L’administration autonome du Nord-Est a dû reculer face à l’avancée de l’armée syrienne, épaulée par l’armée turque.
Est-ce la fin du « Rojava », la région kurde du nord-est de la Syrie, autonome depuis 2012 ? Son chef militaire, Mazloum Abdi, leader des Forces démocratiques syriennes (FDS), une coalition arabo-kurde créée en 2015 pour lutter contre les djihadistes de l’État islamique, a été contraint d’accepter un compromis dimanche 18 janvier, « pour que cette guerre ne devienne pas une guerre civile ». Ses troupes se sont retirées des régions majoritairement arabes, les provinces de Deir ez-Zor et de Raqqa, qu’elles occupaient et qu’elles administraient depuis 2017, ouvrant ainsi la voie à la reprise en main par l’armée arabe syrienne, guidée par le président par intérim, Ahmed al-Chareh. À Raqqa, l’ancienne capitale syrienne de Daech où les Kurdes ont toujours été perçus comme des occupants, la population a accueilli dans la liesse l’entrée des forces gouvernementales, soutenues par l’armée turque.
L’accord de cessez-le-feu signé dimanche prévoit le retrait des forces arabo-kurdes de toutes les localités situées sur la rive ouest de l’Euphrate, la « ligne rouge » fixée par Ankara depuis dix ans. Ce retrait avait commencé par les deux quartiers d’Alep, contrôlés par les forces kurdes : Achrafiyeh et Cheikh Maqsoud. Les combattants des YPG (unités de protection du peuple), assiégés avec leurs familles, ont finalement été évacués vers la ville de Qamishli.
Les brigades de combattants islamistes qui se sont fondues dans l’armée syrienne après la prise de pouvoir, le 8 décembre 2024, d’Ahmed Al-Chareh, un ancien djihadiste, se sont ruées à l’assaut des lignes kurdes, contre lesquelles elles se sont heurtées pendant une décennie. Au cours du week-end, elles sont parvenues à reprendre la ville stratégique de Tabqa, avec sa base aérienne et surtout le grand barrage sur l’Euphrate qui assure la plus grande partie de la production d’électricité du nord du pays. Ce sont ensuite les villes de Raqqa et Aïn Issa qui ont été reprises sans combattre.
Les Kurdes lâchés par les États-Unis
L’opération menée par l’armée syrienne vise à imposer sur cette partie du pays l’autorité du gouvernement de transition installé à Damas, à laquelle elle échappe depuis la chute du régime de Bachar el-Assad. Mais c’est surtout la Turquie qui a poussé au déclenchement de cette opération militaire chez son voisin, pour se débarrasser de la présence à sa frontière de la guérilla kurde idéologiquement proche du PKK (parti des travailleurs du Kurdistan).
En première ligne face aux FDS, ont été envoyées les brigades qui combattaient pour le compte de l’Armée nationale syrienne (ANS), une alliance de groupes supplétifs de la Turquie. Et pour les encadrer, plusieurs centaines de membres des Forces spéciales turques ont été mobilisés et discrètement envoyés de l’autre côté de la frontière.
Si les lignes de résistance du « Rojava » se sont effondrées aussi rapidement, c’est avant tout parce que ses principaux soutiens les ont lâchés en rase campagne. En interne où les tribus arabes de la région qui les soutenaient par souci de stabilité, se sont ralliées aux forces gouvernementales.
Et surtout à l’extérieur où le principal parrain des FDS pendant plus de dix ans, les États-Unis, mise désormais sur l’axe Erdogan-Chareh pour stabiliser la région. Déjà à la fin de son premier mandat, en octobre 2019, Donald Trump avait abandonné les Kurdes syriens et laissé Ankara s’emparer de deux zones à sa frontière.
Un avenir incertain
Cette fois, Damas a d’abord tenté la carte de la négociation. Pour Chareh, la priorité était de signer un accord et d’intégrer les FDS, composées de dizaines de milliers de combattants et de combattantes aguerris, dans les rangs de l’armée régulière syrienne. Mais l’ultimatum turc a pris fin en décembre 2025 sans que le litige soit réglé.
Tout au long des derniers mois, l’ambassadeur américain à Ankara et envoyé spécial dans la région, Tom Barrack, a multiplié les efforts de diplomatie pour tenter de faire émerger un compromis. Sans parvenir à totalement rassurer les dirigeants kurdes sur leur avenir dans cette nouvelle Syrie.
La question majeure qui reste en suspens est désormais celle de la sécurité des prisons. Depuis la reddition des djihadistes de l’État islamique, des milliers d’entre eux, Syriens, Irakiens et Européens, sont détenus dans plusieurs prisons des régions de Hassake et de Qamishli. Dans le camp d’Al Hol, à la frontière irakienne, où sont détenus environ 25 000 personnes, des familles de djihadistes, principalement des femmes et des enfants, l’annonce de la défaite des forces kurdes a été accueillie par des cris de joie.

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