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Tensions Hongrie-Ukraine : Orban tente un compromis pour débloquer le financement à Kiev

Tensions Hongrie-Ukraine : Orban tente un compromis pour débloquer le financement à Kiev

Le Premier ministre hongrois montre des signes d’ouverture pour sortir de son contentieux pétrolier avec l’Ukraine et débloquer le prêt européen vital pour Kiev à temps.

La lettre signée Viktor Orban et adressée ce jeudi 26 février à António Costa, président du Conseil européen, a des allures de geste d’apaisement. Le Premier ministre hongrois y propose une mission d’inspection conjointe – experts hongrois et slovaques – pour vérifier l’état réel de l’oléoduc Druzhba, dont le transit vers la Hongrie est suspendu depuis le 27 janvier à la suite d’une frappe alléguée à la Russie. « La Hongrie acceptera les conclusions d’une telle mission », écrit-il. Le ton est mesuré, presque conciliant. Mais à Bruxelles, on lit la lettre avec prudence : Orban cherche une porte de sortie présentable et a commencé à pivoter vers un compromis.

L’idée de cette mission ne vient d’ailleurs pas de Budapest. C’est au Coreper (Comité des représentants permanents des États permanents) qu’elle a germé. L’ambassadeur hongrois, Bálint Ódor, l’a fait remonter à Budapest. Viktor Orban l’a saisie au bond et en a fait sa proposition officielle. Un retournement habile qui lui permet d’apparaître constructif tout en maintenant ses trois vetos : sur le 20e paquet de sanctions contre la Russie, sur le prêt de 90 milliards d’euros à l’Ukraine et sur l’ouverture du premier chapitre des négociations d’adhésion de Kiev.

L’urgence ukrainienne

Ce qui rend l’affaire particulièrement sérieuse, c’est le calendrier. Le prêt européen de 90 milliards d’euros – décidé lors du Conseil européen de décembre et gagé sur le budget européen – est vital pour Kiev. Les finances ukrainiennes seront à sec début avril.

Sans ce financement, c’est la capacité même de l’Ukraine à tenir son effort de guerre qui est en jeu, pas seulement un poste budgétaire. Il ne s’agit pas d’une question de trésorerie abstraite : des salaires de soldats, des achats de munitions et tout le fonctionnement de l’État ukrainien en général dépendent de ce versement. Et l’horloge tourne.

Mardi, à Kiev, à l’occasion du quatrième « anniversaire » de l’invasion russe, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a reçu, entre autres éminences européennes, Ursula von der Leyen et António Costa. Il leur a montré des photographies des dommages causés par la frappe sur les installations liées au pipeline – une façon de plaider sa bonne foi devant les deux représentants des Européens et de contrer l’accusation hongroise de fermeture délibérée.

Qui a raison sur le pipeline ?

Le différend technique est réel, et c’est précisément ce qui le rend plus délicat à arbitrer. A priori, les frappes russes n’ont pas endommagé le pipeline lui-même mais un dépôt adjacent dont les dommages ont perturbé le fonctionnement de l’ensemble. Budapest peut donc soutenir de bonne foi que le tuyau est intact ; Kiev peut soutenir de bonne foi que le transit est impossible. Les deux ont partiellement raison.

L’argument le plus concret d’Orban, c’est la station d’observation que l’énergéticien hongrois MOL exploite en amont, côté russe. Elle lui permet de voir que les flux pétroliers quittent bien la Russie en direction de l’Ukraine. Lors du Conseil des affaires étrangères lundi, le ministre ukrainien des affaires étrangères, en visioconférence, a expliqué que l’oléoduc n’était plus en service.

Son homologue hongrois Peter Szijjarto, une fois la visio terminée, a dit à la Haute représentante, Kaja Kallas, que l’Ukrainien était « un menteur ». Mais la station de MOL voit les flux entrer en Ukraine – pas ce qui se passe ensuite. La question de savoir si le blocage est technique ou délibéré reste sans réponse vérifiable, ce qui est précisément pourquoi la mission d’inspection européenne proposée par Orban a une certaine logique.

Une médiation française entre la Croatie et la Hongrie

Pour comprendre pourquoi la Hongrie est dans cette situation, il faut remonter à la construction laborieuse du dispositif de secours négocié lors des discussions sur les sanctions pétrolières européennes. Budapest avait obtenu une exception : disposer du pétrole russe malgré les sanctions car ses stations ne peuvent que raffiner du brut russe. Il avait été convenu qu’en cas de problème sur l’oléoduc Druzhba, le pétrole russe pourrait passer par la mer Adriatique, transiter par un port croate, puis rejoindre la Hongrie via un pipeline.

Mais le Premier ministre croate Andrej Plenkovic avait du mal à avaler la pilule. Lui s’interdit le pétrole russe moins cher – par solidarité européenne et par choix politique assumé. Accepter que du brut russe transite par son territoire pour alimenter la Hongrie à des conditions tarifaires avantageuses pour Budapest était difficile à justifier devant son opinion publique. Des tensions sérieuses avaient opposé Zagreb et Budapest sur le prix.

À la suite d’une médiation de l’ambassadeur français Philippe Léglise-Costa, conduite en présence d’Orban et de Plenkovic en marge d’un Conseil européen tendu, fin mai 2022, une redevance avait finalement été négociée pour égaliser les conditions et offrir une compensation à la Croatie. Orban avait alors consenti à payer cette redevance – ce qui l’avait quelque peu contraint à clarifier sa position : sa préoccupation, affirmait-il, était la sécurité d’approvisionnement, non le prix bon marché du pétrole russe.

Aujourd’hui encore, l’argument central de Budapest pour continuer à fonctionner avec du pétrole russe demeure le même : ses raffineries – celles de MOL, notamment à Szazhalombatta – ne peuvent fonctionner qu’avec du brut russe à haute teneur en soufre. Les Hongrois affirmaient, à l’époque, qu’il leur faudrait deux ans pour adapter leurs installations à d’autres qualités de pétrole. Argument à demi-convaincant : d’autres pays européens confrontés à la même contrainte ont procédé à leur reconversion en six mois. Plus de trois ans plus tard, les raffineries hongroises n’ont pas été adoptées. On ne peut pas dire que les autorités hongroises se pressent de décrocher du pétrole bon marché de Poutine…

Le veto sur le prêt : la prise d’otage classique

Il faut ici distinguer ce qui relève du blocage sincère et ce qui relève de la posture. Sur le prêt de 90 milliards d’euros, les diplomates européens qui suivent le dossier de près estiment qu’Orban a véritablement l’intention de tenir l’engagement qu’il avait pris en décembre. C’était un accord solennel, et c’est la première fois qu’il revient dessus – ce qui, dans la geste orbanienne des négociations européennes, n’est pas anodin.

La pression de ses partenaires sur la Hongrie est à son maximum. Et surtout, l’argument financier lui est retiré : selon l’accord négocié en décembre, la Hongrie – comme la Slovaquie et la République tchèque – ne sera pas appelée à contribuer au remboursement de ce prêt. Son veto sur le financement de l’Ukraine peut être retiré sans conséquence pour lui. Puisque, de toute façon, ce n’est pas lui qui paiera.

Ce qui signifie que le blocage sur le prêt est moins une conviction qu’un levier. Viktor Orban l’utilise comme monnaie d’échange pour obtenir satisfaction sur l’oléoduc Druzhba – la seule bataille où il a un intérêt concret et domestique. La mission d’inspection est sa sortie honorable : si elle lui permet de dire à son électorat que l’Ukraine a été contrainte de rendre des comptes sur l’oléoduc, il peut débloquer le prêt sans perdre la face.

Le calendrier électoral, moteur de tout

La question n’est donc pas de savoir s’il lèvera son veto sur les 90 milliards – il le fera probablement. Mais à quel prix et dans quel délai, à six semaines d’élections législatives qu’il va peut-être perdre ? Le parti de Viktor Orban, le Fidesz, est devancé dans les sondages par le parti proeuropéen Tisza, de l’opposant Peter Magyar.

Fidèle à sa stratégie, Orban choisit toujours un ennemi pour mobiliser son camp. Cette fois, c’est Zelensky qui incarne l’adversaire idéal – depuis la conférence de Munich, mi-février, où le président ukrainien l’avait raillé sur son « gros ventre », déclenchant à Budapest l’effet d’une déclaration de guerre.

La rhétorique anti-Kiev est devenue un carburant électoral. Aucun argument historique, aucun appel à la solidarité ne peut le déjouer aisément. Ce que la lettre à Costa dit en creux, c’est qu’Orban a trouvé sa porte de sortie. La mission d’inspection est son prix minimum. Le vrai test sera la réponse ukrainienne, la durée de la procédure. Les Européens ont de toute façon prévenu Orban : même sans son accord, ils ne laisseront pas tomber l’Ukraine en cessation de paiements.