Alors que la Tanzanie commémore, ce 9 décembre, son accession à l’indépendance, la présidente Samia Suluhu Hassan défend la ligne dure adoptée ces dernières semaines. Une démonstration de fermeté qui inquiète l’ONU et Washington.
C’est une fin de non-recevoir cinglante opposée aux critiques. Mardi dernier, depuis Dar es Salaam, la présidente tanzanienne Samia Suluhu Hassan a brisé le silence pour livrer sa version des événements qui ont ensanglanté le pays fin octobre et début novembre. Loin de l’apaisement, son discours dessine les contours d’un pouvoir assiégé, prêt à tout pour se maintenir.
Face aux rapports accablants évoquant plus de 1 000 morts, la cheffe de l’État ne cède pas un pouce de terrain. Pour elle, la contestation populaire n’était rien de moins qu’une tentative de putsch. Elle a ainsi défendu un usage de la force qu’elle qualifie de « proportionné » face à ce qu’elle décrit comme une menace existentielle pour l’exécutif. Ses mots, prononcés avec fermeté, résonnent comme un avertissement : « La force employée était proportionnée à la situation. On nous accuse d’avoir fait un usage excessif de la force […] Devions-nous rester les bras croisés face à cette foule de manifestants prêts à renverser le gouvernement ? » Une interrogation rhétorique qui vise à légitimer la brutalité de la riposte policière sur les manifestants au lendemain des élections générales du 29 octobre dernier.
La présidente Hassan a également ouvert un front diplomatique, ciblant directement les députés européens qui, le 27 novembre, avaient osé réclamer des sanctions et la suspension de l’aide internationale. Dans une tirade aux accents souverainistes, elle a fustigé l’ingérence occidentale, rejetant toute leçon de morale. « Ils se prennent toujours pour nos maîtres, pour nos colonisateurs », a-t-elle lancé, balayant d’un revers de main les menaces financières dans un contexte où, selon elle, « l’argent lui-même n’était pas là pour le moment ». Cette posture défensive s’accompagne d’une reprise en main interne : la semaine dernière, les ambassadeurs étrangers présents sur le sol tanzanien ont été priés de garder le silence sur les violences électorales.
Fosses communes, disparitions inquiétantes, balles réelles
Sur le plan politique, le déni est tout aussi flagrant. Réélue avec un score soviétique de près de 98 %, Samia Suluhu Hassan balaie les accusations de fraude et d’exclusion. Alors que ses principaux rivaux étaient soit emprisonnés, soit disqualifiés – le chef de l’opposition Tundu Lissu étant même inculpé pour trahison –, la présidente réécrit l’histoire du scrutin.
Selon elle, l’absence d’opposition crédible ne relève pas d’un empêchement, mais d’un abandon stratégique face à une défaite annoncée. Ses adversaires auraient « refusé de se présenter car ils savaient déjà qu’ils n’auraient aucune chance ». Une version contredite par la suspension du parti Chadema, le principal parti d’opposition, coupable d’avoir refusé de signer un « code de conduite électorale » jugé inique.
Pendant que le pouvoir déroule son narratif, la rhétorique présidentielle se heurte violemment aux faits documentés. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme réclame des enquêtes indépendantes, mais les autorités refusent toujours de communiquer un bilan humain officiel, bien que la présidente ait annoncé la création d’une commission d’enquête le 14 novembre dernier. Plus inquiétant encore, les autorités sont accusées d’avoir profité du blocage d’internet pour faire disparaître les corps des victimes, possiblement dans des fosses communes, afin d’effacer les traces de la répression. Des images satellites analysées par des experts montrent des sols fraîchement retournés dans le cimetière de Kondo, au nord de la capitale économique, à des dates coïncidant avec la répression. Une enquête de CNN a également mis en lumière l’usage de balles réelles par la police contre des civils désarmés. Les images, insoutenables, montrent des morgues saturées, des corps entassés à même le sol. À Arusha, une femme enceinte a été abattue dans le dos alors qu’elle fuyait. À Dar es Salaam, des hommes en civil, opérant aux côtés des forces de l’ordre, ont ouvert le feu dans les ruelles. Le gouvernement nie, parle de « rapports biaisés » et accuse les médias étrangers d’ingérence. Pourtant, les preuves s’accumulent : géolocalisation de vidéos, analyses balistiques, témoignages de médecins contraints au silence. L’usage de la force n’a pas seulement été létal ; il a été méthodique.
Annulation de la fête nationale le 9 décembre
Face à la colère qui gronde, le gouvernement a pris une décision rare : l’annulation des festivités de l’Indépendance prévues ce 9 décembre. Officiellement, les fonds seront redirigés vers la réparation des infrastructures. Officieusement, le régime craint que la célébration ne se transforme en un nouveau foyer d’insurrection. Les appels à manifester, notamment de la part de l’opposition, circulent déjà pour cette date symbolique. En réponse, la surveillance s’accroît.
Le Quai d’Orsay explique ainsi que « des appels à manifester le 9 décembre (jour de l’indépendance du Tanganyika) pourraient causer des perturbations majeures en Tanzanie, notamment des contrôles accrus des forces de l’ordre, des coupures – partielles ou totales – d’internet, des difficultés d’approvisionnement (nourriture, eau, carburant) pendant plusieurs jours et de possibles couvre-feux ».
Pour l’ambassade des États-Unis en Tanzanie, ces protestations pourraient même débuter dès le 5 décembre. Elle affirme que « suite aux récents troubles, les ressortissants étrangers font l’objet d’une surveillance accrue de la part des autorités de sécurité locales, et les forces de sécurité fouillent leurs appareils électroniques à la recherche de preuves de liens avec les troubles ou de contenus politiquement sensibles. La police a rappelé au public qu’en vertu de la loi tanzanienne, le partage d’images ou de vidéos susceptibles de semer la panique constitue une infraction pénale ».
Dans ce climat, la libération récente d’une centaine de jeunes, qualifiés de « suiveurs » par la présidente, apparaît moins comme un geste d’apaisement que comme une manœuvre politique. En tout, 641 personnes ont été inculpées pour des accusations de trahison, un crime passible de la peine de mort.

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