Le récent rapport de l’Institut Choiseul sur « Le soft power à l’épreuve de la fragmentation du monde » décrit les nouveaux mécanismes d’influence géopolitiques à l’heure des populismes, des réseaux sociaux et de l’érosion du multilatéralisme. Une redéfinition de la notion de soft power qui va des transgressions assumées de Donald Trump, jusqu’au nationalisme indien porté par Bollywood, ou aux stratégies culturelles d’États intermédiaires comme l’Algérie ou la Corée du Sud.
Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche illustre un phénomène plus profond : le soft power se transforme aux quatre coins du globe. Si pendant trois décennies, l’influence s’était surtout incarnée à travers l’image d’États séducteurs, ouverts, investissant dans la diplomatie culturelle, l’éducation ou le multilatéralisme, cette vision est aujourd’hui en train de disparaître. On voit progressivement émerger à sa place une géopolitique émotionnelle, polarisante, où les récits comptent autant que la force létale, et où les symboles deviennent des armes.
Géopolitique : quand les populismes changent la donne
Les États-Unis en sont l’illustration la plus saisissante. L’administration Trump II a largement diminué le financement des instruments classiques de l’influence américaine, hérités de la guerre froide : programmes éducatifs, médias internationaux, réseaux universitaires ou initiatives culturelles. Un affaiblissement qui ne signifie pas la fin du soft power américain, mais sa mutation. L’Amérique développe désormais une influence alternative, moins institutionnelle, plus identitaire et plus virale.
Au-delà du « rêve américain », c’est l’idéologie Maga que Washington souhaite exporter à travers un réseau transnational de mouvements populistes en Europe. Les grandes plateformes technologiques deviennent des vecteurs d’influence idéologique autant que des leviers industriels. Et la pop culture trumpienne – influenceurs, entrepreneurs charismatiques, culture anti-woke – remplace Hollywood ou les campus comme imaginaire de projection.
Ce basculement indique moins un retrait américain qu’un changement de nature : l’influence n’est plus un art diplomatique, mais un effet de capture émotionnelle et le développement des outils technologiques, réseaux sociaux, intelligence artificielle et effet de halo ne fait qu’amplifier ce phénomène.
L’ascension des « micropuissances » culturelles
Dans ce paysage fragmenté, les grandes puissances ne sont plus seules. L’accessibilité des réseaux sociaux, la puissance des diasporas et la vitesse de propagation des récits ont permis à des États intermédiaires de se hisser aux côtés des acteurs traditionnels du soft power. La Corée du Sud en a offert un modèle spectaculaire avec la Hallyu : une combinaison de stratégie étatique, d’industrie culturelle intégrée et de mobilisation de communautés globales.
L’Inde, elle, orchestre sa puissance culturelle autour d’un Bollywood mondialisé et d’une relecture nationaliste de son récit historique, rendant son influence culturelle indissociable de la montée en puissance politique de l’Hindutva.
Mais un cas plus discret et tout aussi révélateur attire aujourd’hui l’attention : l’Algérie, dont la stratégie d’influence culturelle agressive illustre à la fois les opportunités et les dérives du soft power contemporain.
L’exemple algérien : un soft power hybride, identitaire et offensif
L’Algérie mène aujourd’hui une stratégie culturelle présentée par certains observateurs comme une véritable offensive numérique et symbolique, visant à construire un récit national culturel parfois jugé artificiel ou instrumentalisé. Plutôt que de se limiter à la valorisation de son patrimoine, Alger serait engagé dans une entreprise de redéfinition identitaire, souvent au détriment d’usages partagés et de pratiques transversales au Maghreb.
Si cette stratégie ne constitue pas en soi une rupture, c’est l’utilisation des outils modernes qui la rend beaucoup plus spectaculaire et visible.
Dans ce contexte, plusieurs controverses ont éclaté, dont une que j’ai récemment étudiée, autour de l’inscription d’éléments culturels à l’Unesco, certains pays voisins accusant Alger de revendiquer des traditions dont l’aire historique dépasse largement les frontières algériennes. Pour ces critiques, l’Unesco devient moins un espace de coopération culturelle qu’un champ de bataille diplomatique, où l’Algérie chercherait à imposer une forme de légitimité internationale à des appropriations contestées, brouillant la frontière entre patrimoine commun et propriété nationale exclusive.
Cette dynamique se déploie surtout dans l’espace numérique. Grâce à une jeunesse connectée et à une diaspora très active, l’écosystème algérien sur les réseaux sociaux s’est structuré en réseaux de mobilisation rapides, parfois accusés de fonctionner comme des chambres d’écho nationalistes. Campagnes coordonnées, diffusion massive de contenus identitaires, récits viralisés autour de symboles culturels : pour certains analystes, il s’agit d’une stratégie assumée de propagation de narratifs favorables à l’État et de pression informationnelle lors de crises régionales.
Enfin, si Alger présente cette orientation comme un levier de développement économique – relance du textile traditionnel, festivals, marchés artisanaux –, on peut y voir une tentative de convertir une construction identitaire disputée en capital économique et politique, dans une logique où culture, influence et communication d’État s’entremêlent.
Ainsi, loin d’être une simple politique de valorisation culturelle, la démarche algérienne est perçue par plusieurs acteurs régionaux comme une offensive narrative, cherchant à remodeler les imaginaires et les équilibres symboliques, parfois au prix de conflits diplomatiques et de vives polémiques sur la légitimité culturelle.
La géopolitique des symboles : un défi stratégique pour l’Europe
La montée en puissance de ces stratégies soulève un enjeu central pour l’Europe. Le soft power européen reste immense – universités, industries culturelles, diplomatie, patrimoine –, mais il repose sur des institutions lentes et sur une influence diffuse. Or la concurrence se joue désormais dans la vitesse : celle des récits viraux, des campagnes émotionnelles, des mobilisations numériques.
Pour continuer d’exister dans ce paysage, l’Europe doit se doter d’une stratégie d’influence plus offensive, plus réactive, plus adaptée aux nouveaux terrains de jeu. Cela suppose de réinvestir massivement dans la culture, l’éducation, la langue, mais aussi de prendre acte que l’influence se joue maintenant dans les imaginaires numériques, dans les batailles narratives et dans la capacité à protéger ses propres récits.
Nous sommes entrés dans une ère où le soft power n’est plus l’art de séduire, mais celui de tenir sa place dans un monde saturé d’émotions. L’enjeu n’est pas seulement de rayonner. Il est de ne pas disparaître dans le bruit.

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