INTERVIEW. Le réalisateur soudanais Hamad Gamal revient sur la genèse de son premier documentaire « Gidam ! » qui se traduit par « Jusqu’au bout ! ».
Lorsqu’il est arrivé en France en 2017, le Soudanais Hamad Gamal, originaire de la ville d’El-Fasher au Nord-Darfour, est déterminé à poursuivre son engagement au sein d’un mouvement étudiant opposé à la dictature militaro-islamiste d’Omar el-Béchir. Entre-temps, il cofonde le collectif Sudfa qui lui permet de produire, avec la géographe Sarah Bachellerie, le documentaire « Gidam ! » (« Jusqu’au bout ! »). Dans ce film de 43 minutes, Hamad s’adresse à ses camarades restés au Soudan. Il s’entretient également avec cinq réfugiés politiques – Essam, Rashida, Mussab, Ismaïl et Khansa -, qui ont eux aussi été membres de mouvements étudiants sous le régime de Béchir avant de s’exiler la France.
Le trentenaire décortique la mutation de ce projet au gré de la révolution de décembre 2018, puis du coup d’État d’octobre 2021 et enfin du déclenchement de la guerre qui oppose depuis avril 2023 les troupes régulières des Forces armées soudanaises aux paramilitaires Forces de soutien rapide.
Le Point Afrique : Quand et comment vous est venue l’idée de ce documentaire ?
Hamad Gamal : Il y a longtemps, quand je suis arrivé ici en France. À l’époque, Omar el-Béchir était encore au pouvoir. J’ai voulu raconter l’histoire du mouvement étudiant au sein duquel j’étais très actif. J’ai voulu transmettre cette histoire et remplir un vide car ce régime était très hostile envers toute production artistique et cinématographique. Pendant la révolution, cette idée s’est concrétisée. Je ne voulais pas que l’on pense que pendant trente ans, les Soudanais n’ont pas essayé de se révolter contre ce régime. J’ai voulu montrer tout un mouvement de contestation, mené par des étudiants mais aussi par des femmes, des hommes, des syndicats et toutes les catégories sociales.
Je souhaitais documenter l’histoire du Soudan, ses révolutions, ses mouvements de contestations, en me concentrant sur les mouvements étudiants car c’est l’histoire que je connais le mieux et que je me sens légitime de raconter. Nous avons commencé les démarches en 2020, deux ans après le début de la révolution soudanaise et un an après la création du collectif Sudfa. C’était un moment d’inspiration, qui nous a donné beaucoup d’espoir. Nous débordions d’enthousiasme et d’énergie. Ce fût difficile de convaincre les personnages du film de continuer après la déception du coup d’État… Mais nous avons insisté pour aller jusqu’au bout dans cette mission, c’est pour ça que nous avons choisi ce titre pour notre film. Cela décrit à la fois notre propre détermination et celle du peuple soudanais, motivé à aller jusqu’au bout de cette démarche de changement.
Comment le projet initial a évolué avec le putsch, puis la guerre ?
La situation politique a beaucoup influencé le script initial. Nous avons commencé dans le contexte de la première vague de mobilisation. Par la suite, les révolutionnaires ont pris le pouvoir. Nous avons été naïfs. Nous pensions que les objectifs de la révolution allaient se concrétiser et que les choses allaient se passer de manière linéaire… Après le renversement du gouvernement de transition par le coup d’État, il y a eu une nouvelle vague de mobilisation. Et puis, lorsque la guerre a éclaté, nous avons décidé de passer au montage et de garder le reste des données pour faire un deuxième film.
La guerre a encore accru les divisions.
Ces transformations du paysage politique ont aussi modifié le casting des personnages présents dans le film. Quand nous avons commencé, dans l’ambiance de la révolution, tout le monde était aligné. Mais au fur et à mesure, les gens ont commencé à prendre d’autres chemins. Nous avons écarté, par exemple, une des personnes qui fait partie du mouvement de Mini Minnawi (le gouverneur du Darfour, NDLR) lorsqu’il a pris la défense du coup d’État militaire. La guerre a encore accru les divisions.
Qui est cet ami à qui vous vous adressez tout au long du film ?
C’est un personnage fictif. Il symbolise l’ensemble de la jeunesse soudanaise, qui ne cesse de se mobiliser pour le changement. J’avais en tête l’ensemble de mes camarades au Soudan, avec qui nous avons milité, nous nous sommes organisés, nous avons réfléchi à l’avenir politique et à quel modèle politique et économique pourrait être appliqué au Soudan. Ce sont des personnes très riches en termes de cheminement intellectuel et politique. En arrivant en France, je suis resté attaché à cette mobilisation révolutionnaire. Dans le film, j’essaie de créer cet espace de dialogue entre les Soudanais forcés de partir en exil et ceux restés à l’intérieur du pays. Ceux qui sont partis rêvent de revenir un jour au pays. Or pour revenir, il faut continuer à suivre ce qui se passe, à prendre des nouvelles de ses camarades et à les soutenir moralement et matériellement.
Vous racontez, dans une scène tournée lors d’une réunion de sensibilisation à la guerre, que votre rêve pour le Soudan est passé d’aspirations à la liberté, à la justice, à l’égalité, à la démocratie, à un gouvernement civil et à la laïcité au simple vœu de paix. S’agit-il d’une victoire des militaires d’avoir fait passer les demandes révolutionnaires au second plan en déclenchant cette guerre ?
C’est une victoire lâche, pour laquelle les militaires ont utilisé des moyens qui ne sont pas du tout légitimes et qui n’ont aucunement leur place dans le monde politique. Dès le début de la mobilisation révolutionnaire, les militaires ont essayé de récupérer cette mobilisation, en agissant comme s’ils étaient là pour guider et pour accompagner les révolutionnaires dans l’accomplissement de leurs rêves. Cette stratégie a été déployée pendant la première vague de mobilisation, puis durant le gouvernement de transition. En perpétrant le coup d’État, les militaires espéraient mettre fin à toute mobilisation révolutionnaire. Ils pensaient que les manifestants allaient rentrer chez eux… Or ce putsch a déclenché une deuxième vague de mobilisation, plus radicale, alimentée par un sentiment de colère et de détermination. Malgré le lourd bilan des morts, des blessés, des disparitions, les gens ont continué à manifester chaque semaine.
J’essaie de créer cet espace de dialogue entre les Soudanais forcés de partir en exil et ceux restés à l’intérieur du pays
Jusqu’à ce que les militaires mettent en place leur quatrième stratégie. En déclenchant une guerre, ils ont tenté de nous faire regretter la révolution et de s’imposer comme l’alternative la plus efficace, la plus fiable, en nous persuadant que c’est uniquement à travers l’armée que nous pourrons vivre en paix. Ils ont réussi à diviser le camp révolutionnaire. En tant que révolutionnaires, nous avons aussi notre part de responsabilité. En particulier les élites politiques qui abandonnent la population, oublient de se montrer solidaires avec les victimes et préfèrent chercher un plan de paix auprès de la communauté internationale.
Pourquoi les différents régimes militaires ne sont jamais parvenus à empêcher le débat politique au Soudan, surtout au sein des universités ? Comment expliquer cette résistance que d’autres dictatures arrivent à briser ?
C’est lié à l’histoire du Soudan. La mobilisation, les contestations et le militantisme ont commencé dans les universités, avant l’indépendance. À l’époque, il s’agissait de dénoncer la colonisation. Cette culture a alors émergé chez les Soudanais et les Soudanaises d’aller à l’université à la fois pour se former académiquement mais aussi politiquement pour devenir utile à la société. Les étudiants sont attachés à ce message, ils se disent qu’un jour ils deviendront des dirigeants et seront acteurs du changement. Ils sont parvenus à maintenir cet espace de liberté, dans lequel ils peuvent s’exprimer malgré la répression. Le mouvement de contestation est toutefois marqué par de nombreux échecs. Des centaines d’étudiants sont morts pour leur participation à ces mouvements universitaires. Des milliers d’entre eux ont sacrifié leur diplôme, empêchés de poursuivre leurs études en raison de leur activisme. Cet espace universitaire demeure vivant malgré la guerre, surtout dans les villes où les universités sont restées ouvertes.
Comment avez-vous concilié les démarches administratives liées à votre procédure de demande d’asile en France et la poursuite de votre engagement pour soutenir la lutte pour la démocratie au Soudan ?
Arriver dans un pays pour demander l’asile implique de revendiquer nos droits, qui sont garantis par le droit international. De nouveaux agendas s’imposent alors à nous. Il faut se mobiliser contre le racisme, la xénophobie, l’islamophobie et toutes les sortes de discriminations que l’on peut observer dans les sociétés occidentales. En même temps, il faut garder en tête le contexte déplorable que nous avons laissé derrière nous. Nous avons cette responsabilité morale de continuer à nous mobiliser et à créer un espace de solidarité avec ceux qui sont restés à l’intérieur du pays. Dans cette perspective, nous nous mobilisons dans un double espace. Nous croisons en outre des personnes venues d’autres pays concernés plus ou moins par les mêmes problématiques. Une solidarité plus large s’établit progressivement.
Pourquoi avez-vous quitté le Soudan ?
Je suis parti dans un contexte où le régime d’Omar el-Béchir arrivait à la fin de sa vie. Il se trouvait par conséquent dans une logique très hostile contre tous ceux qui n’étaient pas d’accord avec lui. Les responsables du gouvernement sont devenus encore plus violents et plus répressifs. Entre 2014 et 2018, beaucoup de Soudanais ont fui ces violences. Je fais partie des victimes de ce régime. J’ai été obligé de partir pour sauver ma vie car j’étais un militant très actif dans le milieu étudiant. Je voulais aussi éviter que ma famille soit ciblée.
Qu’est-ce qui vous donne espoir à la fois que la paix soit rétablie au Soudan et que le régime militaire soit évincé ?
La conscience politique a beaucoup évolué depuis le début de cette guerre, en particulier dans le camp révolutionnaire. Nous avons compris que les obstacles ne venaient pas seulement des Soudanais mais également de l’extérieur. Les combats ont révélé la convergence des intérêts de certains acteurs soudanais avec des acteurs étrangers, fermement opposés à la révolution et aux révolutionnaires. Il est bien sûr regrettable d’avoir dû passer par la guerre, mais cela a permis de faire la lumière sur la véritable nature des entraves à la transition démocratique.
La conscience politique de la jeunesse soudanaise et l’esprit critique qu’elle pose sur la situation me donnent aussi espoir. Ces jeunes ont beaucoup appris à travers les épreuves que notre pays a traversé ces dernières années. Cela va nous permettre d’aborder la suite avec beaucoup de prudence, riches de toute l’expérience que nous avons acquise.

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