européennes sont ce que les États membres veulent qu’elles soient : résiduelles par rapport aux budgets nationaux. En tout cas, c’est la première fois que des fonds européens non dédiés à Euratom financent explicitement du nucléaire.

Tout cela serait plus convaincant si la Commission détenait vraiment les leviers de décision. Elle ne le peut pas. D’abord parce que les SMR ne font l’unanimité et les réticences au nucléaire demeurent chez certains de nos voisins (Espagne, Autriche…). Le chancelier Merz a beau regretter ses choix post-Fukushima, il n’engage aucun nouveau chantier…

Sur la fiscalité de l’énergie, Bruxelles ne peut que recommander des baisses, la décision restant entre les mains des États. Sur les licences communes, on parle prudemment d’une « coalition des volontaires ». La première vice-présidente de la Commission, Teresa Ribera, a pris soin de conditionner la stratégie SMR aux États membres « qui choisissent le nucléaire ». La Commission dessine des cadres, pose des jalons, débloque des garanties. Mais comme pour tout grand paquet énergétique depuis vingt ans, l’Europe propose – et les capitales disposent.

La grande absurdité verte

Mais pendant que la Commission dessine des cathédrales, les États membres empilent des rustines. On dépense des milliards pour installer des panneaux solaires et des éoliennes, puis on en dépense d’autres pour payer des centrales à gaz à rester allumées sans produire. Comme si, ayant décidé de ne plus prendre le train, on continuait à acheter des billets – au cas où.

Un policy brief de Bruegel, publié en novembre 2025 et signé par cinq économistes de l’énergie, recense l’étendue du désastre : 27 États membres, autant d’architectures différentes, zéro coordination sérieuse. Le marché intérieur de l’énergie, cette construction patiente de trois décennies, menace de se défaire – non par idéologie, mais par accumulation de prudences nationales.

Un archipel de prudences nationales

Le mécanisme est d’une logique implacable, ce qui ne le rend pas moins surréaliste. Plus les énergies renouvelables envahissent le réseau, plus elles écrasent les prix de gros aux heures où elles produisent. Les centrales pilotables voient leurs heures de fonctionnement se réduire comme une peau de chagrin, leur rentabilité s’effondre, les investisseurs se retirent. Et puis arrive le jour sans vent, le grand froid de janvier sans soleil : et l’on découvre avec horreur que personne n’a jugé utile de maintenir en état les centrales que l’on avait pourtant juré de ne plus utiliser.

La solution que l’Europe a trouvée à ce problème s’appelle, dans la langue des technocrates, un capacity mechanism. Traduction libre : un chèque versé à un producteur d’électricité pour qu’il accepte d’exister. Non pas pour produire – pour être là, disponible, comme un pompier qui serait rémunéré simplement pour observer l’extérieur depuis sa fenêtre en espérant qu’il n’y ait jamais de feux de forêt.

En France, selon l’étude de Bruegel, ces paiements représentent désormais plus de 10 % des revenus du marché de gros. L’Allemagne, qui avait longtemps résisté au nom de la pureté des signaux de marché, s’apprête à lancer son propre système d’ici à 2028 – après des années de tergiversations qui ont déjà déstabilisé ses voisins, chacun bricolant le sien dans son coin, avec ses critères, ses prix, ses chapelles réglementaires.

Le paradoxe est complet : on a voulu sortir des fossiles pour des raisons climatiques tout à fait défendables, et l’on se retrouve à subventionner des centrales à gaz pour qu’elles survivent à la concurrence des énergies que l’on subventionne par ailleurs. L’écologie paie le gaz pour ne pas mourir du solaire.

La solution de Bruegel tient en une formule : la régionalisation par contrainte. Plutôt qu’un grand soir fédéral – jugé irréaliste –, des blocs régionaux aux règles communes, construits progressivement. Le levier : conditionner l’approbation par la Commission de chaque mécanisme national à un engagement de coordination avec les voisins. Tu veux ton chèque pour tes centrales à gaz, tu t’assois d’abord à la table.

Des capacités de secours à mutualiser

Le bloc naturel s’impose : France, Allemagne, Belgique. Trois systèmes électriques parmi les plus interconnectés d’Europe, trois approches radicalement différentes – le marché décentralisé français en cours de centralisation, la réserve stratégique allemande en voie de se muer en marché de capacité, le mécanisme belge déjà rodé. Trois pays dont les choix unilatéraux se perturbent mutuellement en permanence, et qui auraient collectivement tout à gagner à mutualiser leurs réserves.

Bruegel estime qu’un marché intégré permettrait de réduire de 19 % la capacité de secours nécessaire – autant d’argent qui ne partirait pas dans la poche de centrales à gaz condamnées à rester inerte. La carotte budgétaire comme instrument d’intégration : une méthode que Bruxelles connaît bien, et qui a déjà fait ses preuves ailleurs.

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