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Terré dans le Donbass : Dmytro et sa bible débarquent en première ligne

Terré dans le Donbass : Dmytro et sa bible débarquent en première ligne

131 JOURS DANS LE NO MAN’S LAND (1/4). Un fantassin ukrainien est resté bloqué plus de quatre mois à portée de feu des Russes. Voici son histoire.

Dmytro regarde droit devant lui, fixement, les yeux écarquillés et vides, comme s’il ne pensait plus. C’est un rescapé qui a maigri de 16 kg et marche à peine, tout courbé, comme un automate. « En sortant du trou, j’avais mal aux jambes. Dedans, on se dit qu’il faut faire de l’exercice, bouger les membres pour ne pas mourir. » Mais si on lui parle de son ami le rat, Dmytro sourit : « C’est vrai que je suis devenu plus grave. J’ai appris à survivre dans des conditions insoutenables. »

L’infanterie manque d’hommes. C’est là qu’il y a le plus de pertes, morts et blessés confondus. C’est là que c’est le plus dur. Personne ne veut y aller. Pour couronner le tout, les drones compliquent le travail des fantassins, exécutent une partie de leurs tâches de combat, mais ne les remplacent cependant pas. Qui veut s’enterrer dans un trou et y passer une saison comme en enfer ? Dmytro y est resté 131 jours, il y est entré le 28 juin en habits d’été et en est sorti le 5 novembre, tout grelottant.

L’été était en avance, le soleil avait réchauffé la terre le mois de juin, puis la pluie est revenue : une aubaine pour la 12e rota du 4e bataillon de la 5e brigade d’assaut dite « de Kiev ». Le 28, il pleut et la visibilité est mauvaise. Le 4e bataillon en profite pour effectuer la relève de ses positions avancées sur le front de Bakhmout en plein jour alors que cette dernière a normalement lieu en catimini, entre chien et loup, quand les drones nocturnes à visée infrarouge rentrent à la maison et que les diurnes dorment encore. Dmytro boucle son paquetage, un sac pour ses effets et un autre pour les provisions : de l’eau, du pain, du saucisson, des boîtes de singe et des gâteaux secs ; chacun selon ses goûts et ses préférences.

Dmytro emporte aussi une bible, le Nouveau Testament – car il est pieux et ne trouve de réconfort que dans les Écritures, surtout dans la poésie des psaumes. Peu après 14 heures, il quitte avec ses camarades la ville de Kostiantynivka, petite cité industrielle du Donbass, dans l’est de l’Ukraine, à bord d’un blindé soviétique BTR de transport de troupes.

« Je prie et confie ma vie à Dieu »

Dmytro sait qu’il part pour plus d’un mois, peut-être deux, car il a déjà accompli trois missions sur le front et, chacune d’elles a duré plus que la dizaine de jours prévus initialement. « Ma première rotation, en 2024, a duré 64 jours, la deuxième la même année, 24, puis en hiver 2025, je suis resté 54 jours sur la même position, détaille Dmytro. Je ne sais pas si on s’habitue vraiment. On vieillit, c’est sûr. » Il a appelé une dernière fois sa femme, Eugénie, parlé à sa fille de quatre ans, Sarah, et a remis son téléphone à son commandant. « Ce sont les ordres, le commandant dit qu’en cas de capture par les Russes, il vaut mieux que ces derniers ne mettent pas la main sur les téléphones. Ils pourraient contacter nos proches et même les menacer. »

Dmytro n’a pas dit à sa famille combien il avait peur d’y retourner. « Je prie et confie ma vie à Dieu. Grâce à lui, j’arrive à surmonter l’angoisse. Mais la peur ne quitte plus celui qui a enduré une fois l’épreuve de la guerre des tranchées. Ce que tu vois là-bas, tu ne peux pas le raconter. Alors, je préfère parler des rats qui vivent avec nous dans les trous. »

Dans la carlingue du blindé qui file et sur la route de Tchassiv Yar en direction de Bakhmout, ils sont huit en plus du chauffeur. Huit soldats armés de kalachnikovs qui se répartiront, en binômes, quatre abris enterrés pour relever leurs camarades qui ont passé deux mois avant eux aux avant-postes, avec les Russes en ligne de mire. La position compte en fait six de ces abris, mais les deux derniers, sous un feu constant, ne sont plus accessibles. Les quatre fantassins qui s’y trouvent ne peuvent pas être relevés. Le blindé stoppe d’un coup.

37 ans et déjà un « vieux », presque un survivant

Sur le bas-côté, à l’abri des fourrés, attendent les camarades. « Nous n’avons pas eu le temps de leur parler. Nous nous sommes juste croisés. Heureusement, aucun d’eux n’était blessé, mais les gars étaient crasseux, pas rasés, épuisés et marqués. Il fallait faire vite, prendre notre matériel, les sacs de provisions et les munitions, courir sur 200 mètres jusqu’au trou. » Chaque paire comprend un bleu et un ancien qui connaît déjà l’endroit. Dmytro, avec trois rotations derrière lui, est déjà un « vieux », presque un survivant bien qu’il n’ait que 37 ans.

Parfois, on les entendait sans les voir, alors on tirait au hasard

Bienvenue à Walkyrie. « Lorsque j’ai entendu la première fois ce mot dans la bouche de mon commandant, je ne savais pas ce que ça voulait dire ; il m’a expliqué que c’était le nom d’une guerrière célèbre et de l’une de nos positions. Plus loin, il y a “Kamar” (moustique en français), et “Londres”. » C’est ce qu’on appelle la première ligne, juste après la ligne zéro, invisible qui départage les belligérants. Mais avec le recours massif aux drones, la ligne de front s’est dilatée. Ce sont les drones qui se battent dans les airs, parfois même entre eux, et au sol, comme des sentinelles, les fantassins dans leurs trous qui sont placés là selon des stratégies mystérieuses pour occuper le terrain.

« Tout est ligne de front là-bas. Les Russes s’infiltrent discrètement et réapparaissent derrière nous. Parfois, on les entendait sans les voir, alors on tirait au hasard. » Pour s’orienter, au nord, à midi donc, c’est Bakhmout, à 6 heures, Kostyantinivka, à 3, Pokrovsk et à 9 Tchassiv Yar. « À 6 heures, c’était la maison ; à 3 et à 9, les nôtres, Londres ou Moustique ; et à midi, avant les Russes, nos gars dans les deux avant-postes exposés que nous n’avions pas pu relever. Ils sont morts en premier. »