views 10 mins 0 comments

Taupe, piratages et faux messages : le récit édifiant de l’opération qui a permis de tuer Ali Khamenei

Taupe, piratages et faux messages : le récit édifiant de l’opération qui a permis de tuer Ali Khamenei

Les services israéliens ont simulé une crise pour forcer le guide suprême à convoquer une réunion d’urgence avec ses proches lieutenants samedi matin, ouvrant la voie à son assassinat à Téhéran. Explications.

La petite phrase du chef d’état-major américain, le général Dan Caine, est presque passée inaperçue lors de la conférence de presse organisée lundi 2 mars : « Cette frappe a été rendue possible par un événement déclencheur, lancé par les forces israéliennes avec l’aide américaine. » Cet événement déclencheur (trigger event, en anglais), dans le jargon du renseignement, est une sorte de coup de pouce pour que toutes les pièces du puzzle ennemi se placent en situation de vulnérabilité au moment voulu et à l’endroit voulu.

Ainsi, l’assassinat ciblé de l’ayatollah Ali Khamenei, samedi 28 février à Téhéran, a été le fruit d’une stratégie d’élimination bien rodée. « Comme cela a été le cas pour neutraliser de hauts responsables du Hamas ou du Hezbollah par le passé, Israël a créé artificiellement un état de crise, qui a nécessité que le guide suprême convoque une réunion d’urgence », explique Raphaël Yerushalmi, ancien officier du renseignement militaire israélien.

« Cette fausse crise a pu être rendue crédible par l’envoi de faux messages à des Iraniens proches de Khamenei, par exemple », ajoute-t-il, estimant que « dans le contexte de tensions internationales, chaque petite étincelle suffit à allumer un feu mental chez les décideurs ciblés ». Résultat : samedi matin tôt, le leader iranien aurait convoqué une réunion de crise.

« Les services israéliens et américains ont pu suivre les hauts responsables qui se rendaient dans la salle de réunion, moins profondément enfouie dans les sous-sols du palais. Un avantage de ce mode d’action est qu’en ciblant une personnalité de premier plan, nous éliminons aussi plusieurs autres responsables de premier plan », précise l’ancien officier israélien.

Failles de sécurité

Le Mossad (chargé du renseignement extérieur et des opérations spéciales) et l’Unité 8200 de l’armée israélienne, spécialisée dans la guerre technologique, avaient piraté depuis des années les caméras de surveillance routière et une douzaine d’antennes-relais de téléphonie mobile proches du palais du guide suprême. Les agents avaient donc les moyens d’envoyer de faux messages, mais aussi de vérifier l’arrivée des hauts responsables, attendus pour déclencher la frappe.

De nombreuses failles de sécurité ont pu être exploitées pour suivre les déplacements des cibles, jusque dans les pneus des voitures utilisées, les capteurs de pression généralisés dans les voitures étant de redoutables mouchards. « Rien n’est impossible : les services de renseignement israéliens ont prouvé qu’ils sont capables de faire des choses un peu folles, par exemple en faisant exploser les bipeurs du Hezbollah », commente Frédéric Coste, maître de recherches à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS).

Le top départ de l’opération a été donné par des complices du Mossad et de la CIA dans le palais. « Lorsqu’il a été confirmé visuellement, par des humains sur place, que le guide suprême et les autres cibles étaient réunis, l’attaque a été lancée », assure Raphaël Yerushalmi. Les avions israéliens, qui avaient décollé quelques heures plus tôt afin d’être à portée de tir au moment voulu, ont alors lancé une trentaine de munitions de précision sur le complexe du palais.

« Le même mode d’action avait été utilisé pour supprimer les hauts responsables des gardiens de la Révolution lors de l’opération “Rising Lion” en juin 2025 : les Israéliens avaient piraté les messageries et fait en sorte que les cibles se réunissent, pour ensuite les frapper ensemble », explique de son côté Philippe Gros, ancien du renseignement militaire français et maître de recherches à la FRS, selon lequel « il faut rester très prudent avec les informations parcellaires ».

Nous avons reçu une confirmation quasi immédiate, avec une photo du corps, ce qui est un indicateur clair d’une complicité dans l’entourage immédiat de Khamenei.

Raphaël Yerushalmi, ancien officier du renseignement militaire israélien

Autre élément inhabituel de cette élimination ciblée : une fois la frappe effectuée, la confirmation du décès a été très rapide côté américain et israélien. « Nous avons reçu une confirmation quasi immédiate, avec une photo du corps, ce qui est un indicateur clair d’une complicité dans l’entourage immédiat de Khamenei, car il faut en général deux à trois jours pour acquérir une telle certitude », assure Raphaël Yerushalmi.

L’informateur, retourné par la CIA, a joué un rôle clé à la fois pour déclencher l’opération et pour en confirmer le succès. Les taupes sont recrutées en exploitant les rivalités internes. « C’est plus facile dans les dictatures en se fondant sur les rancœurs et les rivalités internes, mais au sein du clergé chiite il y a aussi des rivalités sur le plan théologique : nous exploitons tout », détaille Raphaël Yerushalmi.

Ces dernières années, le Mossad et d’autres services de renseignement ont lancé à plusieurs reprises de fausses alertes d’attaque uniquement destinées à observer la réaction des services de protection de l’ayatollah Khamenei, notamment les procédures d’urgence appliquées en cas de menace imminente. L’opération devait absolument réussir, car dès la guerre déclenchée, les responsables iraniens auraient rejoint leurs bunkers profondément enterrés et protégés des bombes les plus performantes.

De très utiles rumeurs

Toutefois, il convient de rester prudent avec les récits, officiels ou officieux, de ces opérations. Ainsi, une rumeur persistante sur Internet et dans certains médias assure par exemple que des dentistes ont été infiltrés pendant plusieurs années en Iran afin de placer des mouchards dans des dents de responsables du régime. « La diffusion de ce type de rumeur peut faire partie d’une stratégie des services de renseignement pour créer une paranoïa du côté iranien, afin qu’ils pensent que tous leurs dispositifs de sécurité peuvent être contournés et qu’ils ne seront jamais en sécurité nulle part », déchiffre Frédéric Coste.

« Un tel degré de pénétration dans les sphères du pouvoir adverse n’est pas commun et Israël a poussé extraordinairement loin le principe de l’élimination ciblée, avec des effets de décapitation qui n’ont jamais été vus jusque-là », commente pour sa part Philippe Gros.

« Mais la décapitation n’est pas l’annihilation du pouvoir adverse : il n’y a pas d’exemple historique où un système de pouvoir s’effondre entièrement sans que l’attaquant ne s’empare physiquement des lieux de pouvoir, ne contrôle physiquement la zone sur laquelle il exerce son contrôle », ajoute-t-il, estimant que « si vous épargnez la capacité de régénération des dirigeants adverses, l’effet n’est pas prouvé au-delà de l’affaiblissement d’un régime ». Les décisions américaines des prochains jours seront donc décisives pour l’avenir de l’Iran.